Paracha Tsav et Pessa’h: rallumer notre feu intérieur
- steveohana5
- 11 avr. 2025
- 4 min de lecture
Da façon paradoxale, la guerre commerciale déclenchée le 2 avril, que Trump concevait comme un « libération day », a mis à jour toute la profondeur de notre aliénation à la sphère économique. L'économie telle qu'elle est conçue par la Torah et les secrets cachés dans la paracha Tsav nous indiquent la voie pour rallumer notre feu intérieur et faire de la soirée de Pessa’h un « liberation day » véritable pour le peuple juif et l'humanité.

Le 2 avril (4 Nissan dans notre calendrier), jour que Donald Trump a baptisé le « Liberation Day », le président américain a annoncé l’établissement de tarifs douaniers avec l’ensemble des partenaires commerciaux des Etats-Unis.
Or, il semble que ses partisans (et peut-être Donald Trump lui-même !) n’aient pas bien compris toutes les dimensions de cette « libération » si bien synchronisée avec la célébration de l’entrée dans le mois de Nissan, celui de la libération nationale du peuple d’Israël.
Le système consumériste a en effet introduit une rupture dans la civilisation humaine ainsi que dans la conception-même de l’homme. « L’homo economicus », cette créature qui minimise ses coûts, optimise ses profits et recherche à tous moments sa satisfaction individuelle en répondant aux signaux du « marché », est une invention récente dans l’histoire de l’humanité.
L’économiste Karl Polanyi, dans son livre La Grande Transformation, montre ainsi comment fonctionnent la production et les échanges dans les sociétés traditionnelles, non régulées par le marché. Dans ces sociétés, l’économie n’est pas une sphère séparée, distincte de la politique, de la religion ou des liens sociaux. Elle est "encastrée" (« embedded ») dans les structures sociales et culturelles. Ainsi, les motivations économiques sont secondaires par rapport aux obligations sociales, aux relations tribales et familiales, et aux croyances religieuses. Les deux types de logiques économiques fondamentales qui régissent ces sociétés traditionnelles sont la réciprocité, fondée sur les échanges symboliques entre les membres de la tribu (sous la forme des dons et contre-dons), ainsi que la redistribution des ressources par l’intermédiaire du chef selon les besoins des membres de la tribu.
Ainsi, Polanyi s’appuie sur l’analyse des sociétés primitives non pas pour les idéaliser, mais pour montrer que le capitalisme n’est pas “naturel”. Il affirme que l’homo economicus est une invention moderne, les sociétés humaines ayant vécu des millénaires en organisant l’économie selon des principes sociaux et moraux.
Nous avons montré à diverses occasions (voir par exemple ici et ici) comment la Torah elle aussi subordonne l’économie et le marché aux règles régissant la société, la sainteté et le rapport au divin. Par cet encastrement du marché dans la société, elle vise à libérer l’homme de l’aliénation économique, en assurant sa connexion avec ses semblables, avec la nature et avec le divin, c’est-à-dire avec lui-même.
La façon dont Donald Trump a justifié l’établissement de ces barrières douanières ne sort pas de la logique de l’homo economicus : il s’agit selon ses mots de réindustrialiser l’Amérique et de mettre fin à un système économique qui a « spolié » la classe moyenne américaine et a rendu l’Amérique dépendante de son plus grand rival (la Chine) pour la production des biens et ressources essentiels à sa survie (défense, électronique, matières premières stratégiques, produits de grande consommation…).
Selon la même logique, on a vu le président américain retarder la mise en application de ces tarifs de 90 jours suite à la débâcle qui apparaissait sur les marchés (et menaçait de détruire le capital de ses riches soutiens).
Les arguments qui ont été opposés à Trump (y compris par des économistes qui se définissent comme « à gauche ») ont été essentiellement de nature économique : ce qu’il fait va « détruire la croissance », « augmenter l’inflation », « désorganiser les chaînes de production » etc. Et les contre-arguments employés par les économistes soutenant Trump sont également de même nature : après des « coûts de court-terme », ces tarifs douaniers vont amener « la plus grande période de prospérité économique » que l’Amérique ait jamais connu, la classe moyenne américaine va « retrouver les emplois industriels » qu’elle a perdus ces cinquante dernières années, l’Amérique va retrouver son autonomie économique et stratégique etc.
Très rares sont les analyses et les discours qui se concentrent sur les enjeux spirituels de ce « liberation day ». En effet, cinq ans après la première alerte des « lock-downs », et par l’entremise (peut-être involontaire !) de Trump, la planète prend conscience depuis une dizaine de jours de toutes les addictions, maladies, et servitudes qui empêchent les hommes d’accéder à leur véritable essence: addiction à la philosophie délétère du « low cost », addiction à un mode de vie consumériste destructeur de notre environnement, de notre santéet de notre bien-être spirituel, angoisse par rapport au manque matériel, à l’inconfort, à l’incertitude, défiance vis-à-vis de l’autorité, fractures internes aux sociétés et entre les nations, polarisation du débat sous l’effet des « bulles numériques », perte de confiance en nous-mêmes et en notre environnement immédiat pour assurer nos besoins essentiels, perte du sentiment de solidarité et de connexion, perte de nos ressources spirituelles pour dépasser les difficultés, perte de sens dans ce que nous faisons et dans ce que nous sommes…
Toutes ces angoisses font écho à celles qui s’emparèrent des enfants d’Israël au moment de la sortie d’Egypte. Un grand nombre d’entre eux « n'écoutèrent point Moïse, à cause de leur angoisse et de leur dure servitude. » (Chemot, 6 :9)(וְלֹא שָׁמְעוּ אֶל־מֹשֶׁה מִקֹּצֶר רוּחַ וּמֵעֲבֹדָה קָשָׁה). Le degré le plus avancé de la servitude n'est-il pas celui de la perte même du sentiment de cette servitude?
Par contraste, la paracha Tsav, 25ème paracha de la Torah, fait écho aux 25 lettres du verset que nous prononçons chaque jour dans la prière du Chema:
שמע ישראל יהוה אלהינו יהוה אחד
Cet appel à l’écoute de l’unité résonne avec notre récent commentaire de la paracha Vayikra sur « l’appel » du divin.
Au verset 6 :6 de la paracha, nous pouvons lire ce commandement relatif au feu de l’autel dans le Temple :
אֵשׁ תָּמִיד תּוּקַד עַל־הַמִּזְבֵּחַ לֹא תִכְבֶּה׃
"Un feu perpétuel brûlera sur l’autel, il ne s’éteindra pas."
Pour ce Pessa’h 5785, je nous souhaite donc de vivre un « libération day » plein et authentique, en nous libérant de toutes nos « connexions » artificielles et superflues pour raviver notre feu intérieur toujours présent et ressentir la véritable unité, celle avec le divin et avec nous-mêmes.


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