Chemini – Apprendre à recevoir l’histoire
- steveohana5
- 10 avr.
- 8 min de lecture
Nous traversons une période de doute, où les événements s’enchaînent sans toujours être lisibles, entre accélérations et pauses qui troublent notre compréhension.
La paracha et la haftara nous enseignent que tout dépend de notre manière de recevoir ce que nous vivons : sans préparation intérieure, sans des traits de caractère ajustés, nous risquons de mal comprendre les événements, voire de les rejeter.
Elles nous apprennent ainsi à construire ces kélim, c’est-à-dire à nous rendre capables d’accueillir correctement ce qui se dévoile, pour reconnaître le processus de notre délivrance.

Le doute revient
Nous traversons en ce moment une période troublante. Il y a peu encore, sous la pression de la guerre, quelque chose comme une « union sacrée » s’était imposé en Israël. Face au danger, beaucoup de clivages s’étaient momentanément effacés. Le peuple paraissait rassemblé autour de l’essentiel. Et pourtant, dès que la pression extérieure s’est relâchée, on a vu réapparaître presque aussitôt les fractures anciennes et les doutes : Trump nous a-t-il « abandonnés » ? Nos ennemis sont-ils en train de prendre l’avantage ?
Cette instabilité vient susciter une question plus profonde : que sommes-nous en train de vivre exactement ? Sommes-nous engagés dans un processus de délivrance, ou seulement ballottés d’une crise à l’autre, incapables de discerner le sens des événements ?
C’est précisément à ce point que la paracha Chemini vient nous éclairer. Elle nous enseigne que la question décisive n’est pas seulement celle des événements eux-mêmes, mais celle de notre capacité à les recevoir. Il ne suffit pas qu’une grande lumière se manifeste pour qu’elle soit bénéfique. Encore faut-il que les kélim, les réceptacles, soient prêts. Sans kélim adaptés, même une lumière très haute peut devenir dangereuse, déstabilisante, voire destructrice.
Le huitième jour et le drame de Nadav et Avihou
Tout le sens de la paracha se concentre dans cette expression : be yom hachemini- le huitième jour. Ce huitième jour n’est pas un jour comme les autres. Il vient après sept jours de préparation, les sept jours de milouim, pendant lesquels Aharon et ses fils ont été préparés à l’inauguration du Mishkan (sanctuaire portable) le 1er Nissan 2449, un an après la sortie d’Egypte. Ces sept jours ne sont pas une simple répétition technique avant une cérémonie solennelle. Ils sont une véritable préparation intérieure. Le mot מִּלּוּאִים, milouim, utilisé aujourd’hui pour désigner les périodes de service accomplies par les réservistes, renvoie à la racine מלא, « remplir ». Il s’agit de se remplir, de se préparer intérieurement. Former les êtres qui vont se tenir au contact de la Présence divine, les rendre capables de recevoir quelque chose qui dépasse radicalement l’ordre ordinaire du monde.
Dans la Torah, le chiffre sept renvoie toujours au cycle naturel, au temps du monde, à l’ordre de la création. Le huitième, lui, ouvre sur autre chose. Il désigne ce qui dépasse la nature, ce qui l’ouvre sur une dimension plus haute.
On peut d’ailleurs comprendre le « huitième jour » de la paracha à partir du récit de la Création. Pour chacun des six premiers jours, la Torah dit : « il fut soir, il fut matin ». Mais cette formule n’apparaît pas pour le septième jour. Comme si, en réalité, ce septième jour n’était pas terminé. Nous vivons encore en lui. C’est le temps de toute l’histoire humaine, le temps où Dieu voile sa présence pour laisser à l’homme la possibilité d’agir, de se purifier et de sanctifier la création. Le huitième jour désigne alors ce qui vient après le travail de l’homme, le moment où ce travail arrive à son accomplissement et où la présence divine peut de nouveau se dévoiler pleinement. Il renvoie ainsi à un au-delà de l’ordre habituel du monde, à un temps d’achèvement et de révélation.
Dans la paracha Chemini, ce « huitième jour » n’est donc pas seulement le lendemain d’une inauguration : il marque un seuil, celui où la Présence divine vient enfin habiter au milieu d’Israël.Le Mishkan est prêt. Le peuple attend. Tout semble converger vers une sorte d’accomplissement. Et pourtant, au cœur même de ce moment sublime, surgit le drame. Nadav et Avihou, les fils d’Aharon, apportent un feu étranger qu’Hachem ne leur avait pas ordonné, et ils meurent.
Ce drame est d’autant plus bouleversant qu’il ne survient pas dans un moment de faute collective ou de rébellion ouverte, mais au moment même où la sainteté se dévoile. C’est précisément ce point qui doit nous arrêter. La proximité avec le divin n’est pas en elle-même une garantie. Elle peut devenir périlleuse si l’homme ne s’y tient pas avec les limites justes. Beaucoup d’explications ont été données à la faute de Nadav et Avihou. Mais l’une des plus profondes est peut-être celle qui met l’accent non sur une faute morale grossière, mais sur un problème de mesure intérieure. Ils ont voulu s’approcher trop près, trop vite, avec une intensité spirituelle qui n’était pas contenue. Ils ont voulu vivre une proximité sans voile avec le feu divin. Les maîtres parlent à leur sujet d’un amour sans limite, d’un désir d’élévation qui n’a pas été tempéré par la gvoura, par la retenue, par le sens de la distance.
Leur élan n’était pas nécessairement impur, mais il n’était pas ajusté. Ils voulaient la lumière sans avoir pleinement construit le réceptacle capable de la recevoir. C’est cela, au fond, qui rend cet épisode si important pour nous. Nadav et Avihou ne sont pas simplement punis pour une transgression ponctuelle. Ils révèlent une loi spirituelle fondamentale : toute grande révélation exige un travail préalable des kélim. La lumière ne suffit pas. Il faut aussi une intériorité capable de la contenir. Sinon, ce qui aurait dû élever l’homme le consume.
Aharon, Moché et la leçon de la Haftara
La réaction d’Aharon est elle aussi bouleversante. La Torah dit simplement : « Vayidom Aharon », Aharon se tut. Ce silence n’est pas un renoncement ou une désespérance. Il est peut-être au contraire l’expression la plus haute du kéli juste. Aharon ne se révolte pas, ne proteste pas, ne cherche pas à réduire immédiatement l’événement à une explication rassurante. Il accepte qu’il y ait dans ce drame une dimension qui le dépasse. Il se tient devant l’incompréhensible sans briser le cadre. Son silence n’est pas passivité, il est contenance. Il est la preuve qu’à l’inverse de ses fils, il sait rester à sa place devant l’excès de lumière. Moché, lui aussi, incarne cette juste posture. Toute sa grandeur vient de ce qu’il ne s’approprie jamais la révélation. Il reste un canal, jamais un propriétaire de la lumière. C’est cela, un kéli : non pas capter la lumière pour soi, mais la recevoir avec humilité afin de la laisser passer.
La haftara prolonge exactement ce thème. Là aussi, c’est l’Arche sainte qui est au centre, c’est-à-dire un lieu de présence divine au sein du peuple. Et là aussi, l’enseignement est le même : le sacré ne se manipule pas, il ne s’utilise pas, il ne se saisit pas à la manière d’un instrument. Quand les Bné Israël prennent l’Arche pour l’emmener au combat comme si elle pouvait leur garantir la victoire, ils commettent déjà une erreur de rapport au sacré : ils seront battus par les Philistins, qui leur dérobent l’Arche Sainte. Plus tard, lorsque David décide de la faire monter à Jérusalem, ‘Ouza tend la main pour la retenir et meurt sur le champ. Son geste paraît pourtant animé d’une bonne intention. Mais c’est précisément cela qui est redoutable : même une intention sincère ne suffit pas lorsqu’il manque le cadre intérieur juste. On ne touche pas l’arche. On ne s’approche pas du sacré comme on s’approche d’un objet ordinaire. David, craignant qu’une punition ne soit envoyée à cause de ‘Ouza, déroute le convoi vers la maison de Oved le Guitéen. Trois mois plus tard, David apprend que Oved n’a subi aucun préjudice et au contraire a été le bénéficiaire d’une grande bénédiction dans ses affaires. Ainsi la même Arche, dans la maison de Oved, devient source de bénédiction. Ce contraste est fondamental. Le problème n’est pas dans l’arche elle-même, ni dans la Présence divine. Le problème réside dans la manière dont elle est reçue. Lorsqu’elle est accueillie avec justesse, elle apporte la bénédiction. Lorsqu’on veut la manier sans les kélim adéquats, elle devient source de jugement. David, de son côté, comprend quelque chose que Mikhal, son épouse, ne comprend pas. Il danse devant l’arche, il accepte de perdre en dignité royale pour exprimer sa reconnaissance à Hachem. Mikhal, elle, voit dans cette attitude une déchéance. Là encore, tout se joue dans la capacité à recevoir la sainteté. Mikhal reste prisonnière d’une conception rigide, rituelle, convenue. David, lui, comprend qu’à cet instant-là, la danse du Roi était l’attitude de réjouissance et de reconnaissance appropriée.
Une gueoula non linéaire
C’est à la lumière de tout cela que notre période actuelle peut être relue. Nous aimerions souvent que la gueoula soit un processus continu, clair, lisible, allant toujours dans un sens linéaire et intelligible. Mais la Torah nous montre que les moments les plus décisifs ne se déploient pas ainsi. Ils passent par des préparations, des accélérations, des interruptions apparentes, des pauses qui ne sont pas forcément des pauses, des drames même, qui font partie du mouvement d’ensemble. Le huitième jour lui-même n’advient qu’après sept jours de préparation. Et même lorsqu’il arrive, il n’efface pas immédiatement toute tension. Il s’ouvre au contraire par une crise. Peut-être en va-t-il de même dans l’histoire d’Israël.
Ce que nous vivons n’est pas forcément un processus linéaire. Il y a des moments où tout semble s’accélérer, où l’histoire s’ouvre brusquement, où l’on sent qu’un seuil est franchi. Puis viennent des temps de suspension, de brouillard, de confusion. Ces moments peuvent donner l’impression que tout s’arrête, ou que tout se défait. Mais ils ne sont en réalité que des phases de reconfiguration et de maturation, des temps de préparation à une étape suivante, plus haute, plus exigeante.
Nous ne comprenons pas tous les enjeux qui se jouent, ni sur le plan militaire, ni sur le plan diplomatique, ni surtout sur le plan spirituel. Il se peut que certaines pauses apparentes répondent à des nécessités stratégiques que nous ne percevons pas. Il se peut aussi que le calendrier profond des événements ne soit pas celui que nous imaginions. Nous sommes justement dans la période du Omer, dans ce temps de purification des midot (littéralement « mesures »), les traits de caractère à travers lesquels nous construisons des kélim adaptés à la lumière qui nous est donnée.
Nous approchons du mois de Iyyar, ce mois qui porte Yom HaAtsmaout et Yom Yerushalayim, deux dates qui appartiennent si profondément à l’histoire de la délivrance d’Israël. Peut-être certaines étapes doivent-elles mûrir jusqu’à ce temps-là. Peut-être ce qui ressemble à un arrêt est-il en réalité une préparation. Mais pour le comprendre, il faut des kélim. Sans ce travail intérieur, nous ne voyons que les contradictions. Nous passons trop vite de l’enthousiasme au désespoir, de l’euphorie au soupçon, de la fraternité aux querelles ordinaires. Nous sommes alors incapables d’apprécier à leur juste valeur les événements extraordinaires qui se déroulent sous nos yeux. Nous les recevons mal, donc nous les lisons mal.
Ainsi, une génération peut être placée devant une lumière immense et passer à côté si elle n’a pas travaillé ses kélim. Elle peut vivre des événements gigantesques sans savoir les nommer, sans savoir les contenir, sans savoir les transformer en conscience, en gratitude, en élévation. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement ce qui arrive à Israël, mais l’état intérieur d’Israël au moment où cela arrive. Nous avons besoin de kélim pour ne pas confondre pause et abandon, confusion et absence de sens, complication et échec. Nous avons besoin de kélim pour comprendre que le processus de gueoula peut avancer de manière heurtée, avec des étapes qui nous déconcertent, avec des reprises qui semblent surgir après des arrêts, avec un rythme qui n’est pas celui de notre impatience. Nous avons besoin de kélim pour recevoir avec recul, avec humilité et avec reconnaissance les signes extraordinaires de l’histoire qui nous sont donnés. C’est peut-être cela, aujourd’hui, le vrai travail spirituel. Non seulement espérer la délivrance, mais devenir capables de la recevoir.
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