Paracha Behoukotai : (Ré)apprendre à vivre au-delà de la Nature
- steveohana5
- 31 mai 2024
- 9 min de lecture
Les épreuves que nous traversons actuellement nous plongent parfois dans l’incompréhension et le désarroi. Dans ce contexte, la paracha Behoukotaï prend une signification très particulière, nous rappelant les termes de l’Alliance indestructible entre D.ieu et le peuple d’Israël. Sa lecture attentive et la pensée de Yehuda Halevi nous fournissent des clés pour mieux comprendre et ressentir la nature de la Providence Divine, et ainsi transformer ces épreuves en un chemin de réparation et de guérison au niveau individuel, national et universel.

Chaque jour de cette guerre apporte son lot de désolations, de souffrances et d’inquiétude : soldats et otages au visage d’ange qui nous reviennent dans des cercueils, solitude d’Israël au sein des nations, explosion de l’antisémitisme en Occident, menaces extérieures provenant du Hezbollah et de l’Iran, crise politique intérieure…
Ces malheurs soulèvent en nous ces questions lancinantes : Ces épreuves ont-elles un sens ? D.ieu veille-t-il sur le peuple d’Israël ? Gouverne-t-il le destin de l’Humanité ? Nous amène-t-il vers le Bien ? Vers la Délivrance ? Est-il possible qu’il nous ait abandonnés ? La question sous-jacente, centrale dans la pensée juive, est celle de savoir s’il existe ou non une Providence Divine dans l’ordre du monde, et quelles sont les conditions à remplir pour que s’exerce cette Providence.
La paracha Behoukotaï décrit de manière prophétique deux situations opposées du peuple d’Israël. Dans le cas où Israël respecte les préceptes que D.ieu a transmis à Israël au mont Sinaï[1], il lui est promis l’abondance, la paix, la victoire (miraculeuse) sur ses ennemis et la prospérité. Dans le cas contraire, D.ieu lui annonce qu’il connaîtra les défaites militaires, l’exil, la misère et la désolation.
On est frappé par le caractère prémonitoire de certaines annonces (Vayikra 26, 30-35) :
Je détruirai vos hauts-lieux, j'abattrai vos monuments solaires, puis je jetterai vos cadavres sur les cadavres de vos impures idoles ; et mon esprit vous repoussera. Je ferai de vos villes des ruines, de vos lieux saints une solitude, et je ne respirerai point vos pieux parfums. Puis, moi-même je désolerai cette terre, si bien que vos ennemis, qui l'occuperont, en seront stupéfaits. Et vous, je vous disperserai parmi les nations, et je vous poursuivrai l'épée haute ; votre pays restera solitaire, vos villes resteront ruinées. Alors la terre acquittera la dette de ses chômages, tandis qu'elle restera désolée et que vous vivrez dans le pays de vos ennemis ; alors la terre chômera, et vous fera payer ses chômages. Dans toute cette période de désolation, elle chômera pour ce qu'elle n'aura pas chômé dans vos années sabbatiques, alors que vous l'habitiez[2].
Quel est exactement le comportement d’Israël qui peut justifier que s’abattent sur lui tous ces fléaux ? Pour caractériser ce comportement, la paracha utilise à sept reprises le mot קֶרִי-keri[3], mot qui n’apparaît nulle part ailleurs dans les cinq livres de la Torah. Ce mot est souvent traduit par « hostilité ». Mais Maïmonide remarque que sa racine est celle de מִקְרֶה-mikré (accident/hasard), qui évoque l’idée d’une inconstance d’Israël dans sa relation avec le divin.
Une autre piste nous est fournie par la guematria de קֶרִי. Celle-ci est de 310- ק (100) + ר (200) + י (10) - la même que יש-yesh, qui dans la hassidout est associée à l’égo. En effet, pour faire de la place au divin dans son cœur, le Je-אני-ani doit, par une interversion de lettres, devenir אין-ein, mot hébreu que l’on utilise pour dire « il n’y a pas » et qui s’oppose à יש-yesh, traduit par « il y a ». Le cœur de l’homme doit faire du vide (אין) en lui pour recevoir la lumière de l’infini. Pour cela, il doit accomplir le « bitoul hayesh »[4], littéralement l’annulation du « il y a », c’est-à-dire de l’égo.
Ainsi, comme l’explique le philosophe, poète et médecin sépharade du 12ième siècle Rabbi Yehuda Halevi, le travail qui nous est demandé par la Torah consiste essentiellement à apprendre à faire une place à D.ieu dans notre cœur pour permettre au divin de « résider en nous »[5]. L’application des mitzvot, l’étude de la Torah et la récitation des prières ne doivent pas se transformer en action mécaniques[6] ou en moyens intéressés pour susciter l’admiration de nos semblables, pour soulager notre culpabilité existentielle liée à la non-annulation de notre égo ou bien encore pour rechercher une « récompense » ou éviter une « punition » divines, comportements semblables à l’idolâtrie. Il doit s’agir d’une démarche absolument pure et désintéressée d’amour et d’accueil inconditionnels du divin au cœur de notre existence et de notre être.
« D.ieu réside dans le cœur d’une personne de façon proportionnelle à la réceptivité de cette personne au divin. Si nous nous préparions de façon adéquate à accueillir le D.ieu de nos ancêtres avec un cœur entier et une âme pleine de désir, nous le rencontrions de la même façon miraculeuse que nos ancêtres à leur sortie d’Egypte », nous enseigne Yehuda Halevi (Kuzari II :24).
Alors, explique-t-il:
« Vous verrez que vous n’êtes pas gouvernés par les lois de la nature, mais par la Volonté Divine. Vous percevrez également ceci si vous vous rebellez contre moi, car alors ma Volonté se manifestera par la famine, les maladies et les bêtes sauvages, qui vous frapperont alors que le reste du monde se trouvera dans un état de prospérité.». (Kuzari, I : 109).
On perçoit ici que les fléaux qui s’abattent sur les enfants d’Israël quand ils se rebellent[7] ne doivent pas être interprétés comme des « punitions », mais davantage comme la manifestation d’une prise de distance ponctuelle de D.ieu d’avec son peuple (miroir de l’éloignement du cœur d’Israël de sa source divine), tout comme la maladie ou la dépression expriment une rupture temporaire de l’harmonie entre l’âme et le corps du malade. Cette prise de distance nous offre, comme la maladie, la possibilité de prendre conscience du problème et d’entamer un chemin de réparation et de guérison[8].
Yehuda Halevi, qui était animé d’un amour infini pour la Terre d’Israël[9], caractérise ainsi la relation entre D.ieu, Israël et sa Terre :
« Vous resterez dans le pays qui manifeste votre relation au divin, c'est-à-dire la Terre Sainte. Sa fertilité ou sa stérilité, son bonheur ou son malheur, seront aux mains de la Volonté divine, dont dépendra vos actions, tandis que le reste du monde poursuivra son cours naturel. Car si la présence divine est parmi vous, vous vous apercevrez par la fertilité de votre pays, par la régularité avec laquelle vos pluies apparaissent en leur temps, par vos victoires sur vos ennemis malgré votre infériorité numérique, que vos affaires ne sont pas gérées par de simples lois de la nature, mais par la Volonté divine. » (Kuzari I : 109).
Ainsi, la Terre d’Israël est celle où se manifeste de la façon la plus claire, la plus tangible, la sainteté du peuple d’Israël et l’authenticité de sa relation avec l’infini. Nous avions déjà commenté ce lien extraordinaire du peuple juif à sa Terre lorsque nous avons évoqué la maladie de la Tsaraat, qui ne se manifeste qu’en Terre d’Israël[10].
Comme preuve de son attachement et de sa bienveillance éternels à notre égard, D.ieu nous promet, après nous avoir avertis des fléaux qui nous frapperont que, quels que soient nos manquements, il n’abandonnera jamais son alliance avec nous (Vayikra, 26, 45 :46) :
« Et pourtant, même alors, quand ils se trouveront relégués dans le pays de leurs ennemis, je ne les aurai ni dédaignés ni repoussés au point de les anéantir, de dissoudre mon alliance avec eux ; car je suis l'Éternel, leur Dieu ! Et je me rappellerai, en leur faveur, le pacte des aïeux, de ceux que j'ai fait sortir du pays d'Egypte à la vue des peuples pour être leur Dieu, moi l'Éternel. »
L’Histoire du peuple juif a maintes fois confirmé la force éternelle et invincible de cette Alliance, suscitant d’ailleurs l’étonnement de nombreux écrivains occidentaux, comme Mark Twain, qui écrivait en 1898 dans son célèbre article « Concerning the Jews » :
« Les Égyptiens, les Babyloniens et les Perses ont rempli la planète de leur fureur et de leur splendeur, puis sont passés. Les Grecs et les Romains ont suivi, ont fait grand bruit et ils ont disparu et, d'autres peuples sont apparus et ont tenu très haut leur flambeau pour un temps, mais il a brûlé, et ils siègent désormais au crépuscule, ou ont disparu complétement. Le peuple juif les a tous vus, tous battus, et est maintenant tel qu'il a toujours été, ne présentant aucune décadence, aucune infirmité de l'âge, aucun émoussement de son esprit alerte et agressif, aucun affaiblissement d'aucune sorte. Toutes les choses sont mortelles sauf le Juif ; toutes les autres forces passent, mais il demeure. Quel est le secret de son immortalité ? »
Ces superbes lignes, écrites en réaction à l’Affaire Dreyfus[11], illustrent à quel point le niveau d’appréhension du monde et du divin qui est inhérent à l’être juif est éloigné du mode de pensée occidental, hérité de la philosophie grecque. Ce dernier est en effet capable de concevoir un D.ieu créateur des Lois de la Nature, nous ayant laissé le monde en héritage pour en comprendre les lois et le dominer. Mais la notion d’un D.ieu capable d’intervenir dans la Nature pour en modifier les Lois selon une Providence déterminée par notre propre état d’être est totalement inconcevable pour la pensée occidentale[12]…
Dans le même esprit, je terminerai par cette croustillante anecdote, rapportée par le Rabbin Asher Wade de Jérusalem :
Dans le cadre de leur première année d'études, les cadets de l'académie militaire de West Point suivent un cours intitulé « Histoire de la tactique militaire », dispensé par un général de corps d'armée trois étoiles titulaire d'un doctorat en stratégie militaire. Le cours passe en revue les grandes batailles de l'histoire, jusqu'aux batailles les plus récentes de notre époque moderne. Pendant les deux dernières semaines du cours, qui étaient consacrées à la révision de la matière, un cadet juif a levé la main pour poser la question suivante : « Pourquoi n'avons-nous étudié aucune des batailles livrées par les Juifs, que ce soit dans l'Antiquité [c'est-à-dire les guerres entre Juifs et Romains] ou à l'époque moderne [c'est-à-dire les guerres israélo-arabes] ? »
Le général, d'ordinaire amical, lui répond par un ordre de venir le voir dans son bureau après le cours. En entrant dans le bureau du général, l'étudiant a reçu l'ordre de fermer et de verrouiller la porte. Le général lui dit alors qu'il ne répondra à la question que dans l'intimité de son bureau.
« Ne pensez pas que le personnel de West Point a laissé les guerres juives inaperçues », a commencé le général.
« Nous les avons examinées et analysées, et nous ne les enseignons pas à West Point. Selon la stratégie militaire et les manuels tactiques, les Juifs auraient dû les perdre. Vous auriez dû être balayés dans les poubelles de l'histoire depuis longtemps. Mais ce n'est pas le cas. Vous avez gagné ces guerres contre toute attente et contre toutes les stratégies et logiques militaires. L'année dernière, nous avons engagé un nouvel instructeur junior. Au cours d'une réunion privée du personnel et d'une discussion, les guerres israélo-arabes ont été abordées. Nous sommes restés perplexes quant à la façon dont vous avez gagné ces guerres contre toute attente et contre toute logique militaire. Alors, ce jeune instructeur a dit, en plaisantant :
« Messieurs, la façon dont ils gagnent leurs guerres semble assez évidente : C'est Dieu qui gagne leurs guerres ! »
Personne n'a ri. La raison en est, soldat, qu'il semble y avoir une règle non écrite ici, à West Point, selon laquelle Dieu gagne vos guerres.
Et Dieu n'a pas sa place dans les manuels militaires ! Vous pouvez disposer", conclut le général.
Puissions-nous donc ressentir cette Providence Divine dans notre quotidien, et puisse ce lien avec le divin nous aider à surmonter les épreuves que nous traversons et en faire un chemin de guérison et d’élévation pour nous-mêmes, Israël et l’Humanité !
[1] Le titre de la paracha « behoukotaï » peut être traduit par « mes préceptes »
[2] Voir mon commentaire de la paracha Behar sur l’exil comme réponse à la non-application des lois de la Shemita https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-behar-la-d%C3%A9livrance-par-la-solidarit%C3%A9-%C3%A9conomique
[3] La première occurrence (Vayikra 26 :21) est :
וְאִם תֵּלְכוּ עִמִּי קֶרִי וְלֹא תֹאבוּ לִשְׁמֹעַ לִי וְיָסַפְתִּי עֲלֵיכֶם מַכָּה שֶׁבַע כְּחַטֹּאתֵיכֶם.
verset traduit généralement par :
« Si vous agissez hostilement à mon égard, si vous persistez à ne point m'obéir, je vous frapperai de nouvelles plaies, septuples de vos fautes. »
[4] Voir ce bel article sur le Bitoul hayesh
[5] Voir mon commentaire sur la paracha Terouma « Faire de nos cœurs un Mishkan »
[6] Yehuda Halevi compare les fidèles qui récitent les prières sans réfléchir à ce qu’ils disent à des « perroquets » …
[7] Au passage, on note que tous les comportements et leurs conséquences sont décrits dans cette paracha de façon non individuelle mais collective, ce qui souligne l’existence d’une Providence collective s’appliquant à la nation d’Israël : dans cette perspective, tous les Juifs sont responsables les uns des autres, tout le peuple assumant les conséquences des comportements et états d’être « individuels ».
[8] Dans le même esprit, voir mon commentaire de la paracha Metsorah sur la « maladie » de la Tsaraat https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-metsorah-esprit-corps-et-terre-d-isra%C3%ABl-le-triptyque-de-la-saintet%C3%A9
[9] Ayant passé toute sa vie dans l’Espagne musulmane, Yehuda Halevi quitte sa famille et son prestigieux statut de médecin et guide spirituel pour monter seul en Terre Sainte, alors dominée par les Croisés. D’après certaines sources, il serait mort aux portes de Jérusalem en 1141…
[10] Voir mon commentaire https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-metsorah-esprit-corps-et-terre-d-isra%C3%ABl-le-triptyque-de-la-saintet%C3%A9
[11] Qu’aurait-écrit Mark Twain s’il avait pu observer quelques décennies plus tard la reconstitution du foyer national juif sur sa terre ancestrale après 2000 ans d’exil ?
[12] C’est, en revanche, une notion tout à fait naturelle dans la sagesse traditionnelle d’Extrême-Orient.
Ainsi, Lao Tseu écrit-il dans son œuvre majeure le Tao Te King :
« Qui cherche à façonner le monde,
je vois, n’y réussira pas.
Le monde, vase spirituel, ne peut être façonné.
Qui le façonne le détruira.
Qui le tient le perdra. »


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