Paracha Behar : la délivrance par la solidarité économique
- steveohana5
- 24 mai 2024
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 mai 2024
La paracha Behar trace les contours d’une économie juste et solidaire selon la Torah. En cette période de ‘Omer où doivent se rejoindre les dimensions nationale et religieuse du peuple juif, cette paracha prend une signification très importante. Car, c’est de la refondation économique que dépendront la réunification des trois composantes de l’identité d’Israël (peuple, terre et Torah) et la délivrance de l’Humanité.

La paracha Behar est placée sous le signe de la délivrance, en hébreu גְּאֻלָּה - gueoula. Le mot lui-même apparaît trois fois dans la paracha, 19 fois si l’on compte tous ses dérivés. Pourtant, il n’y est pas question de Machia’h (en tout cas pas explicitement[1]), mais principalement de la question économique : la propriété de la terre, la condition des esclaves, les prêts d’argent.
Elle vient ainsi nous indiquer que la cause principale de notre aliénation dans ce monde est la question de la subsistance, ou, comme le dit Léon Askenazi[2], celle « d’avoir à manger pour vivre ». De là, découlent les rapports de compétition et d’exploitation entre les hommes, les inégalités, la misère, les guerres et les différentes formes de violence, en bref tout ce qui vient miner au quotidien l’authenticité du lien que l’Homme entretient avec lui-même, avec ses semblables et avec son Créateur.
Et la paracha nous indique le chemin de cette réparation : il s’agit de se souvenir que terre, argent et travailleurs n’appartiennent en définitive qu’à D.ieu.
Sur la propriété de la terre, on peut y lire : « Nulle terre ne sera aliénée irrévocablement, car la terre est à moi, car vous n'êtes que des étrangers domiciliés chez moi. » (Vayikra, 25 :23)
Sur l’argent : « Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens-le, fût-il étranger et nouveau venu, et qu'Il vive avec toi. N'accepte de sa part ni intérêt ni profit, mais crains ton Dieu, et que ton frère vive avec toi. Ne lui donne point ton argent à intérêt, ni tes aliments pour en tirer profit. Je suis l'Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d'Egypte pour vous donner celui de Canaan, pour devenir votre Dieu. » (Vayikra, 25 :35-38)
Sur le statut des esclaves : « Car c'est à moi que les Israélites appartiennent comme esclaves; ce sont mes serfs à moi, qui les ai tirés du pays d'Egypte, moi, l'Éternel, votre Dieu! » (Vayikra, 25 :55)
Terre, monnaie, travail : telles sont ainsi les trois « ressources » dont la Torah nous demande de préserver le caractère inaliénable et spirituel. Trois ressources qui, comme l’a magistralement analysé l’économiste Karl Polanyi[3], sont devenues aujourd’hui des marchandises négociables depuis l’avènement de la Révolution Industrielle et des « sociétés de marché ».
Comme dans le compte du ‘Omer (où sept semaines nous amènent de la fête de Pessah à celle de Chavouot, célébrée le cinquantième jour), la Torah nous délivre de l’aliénation matérielle à travers sept cycles de sept années, au terme desquels a lieu l’année du Jubilé (« yovel »).
Chaque cycle de sept ans et ponctué par une année de Shemita (« shabbat de la terre »), où il est interdit d’ensemencer et de labourer les champs et où les fruits de la terre sont mis à la disposition de tous. C’est une année où sont en outre libérés les esclaves et annulées toutes les dettes que les emprunteurs ne sont plus en mesure de rembourser.
L’année jubilaire, qui suit la fin du septième cycle agricole de sept ans, les terres retournent à leur propriétaire initial. Comme l’explique Elie Munk[4], « par cette loi, se trouvait rétablie la répartition initiale et égale du pays, le cumul permanent de la propriété agraire en peu de mains était rendu impossible[5] et les gens acculés à la misère par leur propre faute ou par malchance se voyaient offrir une seconde chance. »
L’application scrupuleuse de ces règles est la condition de la présence du peuple juif sur la terre d’Israël. Rashi, par exemple, se livre à un calcul comparatif fort simple : la shemita ne fut pas observée 70 fois depuis l’entrée des Juifs en Erets Israël à l’époque de Josué jusqu'à leur exil en Babylonie (commentaire Vayikra 26:35) et l’exil de Babylone dura 70 ans ce qui, pour le Sage de Troyes, est la preuve irréfutable que la punition est d’une année d’exil par année de Shemita non respectée. Le Midrash Tanhouma cite un « dialogue » entre Moshe et Hashem : suite à la demande faite à D.ieu par son prophète de renoncer à disperser le peuple parmi les différentes nations, l’Eternel statua : « Si, vraiment, tu ne veux pas que ce peuple soit dispersé, Préviens-les qu’ils devront observer la Torah et, en particulier, les lois de la Shemita et du Yovel ! »
En effet, comme l’explique Léon Askenazi, le but de ces lois consiste à freiner le processus économique d’exploitation des ressources et d’accaparement des richesses : d’abord par le shabbat le septième jour de la semaine, ensuite par la Shemita la septième année du cycle agricole, enfin par le Jubilé, à la fin du septième cycle agricole. Est marquée ainsi nettement la subordination de l’ordre économique à la sphère spirituelle. Dignité, liberté, solidarité, fraternité, humilité et égalité de tous devant D.ieu doivent toujours passer devant les nouvelles idoles des sociétés modernes que sont devenus l’argent et la « loi du marché ».
Cette paracha prend une signification particulière en cette semaine placée sous le signe de la sephira du Hod[6] et où nous célébrons la hilloula de deux immenses sages : Rabbi Meïr Baal Haness (l’un des principaux rédacteurs de la Mishna) et Rabbi Shimon Bar Yo’hai (le principal auteur du Zohar, œuvre maîtresse de la Kabbale appelée « Torah des secrets »). Ces sages ont vécu à l’époque de la destruction du Deuxième Temple de Jérusalem par les Romains (70 après J.C.) et de la révolte de Bar Kokhba (132-135 après J.C.), dont la répression a fait un million de morts dans le camp des Juifs et a causé le quatrième exil[7]. Ces deux élèves de Rabbi Akiba se sont illustrés par leur extrême humilité, leur abnégation, et leur immense force de résistance morale face à l’oppression romaine. La mort de Rabbi Shimon Bar Yo’haï le 18 Iyar (33ème jour du ‘Omer, appelé « Lag Ba’Omer ») marque la fin de la calamité qui a vu mourir les 24 000 élèves de Rabbi Akiba, frappés suite aux querelles d’égo que les Juifs de l’époque se livraient sans fin.
Cette période de ‘Omer, qui fait le lien entre naissance nationale d’Israël (Pessah) et don de la Torah (Chavouot), est une période où se sont produits ou sont commémorés de nombreux événements (« positifs » comme « négatifs ») qui ont accompagné le processus de délivrance du peuple juif : yom hashoah, yom hazikaron, yom hatzmaout, fin de la calamité ayant frappé les élèves de Rabbi Akiva lors de la révolte de Bar Kokhba, yom yerushalayim, qui commémore la réunification de Jérusalem à l’issue de la guerre des Six Jours...
L’année 5784 ne déroge pas à cette règle, avec une accélération très nette des événements liés à Israël et à la guerre contre l’Iran et ses proxys (embargo américain sur la livraison d’armes à Israël, crise politique israélienne sur la question des otages et de la délégation de la gouvernance de Gaza aux puissances extérieures, mort accidentelle du président iranien Raïssi, annonce d’une action de la Cour Pénale Internationale contre Netanyahu, reconnaissance de l’Etat palestinien par l’Irlande, l’Espagne et la Norvège…).
Comme l’explique Léon Askenazi[8], l’essence de la période du ‘Omer réside dans la réalisation du lien entre libération nationale et libération spirituelle d’Israël, qui sont incarnées respectivement par le Machia’h ben Yosef et le Machia’h ben David[9]. En cette période vulnérable et sensible, de nombreuses forces (internes et externes à Israël) s’opposent à cette unification des deux composantes d’Israël, qui est le prélude indispensable à la gueoula. La paracha Behar nous enseigne que notre travail essentiel pour amener la délivrance se situe dans la préservation de la sainteté dans l’ordre économique. Cette dimension centrale a été complètement oubliée depuis que la société israélienne a délaissé il y a une quarantaine d’années la question des injustices sociales pour se déchirer (souvent de façon contreproductive et stérile) autour des enjeux religieux et géopolitiques… Face à l’effondrement des utopies marxistes et néo-libérales, et aux immenses désordres de tous ordres nés de ce double effondrement, il appartient à Israël de fonder un nouvel ordre économique réconciliant prospérité, solidarité et liberté. De cette refondation dépend la réunification des trois composantes de l’identité d’Israël (peuple, terre et Torah) et la délivrance de l’Humanité.
[1] Voir les allusions cachées au Machia’h dans le commentaire du Rav Chriqui sur cette paracha : http://www.frramhal.com/behar.html
[2] Voir son commentaire de la paracha Behar : http://manitou.over-blog.com/article-behar-1984-1ere-partie-49544035.html
[3] Voir son œuvre magistrale La Grande Transformation, où il explique que « Dans la société de marché, ce n’est plus l’économie qui est encastrée dans la société, mais la société qui se retrouve encastrée dans sa propre économie ». L’étape ultime pour que se forme une société de marché cohérente et généralisée est la marchandisation de l’activité humaine (le travail), de la nature (la terre) et de la monnaie. Ces biens ne sont pas des marchandises car ils n’ont pas été produits, ou ne l’ont pas été pour être commercialisés. Pourtant, le marché leur accorde un prix (le salaire pour le travail, la rente pour la terre et le taux d’intérêt pour la monnaie) comme aux autres marchandises.
[4] La Voix de la Torah, Lévitique, Chapitre 25
[5] Par contraste, 1% des exploitations agricoles exploitent aujourd’hui plus de 70% des terres agricoles de la planète, ce processus de concentration se renforçant d’années en années. Voir https://www.landcoalition.org/en/uneven-ground/shocking-state-land-inequality-world/
[6] Nous avons vu la semaine précédente que chaque semaine du ‘Omer est consacrée à la purification d’une sephira particulière. Cette semaine, il s’agit de celle du Hod, où il nous est demandé de témoigner notre reconnaissance à Hashem de nous avoir créés, de subvenir à tous nos besoins, et de nous permettre d’être ses associés dans la Création.
[7] Cet exil, appelé « exil de Rome », est le plus long et douloureux des quatre exils du peuple juif (les trois exils précédents sont ceux de Babylone, de Perse et de Grèce). Nous savons que ce sera le dernier d’après les interprétations et visions concordantes de nos maîtres et prophètes. Il arrive à son terme depuis le renouveau national juif à la fin du 19ème siècle et la reconstitution de la nation d’Israël sur sa terre ancestrale.
[8] Voir son commentaire sur la période du ‘Omer : http://manitou.over-blog.com/article-le-compte-du-omer-entre-pessah-et-shavouot-1985-i-49318560.html
[9] Nos maîtres expliquent que Machia’h ben Yosef (sous la forme de plusieurs leaders politiques) viendra d’abord nous émanciper politiquement de la tutelle de Rome (le Rav Kook voyait d’ailleurs en Herzl une incarnation du Machia’h ben Yosef), avant que Machia’h ben David vienne nous aider à refonder le Troisième Temple de Jérusalem et à dévoiler la Royauté Divine sur la Terre.


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