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Paracha Reeh: se libérer de l'aliénation matérielle

  • steveohana5
  • 30 août 2024
  • 9 min de lecture

Les premières parachiot du livre de Devarim traitaient principalement de notre rapport à notre Créateur. C’est pourquoi, elles nous demandaient « d’entendre » sa voix, pour percevoir son Unité (Chéma Israel, Hachem Elohenu Hachem E’had). La paracha Reeh (« Vois ! ») nous fait à présent entrer dans la sphère matérielle à travers les commandements de la cacherout et de la rémission des dettes l’année de la Shemitah. Nous sommes ainsi appelés à « voir » la souffrance de notre prochain pour réparer l’injustice du monde et attirer sur lui la bénédiction matérielle, condition de notre prochaine libération spirituelle…


Avec l'aimable autorisation de Gérard Darmon, artiste-peintre

Le livre de Devarim apparaît souvent comme une répétition, avec quelques nuances, des lois déjà énoncées dans les précédents livres de la Torah.


Pourtant, dans la paracha Reeh (qui se traduit par « Vois ! »), une nouvelle loi de portée révolutionnaire est donnée par Moché aux enfants d’Israël : celle de la rémission des dettes lors de l’année de Shemitah, la septième année du cycle agricole. La paracha Behar, dans le livre de Vayikra, avait défini la Shemitah comme le « shabbat de la terre », une année où les propriétaires de terres agricoles ont l’obligation de renoncer à labourer la terre et doivent mettre tous ses fruits à disposition de la collectivité. Dans la paracha Reeh, deux nouveaux aspects de la Shemitah sont introduits : la rémission des dettes et la libération des esclaves. La première loi stipule que tout prêt accordé à un frère juif expirant avant l’année de la Shemitah est automatiquement annulé par le prêteur. Ainsi, si l’emprunteur est confronté à des difficultés inattendues (maladie, désastre naturel, décès etc.), il se voit donner la possibilité de se libérer de ses engagements passés pour redémarrer sa vie. Quant à la loi de la libération des esclaves, elle prévoit qu’un esclave hébreu qui se serait vendu à un autre Juif doit être libéré l’année de le Shemitah.


La Shemitah, qui vient de l’hébreu להשמיט-lâcher prise, est destinée à nous rappeler, comme le fait le Shabbat (lui aussi caractérisé par le chiffre sept), que rien de ce que nous possédons ne nous appartient véritablement : ni la terre, ni les créances sur nos frères juifs, ni les esclaves. On retrouve au passage ici les trois ressources inaliénables (terre, argent, travail) dont Karl Polanyi, dans son livre La Grande Transformation[1], nous explique qu’elles auraient dû rester non soumises à la loi du marché.


Comme l’enseigne Léon Askénazi dans son commentaire de la paracha Behar[2], la Shemitah contient l’essence de toutes les lois qui ont été données à Israël sur le Mont Sinaï : libérer l’homme de toutes les aliénations qui proviennent de sa condition de créature. En effet, la principale aliénation dont souffre l’homme est celle du problème économique, autrement dit le problème d’avoir à se nourrir -et donc à travailler- pour vivre. Ce n’est pas fortuit si c’est dans cette même paracha que nous sont rappelées les règles de la cacherout…


La question de l’origine et de la résolution des inégalités sociales est l’une des principales préoccupations des sociétés humaines. Les philosophes, sociologues et économistes occidentaux n’ont cessé de réfléchir à cette question, qui est définie par les marxistes comme le principal moteur de l’Histoire humaine. Inspirées par leurs travaux, les sociétés occidentales modernes, par des réformes successives ou des Révolutions, se sont dotées de systèmes politiques et juridiques complexes, principalement dans le but d’apporter des tentatives de réponse à cette question.


La Torah, à l’inverse du Christianisme et de l’Occident, n’établit pas de frontière entre les sphères spirituelle et matérielle. Le problème des aliénations économiques ne se règle pas dans la Torah par des dispositions légales mais par l’élévation morale de l’Homme. Pour Léon Askénazi, c’est même le problème économique qui transforme la moralité en une question vitale et concrète et lui donne une prise sur l’existence. La bénédiction matérielle donnée par Hachem – au niveau individuel et collectif- dépend de notre degré de moralité, qui lui-même est déterminé essentiellement par la manière dont l’individu et la société dans son ensemble vont ouvrir leur cœur à la souffrance du prochain. Le légalisme ne peut être un substitut au lien personnel, fait à la fois d’amour et de révérence, de la créature envers son Créateur, lien dont va dépendre l’amour de soi et de toutes les autres créatures.


Ainsi peut-on lire dans la paracha Reeh (Devarim 15 :7-10):

« Que s'il y a chez toi un indigent, d'entre tes frères, dans l'une de tes villes, au pays que l'Éternel, ton Dieu, te destine, tu n'endurciras point ton cœur, ni ne fermeras ta main à ton frère nécessiteux. Ouvre-lui plutôt ta main ! Prête-lui en raison de ses besoins, de ce qui peut lui manquer ! Garde-toi de nourrir une pensée perverse en ton cœur, en te disant "que la septième année, l'année de rémission approche," et, sans pitié pour ton frère nécessiteux, de lui refuser ton secours : il se plaindrait de toi au Seigneur, et tu te rendrais coupable d'un péché. Non ! Il faut lui donner, et lui donner sans que ton cœur le regrette ; car, pour prix de cette conduite, l'Éternel, ton Dieu, te bénira dans ton labeur et dans toutes les entreprises de ta main. »


Le prêt sans intérêt[3] est la forme de charité la plus noble selon la Torah car, comme l’explique Maïmonide dans Mattenot Ani’im (10-7 :14) :

« Le degré le plus élevé de charité est celui de la personne qui assiste un pauvre en lui accordant un don ou un prêt ou en l'acceptant dans une société en affaires ou en l'aidant à trouver un emploi, en un mot en le mettant en une situation où il peut se passer de l'aide d'autrui. »


Dans la conception de la Torah, les inégalités sociales sont une injustice, volontairement laissée par Hachem dans la Création, dans le but de permettre à l’Homme d’exercer sa faculté de ‘hesed (compassion, charité) pour rétablir l’ordre juste de la Création. En accomplissant ce tikun olam (réparation du monde), il permet alors d’activer sur lui et sur la collectivité les bénédictions matérielles et spirituelles que le Créateur nous a destinées. On perçoit ainsi pourquoi ni le libéralisme économique ni le socialisme (ni même de combinaison savante des deux systèmes sous la forme de la « social-démocratie ») n’ont pu apporter de réponse satisfaisante au problème économique : le libéralisme économique échoue parce qu’il érige la poursuite de l’intérêt individuel en moteur exclusif de la vie sociale, le socialisme ne réussit pas davantage car son projet consiste à instaurer la redistribution des richesses non par la voie du ‘hesed, mais par la fiscalité (perçue le plus souvent comme une con-fisc-ation).


Comme le dit une merveilleuse pensée hassidique rapportée par le rav S.R Hirsch :

« D.ieu a destiné à chaque homme une part égale des biens du monde ; si cependant nous voyons tel homme posséder plus que la moyenne, c’est que D.ieu lui a donné à gérer aussi la fortune des autres (que nous appelons les pauvres et qui n’ont pas reçu immédiatement leurs biens pour des raisons que nous ne pouvons pas comprendre pour l’instant). Le pauvre qui, par conséquent, s’adresse au riche, peut à juste titre prétendre recevoir une partie de ce qui lui appartient en réalité ».


En accomplissant la tsedaka, mot dont la racine renvoie au concept de tsedek (justice), nous faisons en réalité bien plus qu’un acte de charité, nous nous offrons un avant-goût de l’ère messianique, où les hommes, enfin libérés de l’emprise de la compétition économique et de la misère, pourront s’adonner librement aux activités spirituelles. En effet, c’est encore Maïmonide qui, dans le Guide des Egarés (3 :27), nous enseigne que « Le bien-être de l’âme ne peut être obtenu qu’après avoir assuré celui du corps ».


Ainsi, lit-on dans la Haftara de Reeh (empruntée au livre de Isaïe), cette extraordinaire prophétie sur les temps messianiques, dont je copie ici la traduction intégrale, tant elle résonne et réconforte dans la période que nous vivons aujourd’hui :

Isaïe 54 :11-17 

Isaïe transmit les paroles de réconfort de Dieu à la ville ravagée de Jérusalem : « Toi, l’infortunée, battue par la tempête, soumise à tant de troubles, encore privée de consolation ! Voici que Je tapisserai, Moi, tes planchers de pierre avec des rubis, et tes fondations, Je les bâtirai sur des saphirs. Je ferai tes fenêtres teintes de pierres gemmes ; tes portes, d’escarboucles ; et toute ta bordure, de pierres précieuses. Tous tes enfants seront des disciples de l’Éternel, et la concorde de tes enfants redoublera. Tu seras solidement établie en raison de ta droiture. Alors tu seras loin de l’oppression, à la fois de tes propres oppresseurs potentiels et d’avoir à opprimer autrui, car tu ne craindras ni les ennemis ni la misère. Tu seras loin de la ruine, car elle ne s’approchera pas de toi. Voici que les descendants d’Ésaü, qui Me répugnent, certainement craindront ; quiconque agira contre toi avec des intentions de guerre succombera à cause de toi. Par contre, quiconque t’a rejoint dans ta misère restera avec toi dans ta prospérité. Toutefois, dans le futur messianique les nouveaux convertis ne seront pas acceptés, puisque ta prospérité évidente ne permettra pas que leurs motivations soient pures. Oui, c’est Moi qui ai créé le forgeron qui attise la braise ardente et façonne une arme pour ses fins, et Moi qui ai créé le destructeur pour l’anéantir. Toute arme qui se lèvera contre toi ne réussira pas, et toute langue qui se dressera contre toi en justice tu la condamneras. Tel est l’héritage des serviteurs de l’Éternel et la juste récompense qu’ils ont de Moi, déclare Éternel. »

Isaïe 55 :1-5 

Isaïe transmit ensuite au peuple juif le message de Dieu : « Ah ! Tous ceux qui ont soif de Ma parole, allez à l’“eau”, la Torah, et buvez-la ! La Torah vous appartient gratuitement ; alors, quiconque n’a pas d’argent et ressent la faim de la Torah, allez vous procurer de la nourriture, autrement dit allez l’étudier, et mangez-la ! Allez vous procurer du vin et du lait, c’est-à-dire les enseignements de la Torah qui satisfont et nourrissent, sans argent et sans rétribution. Pourquoi paieriez-vous à vos ennemis de l’argent pour apprendre leur sagesse, qui n’est pas du pain et ne vous nourrit donc pas comme le fait la Torah, et pourquoi auriez-vous à partager vos revenus en échange de leur sagesse, puisqu’elle ne rassasiera pas l’esprit ? Écoutez, écoutez-Moi et mangez ce qui est bon, et laissez votre âme se délecter des mets copieux de la Torah. Prêtez-Moi l’oreille et venez à Moi. Écoutez et votre âme vivra, et Je conclurai une alliance éternelle avec vous. J’agirai ainsi afin de rendre à David ses bienfaits constants. Voici que Je l’ai désigné, son descendant – le Messie – comme témoin pour qu’il se prononce à propos des nations et leur montre leur corruption, et – puisqu’elles accepteront Ses remontrances – comme chef et commandant des nations. Voici que, si tu fais attention à Mes paroles, tu appelleras à ton service une nation que tu ne connais pas, et cette nation qui ne te connaît pas accourra vers toi pour te servir en l’honneur de l’Éternel, ton Dieu, et du Saint d’Israël, car Il t’a glorifié. »


On a déjà vu comment l’application des règles de la Shemitah conditionne notre présence sur la terre que D.ieu nous a donnée[4]. Or, cette mitzvah, aussi bien sur ce qui concerne le repos de la terre[5], que ce qui a trait à l’annulation des dettes[6], est largement contournée en Israël aujourd’hui, au nom du « réalisme économique ». Cet abandon de l’idéal de la Torah sur l’autel de la « compétitivité économique » sape les fondements mêmes du sionisme. En effet, comme le rappelle Léon Askénazi, l’une des raisons les plus souvent avancées par les rabbins orthodoxes pour nier l’éventualité de l’idée d’un état sioniste c’est la nécessité de la Shemitah qui, étant impossible à pratiquer, invalide l’état sioniste…


Comme le souligne Rabbi Isaac :

« En général, quand l’homme exécute une mitzvah, il le fait pendant un jour, ou pendant une semaine, voire pendant un mois : a-t-on jamais vu un homme s’attacher à une mitzvah pour toute une année ? Ceux qui accomplissement la Shemitah voient leur champ en friche toute l’année, sachant pourtant qu’ils doivent payer l’impôt au gouvernement, et l’acceptent en silence, a-t-on jamais vu des héros pareils à ceux-là ? ».


Au sujet de la remise des dettes, Abarbanel va encore plus loin en affirmant que « ce sacrifice apparaît comme le plus lourd qui puisse être imposé aux hommes » (et c’est la raison pour laquelle elle le mentionne en dernier lieu). C’est pourquoi le fait de voir cette proposition apparaître dans le discours politique[7] et certaines organisations comme le Jewish Educational Loan Fund[8] la remettre à l’ordre du jour pour soulager des étudiants surendettés est l’un des signaux les plus sûrs de notre entrée dans les temps messianiques…

 

  

 


[1] Voir notre texte « L’Homme et l’argent au regard de la sagesse juive » https://www.yedia.org/societe/l-homme-et-largent-au-regard-de-la-sagesse-juive/

[3] La prise d’intérêt sur un prêt à un frère juif est considérée avec la même gravité qu’un assassinat par la Torah.

[5] La règle du repos de la terre est aujourd’hui contournée en Israël par différents types de mécanismes juridiques.

[6] Le sage Hillel, qui a vécu cent ans avant la destruction du Deuxième Temple, notant la réticence des prêteurs à accorder des prêts à l’approche de l’année sabbatique, a créé l’institution du Prozboul : ce tribunal chargé de l’encaissement des créances après l’année sabbatique permet de contourner la règle de l’annulation des dettes, qui ne s’applique qu’envers des particuliers. L’interdiction du prêt à intérêt est également contournée dans l’Etat d’Israël moderne à travers des dispositions contractuelles transformant fictivement les prêts en contrats de partenariat (heter isska).

[7] Ainsi, le célèbre anthropologue juif David Graeber, écrit dans son livre Dette : 5 000 ans d’histoire « Il me semble que le temps soit venu pour une sorte de Jubilé de style biblique […] Il serait salutaire non seulement parce qu’il soulagerait tant de souffrances humaines, mais aussi parce que ce serait notre façon de nous rappeler que l’argent n’est pas une chose sacrée, que le paiement des dettes n’est pas l’essence de la morale, que toutes ces choses sont des arrangements humains et que, si la démocratie doit signifier quelque chose, c’est la capacité de se mettre tous d’accord pour arranger les choses d’une autre manière. »

 
 
 

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