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Paracha Aharei Mot : la revanche de Seïr

  • steveohana5
  • 26 avr. 2024
  • 5 min de lecture

Le spectacle des « campements » pro-Hamas et de l’exclusion des étudiants et professeurs juifs dans les universités américaines a rappelé certains épisodes des années 30 que l’on croyait à tous jamais révolus. La paracha Aharei Mot et la haggadah de Pessah, que nous avons lus tous les deux cette semaine, sont l’occasion d’éclairer ces événements à la lumière du lien d’Essav/Israël…  



Seder de Pessah - Avec l'aimable autorisation de Gérard Darmon, artiste-peintre

La paracha Aharei Mot, qui se situe juste après la mort (« aharei mot ») de deux des fils d’Aaron Nadav et Abihou (que nous avons commentée ici), est notamment célèbre pour avoir introduit le concept de « bouc émissaire » : deux boucs en apparence identiques sont tirés au sort le jour de Kippour, le premier pour être offert en sacrifice à l’Eternel, le second (bouc émissaire), envoyé à « Azazel »[1] et jeté d’un ravin.


Maïmonide (Guide III-46) en décrit le principe en ces termes :

« Le bouc émissaire étant destiné à l’expiation totale de grands péchés, de sorte qu’il n’existe aucun sacrifice public de péché qui en fasse expier autant que lui et qu’il emporte en quelque sorte tous les péchés, on ne devait point l’égorger, ni le brûler, ni l’offrir en sacrifice ; mais on devait l’éloigner autant que possible et le lancer dans une terre dite guezera (Lev. 16-22), c’est-à-dire écartée des habitations. Il est indubitable pour tout le monde que les péchés ne sont point des corps qui puissent se transporter du dos d’un individu sur celui d’un autre. Mais tous ces actes ne sont que des symboles destinés à faire impression sur l’âme, afin que cette impression mène à la pénitence ; on veut dire : nous sommes débarrassés du fardeau de toutes nos actions précédentes, que nous avons jetées derrière nous et lancées à une grande distance. »


Or, de nombreux éléments conduisent nos Sages à rapprocher le bouc émissaire d’Essav, frère jumeau de Yaakov :

-        Essav et ses descendants vivent dans le pays de שעיר (seïr), le nom donné aux deux boucs dans la paracha

-        Essav est appelé d’un nom très proche dans le récit de la Genèse (27 :11) אִישׁ שָׂעִר (ish saïr), « homme velu »

-        Un fil rouge était attaché au bouc offert à Azazel, le rouge (אדום-adom) rappelant l’autre nom de Essav Edom 

-        Azazel, le lieu ou l’entité mystérieuse à laquelle le bouc émissaire était destiné, n’est autre, d’après certains de nos maîtres, que Samaël, l’ange gardien d’Essav[2].

-        On peut lire dans la paracha que le bouc offert à Azazel « emportera sur lui toutes leurs iniquités » (Vayikra 16 :22). Leurs iniquités sont ici représentées par le mot hébreu עֲו‍ֹנֹתָם, qui, d’après Ibn Ezra et Nahmanide[3], peut se decomposer en עֲו‍ֹנֹת תָם, les pêchés du « tam ». Le mot « tam », qui peut se traduire par « sincère ou innocent », se rapporte dans le texte de la Genèse à Yaakov (Genèse 25 :27).

 

Essav est apparu cette semaine à une autre occasion inattendue… Léon Askenazi, reprenant un enseignement de la Kabbale, rapproche en effet chacun des quatre fils de la Haggadah des quatre descendants d’Abraham[4] :

-  Le ‘Hakham (sage) est Yitshaq

-  Le Tam (improprement traduit dans la Haggadah par « simple ») est Yaakov (voir plus haut)

-  Celui qui ne sait pas poser de questions est Yichmael

- Le racha (impie) est Essav, celui qui se met en dehors du peuple… שָׂעִר (velu), par lequel est désigné Essav dans la Genèse (voir plus haut), est d’ailleurs l’anagramme de רשע-rasha.

A propos d’Essav, Léon Askenazi nous dit :

« en tant que 1er né dans l’ordre naturel, il aurait été destiné à être le Kohen le prêtre dans sa propre famille, mais il ne veut pas de cet Avodah de ce service. Il méprise ce qu’on appelle en français le droit d’aînesse disant dans une philosophie pessimiste (la vie s’arrête avec la mort) 25.32 :

« Et dit Esaü : Voici que je vais à la mort, à quoi me servirait l’aînesse… »

C’est très proche de l’attitude de l’enfant Rashâ : « Mah avodah hazot lakhem - Quel est ce service que vous faites pour vous ? » Je n’en veux pas… Il se met en dehors. »

 

On voit donc un thème récurrent dans la relation Essav/Israël, celui de la mise à distance :

-        Dans la Genèse ainsi que dans la Haggadah de Pessah, c’est Essav qui se place lui-même en dehors d’Israël, reconnaissant avec une certaine sincérité que le projet de transmission de la loi morale que véhicule Israël ne l’intéresse pas et ne le concerne pas. On retrouvera ce thème dans l’idéologie nazie, pour laquelle « la conscience est une invention juive, une tâche comme la circoncision »[5].

-        Dans la paracha Aharei Mot, c’est le peuple juif qui conduit symboliquement Essav (représenté par le bouc émissaire) en dehors du peuple, chargé des péchés d’Israël.


Dans l’attitude de l’extrême gauche occidentale, on retrouve le premier type de mise à distance d’Israël par Essav, mais sur le mode de l’inversion morale : au lieu de reconnaître à Israël un projet d’élévation morale qui lui est hors d’atteinte, la gauche occidentale utilise une nouvelle stratégie lui permettant de mieux refouler sa haine de soi. En accusant Israël de tous les crimes occidentaux (colonialisme, impérialisme, génocide, apartheid…), elle usurpe le rôle de boussole morale du peuple juif[6] pour mieux décharger sa propre culpabilité ontologique. Au final, comme cela a toujours été le cas depuis le début de l’exil de Rome, ce n’est plus Essav qui joue symboliquement le rôle de bouc émissaire d’Israël, c’est Israël qui joue physiquement le rôle de bouc émissaire d’Essav. Et, de façon saisissante, on remarque à nouveau que l’une des accusations proférées par Essav contre Israël pour appuyer sa stratégie de persécution est celle du meurtre rituel[7] (provenant notamment du rite du bouc émissaire introduit par notre paracha…); hier, c’était contre les enfants chrétiens[8], aujourd’hui, c’est contre les enfants palestiniens…


Comment donc provoquer la rectification (tikoun) de ce lien brisé entre Essav et Israël, rectification qui sera le prélude à la délivrance de l’Humanité ?

Je pense que ce tikoun (qui nécessite en premier lieu une teshouva d’Essav lui-même) sera facilité par deux attitudes complémentaires de notre part:

- Une non-soumission à Essav, sur le mode de Benyamin (voir mon commentaire sur Benyamin ici et mon interview pour la chaîne Mosaïque ici)

- La prise de conscience plus claire par Israël de sa vocation universelle, nous permettant de véhiculer un message de délivrance globale qu’Essav puisse entendre


Je développerai ב"ה  ces idées prochainement…



[1] Nous expliquerons plus bas une signification possible de ce nom mystérieux

[2] Sur tous ces rapprochements troublants, voir l’excellent commentaire du Rav Jonathan Sacks https://rabbisacks.org/covenant-conversation/acharei-mot/thinking-fast-and-slow/

[3] Voir l’excellent commentaire du bouc émissaire par Jérôme Benarroch https://yechiva.com/product/parachat-aharei-mot-le-bouc-emissaire/

[6] La stratégie de la dépossession et de la substitution est une constante de l’attitude d’Essav vis-à-vis d’Israël depuis le début de l’exil de Rome, illustrée notamment par la notion de « Verus Israël » selon laquelle les Chrétiens représenteraient désormais le « Vrai Israël ».

[7] Voir un florilège des accusations de meurtre rituel postérieures aux massacres du 7 octobre ici : https://www.adl.org/resources/blog/blood-libel-accusations-resurface-wake-oct-7

 
 
 

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