Kedochim : La guerre d’Israël contre la racine de la guerre
- steveohana5
- il y a 2 jours
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La sainteté de Kedochim n’est pas un retrait du monde, mais une capacité à distinguer le vrai du faux. Depuis la faute d’Adam et ‘Hava, l’humanité vit dans la confusion du bien-et-mal mêlés. Les idoles modernes (fanatisme religieux, tiers-mondisme, pacifisme abstrait, confort) prospèrent sur cette confusion. Israël les dérange car il porte dans l’histoire une exigence morale, qui maintient envers et contre tout les distinctions. Les guerres d’Israël, loin de détruire le monde, comme le soutiennent ses détracteurs, ressoudent au contraire ses fondations morales brisées, sans lesquelles la paix et l’amour du prochain ne sauraient exister.

La paracha Kedochim s’ouvre par une parole qui donne tout de suite son orientation :« דַּבֵּר אֶל כׇּל עֲדַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם קְדֹשִׁים תִּהְיוּ כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי ה׳ אֱלֹהֵיכֶם »« Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël et dis-leur : Soyez saints, car Je suis saint, Moi, l’Éternel votre Dieu » (Vayikra 19, 2).
On comprend souvent cette exigence de sainteté comme un appel à se retirer du monde, à vivre à l’écart, à se préserver de la confusion de l’histoire. Mais la paracha dit autre chose. La sainteté n’y apparaît pas comme une fuite hors du réel, mais comme une manière juste d’y habiter. Être saint, ce n’est pas quitter le monde. C’est vivre dans le monde sans céder au brouillage des repères. C’est garder la capacité de distinguer là où tout tend à se mélanger.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la havdala non pas comme séparation, mais comme différenciation.
À la fin de la paracha, la Torah le dit de façon très claire :
« וְהִבְדַּלְתֶּם בֵּין הַבְּהֵמָה הַטְּהֹרָה לַטְּמֵאָה וּבֵין הָעוֹף הַטָּמֵא לַטָּהֹר... וִהְיִיתֶם לִי קְדֹשִׁים כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי ה׳ וָאַבְדִּל אֶתְכֶם מִן הָעַמִּים לִהְיוֹת לִי »
« Vous distinguerez entre l’animal pur et l’impur, entre l’oiseau impur et le pur… Vous serez saints pour Moi, car Je suis saint, Moi, l’Éternel, et Je vous ai distingués des peuples pour que vous soyez à Moi » (Vayikra 20, 25-26).
La sainteté naît donc de la capacité à distinguer. La Torah nous ramène ici à la faute originelle d’Adam et ‘Hava. Ce qui leur avait été demandé, au Gan Eden, était précisément de respecter une distinction : manger de tous les arbres, mais ne pas manger de l’arbre de la connaissance de « טוֹב וָרָע », littéralement du « bien-et-mal ». Non pas simplement “le bien et le mal” comme deux réalités clairement séparées, mais un état où le bien et le mal deviennent mêlés, confondus, difficiles à discerner.
Depuis cette faute, l’humanité vit dans ce brouillage. Le mal ne se présente presque jamais comme mal pur. Il se mélange au bien, il emprunte son vocabulaire, il se donne des raisons nobles, il parle de justice, de paix, de compassion ou de salut. C’est pourquoi la kédoucha demandée à Israël consiste à réparer cette confusion première : retrouver la capacité de distinguer, de séparer le vrai bien de ses imitations, et de rendre au monde la clarté morale perdue depuis le Gan Eden.
C’est pour cela que la paracha insiste aussi sur le jugement :« לֹא תַעֲשׂוּ עָוֶל בַּמִּשְׁפָּט לֹא תִשָּׂא פְנֵי דָל וְלֹא תֶהְדַּר פְּנֵי גָדוֹל בְּצֶדֶק תִּשְׁפֹּט עֲמִיתֶךָ »« Vous ne commettrez pas d’injustice dans le jugement ; tu ne favoriseras pas le faible et tu n’honoreras pas le puissant ; c’est avec justice que tu jugeras ton prochain » (Vayikra 19, 15).
Ce verset est central, parce qu’il montre que la corruption du monde commence par une corruption du regard. L’injustice commence quand on juge faussement, quand on inverse les rôles, quand on brouille les responsabilités, quand on ne sait plus reconnaître l’agresseur et l’agressé. Le tikkoun du monde commence donc par la restauration d’un jugement vrai.
Dans cette lumière, on peut comprendre quelque chose de profond sur la guerre contre le régime iranien. Il y a, derrière la question vitale de défense et de survie, également un enjeu plus profond, car cette guerre met à nu une structure de mensonge qui dépasse la seule dimension militaire.
On trouve en effet dans Kedochim le verset suivant :
« אַל תִּפְנוּ אֶל הָאֱלִילִים וֵאלֹהֵי מַסֵּכָה לֹא תַעֲשׂוּ לָכֶם אֲנִי ה׳ אֱלֹהֵיכֶם »« Ne vous tournez pas vers les idoles, et ne vous faites pas de dieux de fonte ; Je suis l’Éternel votre Dieu » (Vayikra 19, 4).
Ce verset ne vise pas seulement les idoles anciennes. Il parle aussi des idoles (ou idéaux) modernes, de tous les faux absolus que l’homme fabrique et devant lesquels il finit par se prosterner.
Il y a d’abord, du côté iranien, un messianisme religieux dévoyé. Ce qui devrait être une attente de délivrance, de justice et de sainteté devient une théologie de la guerre. Le nom du Ciel n’est plus invoqué pour élever la vie, mais pour sacraliser la destruction et donner au sang versé l’apparence d’une mission divine.
Mais ce messianisme religieux fait aujourd’hui cause commune avec un faux messianisme politique, plus moderne, qui a profondément marqué une partie de la gauche occidentale dite « progressiste ». Sous des formes diverses, qu’on appelle parfois « wokisme » ou « tiers-mondisme », il relit les conflits à travers une grille unique, celle des opprimés et des oppresseurs. À partir de là, les faits deviennent secondaires, la complexité morale disparaît, et le jugement se renverse. Celui qui se présente comme « victime » reçoit automatiquement une forme d’innocence, tandis que celui qui est perçu comme « occidental » devient mécaniquement suspect. Ce regard se croit moral, mais il ne cherche plus la vérité des actes, il répartit les rôles à l’avance. Il ne distingue plus entre une souffrance réelle et son instrumentalisation, entre une résistance juste et une barbarie, entre une lutte pour vivre et une volonté de détruire. Là encore, le mal prospère en empruntant le vocabulaire du bien. Ce faux messianisme promet l’émancipation, mais il finit souvent par excuser les formes les plus brutales de violence dès lors qu’elles parlent au nom des humiliés. En ce sens, lui aussi relève de l’idole, parce qu’il absolutise une grille de lecture humaine au point de faire abstraction de la vérité concrète du monde.
Il existe encore une autre idole, plus respectable en apparence, plus installée dans les discours européens, ecclésiaux ou internationaux : celle d’un pacifisme devenu moralement confortable, qui se croit pur parce qu’il refuse la guerre, mais qui finit par refuser de distinguer entre celui qui attaque et celui qui se défend. Orwell disait, dans un contexte différent mais avec une intuition proche : « Le pacifisme est objectivement pro-fasciste. Si vous entravez l’effort de guerre d’un camp, vous aidez automatiquement celui de l’autre.» En lui-même, le désir de paix est évidemment bon. Mais lorsqu’il se transforme en refus de distinguer entre l’agresseur et celui qui se défend, entre une guerre de conquête et une guerre de survie, entre la violence injuste et la force mise au service de la protection de la vie, alors il cesse d’être une vertu. Il devient un slogan qui dispense de juger le réel. À ce moment-là, le pacifisme ne freine plus le mal ; il lui ouvre la voie. Il désarme moralement ceux qui veulent vivre, et il renforce ceux qui n’ont aucun scrupule à tuer. Lui aussi devient une idole, parce qu’il fait de la recherche de « la paix » un absolu abstrait, au lieu de la soumettre à l’exigence de vérité et de justice.
Il y a enfin l’idole du confort, sans doute la plus ancienne et la plus banale. Elle ne parle ni de salut, ni de justice, ni même de paix. Elle dit simplement : l’essentiel est que nos intérêts soient préservés, que la croissance espérée soit au rendez-vous, que le pétrole continue de couler, que les marchés restent calmes, que nos assiettes soient pleines. Cette idolâtrie ne prétend pas sauver le monde ; elle veut seulement éviter d’avoir à en porter le poids moral. Elle accepte très bien le mensonge, l’oppression et la violence, à condition qu’ils restent loin, ou qu’ils ne dérangent pas trop le confort des sociétés prospères. En cela, elle est elle aussi une forme de refus de la vérité, puisque la vérité oblige, dérange, coûte, et interdit de réduire le bien à l’intérêt.
Ces idoles sont différentes, mais elles ont un point commun. Toutes refusent la différenciation véritable. Toutes refusent de regarder le réel à la lumière de la justice. Toutes remplacent la vérité par un schéma simple, une posture rassurante ou un intérêt immédiat.
Et c’est pour cela qu’elles finissent presque toujours par se tourner contre Israël.
Israël dérange ces idoles parce qu’il représente, dans l’histoire, quelque chose qu’elles ne supportent pas : l’irruption d’une droiture morale qui oblige à distinguer. La Torah le dit explicitement : « וִהְיִיתֶם לִי קְדֹשִׁים כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי ה׳ וָאַבְדִּל אֶתְכֶם מִן הָעַמִּים לִהְיוֹת לִי ». Israël est distingué des peuples pour porter dans l’histoire le témoignage d’un Dieu qui distingue, qui juge, et qui ne se laisse pas remplacer par les petits calculs ou les faux absolus des hommes. Voilà pourquoi Israël rappelle au monde que la morale n’est pas un slogan, que la recherche de la paix à n’importe quel prix n’est pas toujours juste, que la compassion peut être pervertie, que les opprimés ne sont pas toujours innocents, et que les puissants ne sont pas toujours coupables. Et voilà aussi pourquoi les idoles modernes, comme les anciennes, finissent presque toujours par se retourner contre lui : elles sentent qu’Israël met leur mensonge à nu.
C’est ainsi que la guerre contre l’Iran prend une signification plus large. Le régime iranien ne diffuse pas seulement une menace militaire. Il nourrit et arme des formes de faux absolus. Il alimente un imaginaire dans lequel la foi devient fanatisme, la justice devient propagande, et l’oppression se présente comme libération. Il parle le langage du sacré pour servir la puissance, et il offre au monde un récit dans lequel le mal essaie de se faire passer pour le bien. Si l’on regarde les choses sous cet angle, la confrontation avec ce régime n’est pas seulement militaire ; elle est d’abord métaphysique, parce qu’elle touche à la distinction même entre vérité et mensonge, sainteté et idolâtrie, justice et inversion morale.
Or la paracha ne s’arrête pas à la dénonciation de l’injustice ou des idoles. Elle culmine dans l’un des versets les plus connus de toute la Torah :« לֹא תִקֹּם וְלֹא תִטֹּר אֶת בְּנֵי עַמֶּךָ וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ אֲנִי ה׳ » « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune aux enfants de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ; Je suis l’Éternel » (Vayikra 19, 18).
Ce verset rappelle le but ultime. Ce but est un monde dans lequel l’homme puisse « aimer son prochain comme lui-même ». Mais cet amour du prochain ne peut pas s’épanouir dans un monde fondé sur le mensonge. Il ne peut pas grandir dans un monde où l’injustice se normalise, où des idéologies dévoyées célèbrent des sacrifices humains, et où le mal prend les atours de la vertu.
Aimer son prochain, ce n’est pas bénir la confusion qui détruit les fondations de tout amour véritable. Ce n’est pas appeler compassion le refus de nommer et combattre le mal. Ce n’est pas laisser prospérer les systèmes qui écrasent les peuples tout en parlant le langage de l’émancipation. Aimer son prochain, c’est d’abord œuvrer pour un monde rectifié, laissant une place à la dignité humaine. Dans cette perspective, lorsqu’Israël se bat contre des forces qui véhiculent l’inversion morale, des faux messianismes et l’asservissement des peuples sous couvert de libération, son combat peut aussi être compris comme une forme de guerre contre la racine même de la guerre, c’est-à-dire contre tous les systèmes de mensonge et d’oppression qui rendent la guerre possible.
Le mot mil’hama vient de la racine ל־ח־ם, que l’on retrouve dans להלחים, souder. Dans un monde où le mensonge a brisé les distinctions et défait les liens, les guerres d’Israël ne viennent pas seulement répondre à une nécessité de défense et de survie. Elles viennent ressouder les fondations morales du monde, sur lesquelles repose la possibilité même de l’amour du prochain.
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