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Vayera — Le rire de la vision prophétique, ou la réconciliation des fils d’Avraham

  • steveohana5
  • 7 nov. 2025
  • 6 min de lecture

Deux rires s’opposent : celui d’Yishmaël, qui veut tout posséder maintenant, et celui d’Yitzhak, qui sait attendre le temps de Dieu. Entre l’impatience d’Yishmaël et le nihilisme d’Édom — dont la confusion ressurgit aujourd’hui jusque dans l’Occident, à travers des figures comme Mamdani —, Israël porte la vision prophétique. Sarah comprend que la promesse ne se conquiert pas : elle s’accueille. Sur le mont Moriah, Avraham apprend à voir — Vayera — avec les yeux du divin. Et ce rire de foi, Yitzḥak, commence à s’accomplir dans la réconciliation annoncée des fils d’Avraham.


 

וַתֵּרֶא שָׂרָה אֶת־בֶּן־הָגָר הַמִּצְרִית אֲשֶׁר יָלְדָה לְאַבְרָהָם מְצַחֵק

וַתֹּאמֶר לְאַבְרָהָם גָּרֵשׁ הָאָמָה הַזֹּאת וְאֶת־בְּנָהּ כִּי לֹא יִירַשׁ בֶּן־הָאָמָה הַזֹּאת עִם בְּנִי עִם יִצְחָק

« Sarah vit le fils d’Agar, l’Égyptienne, qu’elle avait enfanté à Avraham, rire. Et elle dit à Avraham : “Chasse cette servante et son fils, car le fils de cette servante n’héritera pas avec mon fils, avec Yitzhak.” » (Bereshit 21, 9–10)


 

1. Deux rires, deux temporalités

La Torah juxtapose ici deux formes du rire : le מְצַחֵק de Yishmaël — rire d’immédiateté et de revendication — et le יִצְחָק, nom du fils promis — rire différé, futur, porteur de promesse.


Rabbi Shimon bar Yoḥaï (Bereshit Rabbah 53:11) éclaire :

אֵין לָשׁוֹן הַזֶּה שֶׁל צְחוֹק אֶלָּא לָשׁוֹן יְרֻשָּׁה 

Metsa'hek” ne désigne rien d’autre que la revendication d’un héritage.


Yishmaël ne rit pas d’émerveillement, mais d’assurance : il se voit déjà héritier. Sarah perçoit dans ce rire une confusion, celle de la foi et de la possession, du don et du droit. Elle comprend que le rire véritable, celui d’Yitz'hak, appartient au futur, à l’histoire que Dieu conduit. Deux temps s’opposent : le présent qui veut s’emparer, et le futur qui apprend à recevoir.


Cette contestation par Yishmaël du lien d’Israël à sa terre traversera toute l’histoire.Et de fait, Yishmaël — c’est-à-dire les nations issues du monde arabe — sera pendant près de deux millénaires le gardien involontaire de la Terre sainte : il y maintiendra la mémoire d’Avraham, tout en revendiquant son héritage. Puis, à la faveur du tournant historique de 1917, cette garde spirituelle et politique passera à l’Empire britannique, qui en deviendra le dépositaire avant de la restituer, en 1948, à la nation d’Israël reconstituée sur sa terre ancestrale, mais sans mettre un terme, loin de là, à la contestation d’Yishmaël


 

2. La bonté mal orientée : le pacte avec Avimélekh

À la fin du même chapitre, Avraham, mû par sa bonté, conclut un pacte avec Avimélekh, roi des Philistins (Bereshit 21, 32).


Comme le note Manitou, le Rashbam, petit-fils de Rachi, remarque que l’épisode suivant — la Akedat Yitz'hak — s’ouvre ainsi :

וַיְהִי אַחַר הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה וְהָאֱלֹהִים נִסָּה אֶת־אַבְרָהָם וַיֹּאמֶר אֵלָיו אַבְרָהָם וַיֹּאמֶר הִנֵּנִי׃

Après ces événements, Dieu mit Avraham à l’épreuve ; il lui dit : « Avraham ! » Et il répondit : « Me voici. » (Bereshit 22, 1).


Les “événements” renvoient au pacte de Be’er Sheva conclu avec Avimélekh. Avraham, par excès de ‘hesed, offre sept brebis à Avimélekh, pensant sceller une paix juste. Mais le Rashbam y voit une faute subtile : « Puisque tu as donné sept brebis, les Philistins livreront sept guerres à tes descendants, tueront sept justes et détruiront sept sanctuaires. ».


En effet, loin de voir cet acte comme une “concession” généreuse de la part du prophète, Avimélekh le perçoit comme une reconnaissance implicite de souveraineté : il considère Avraham comme un simple invité sur sa terre. Le geste d’ouverture devient renoncement.L’Akedah vient aussitôt corriger cette dérive : Dieu montre à Avraham que la compassion détachée de la promesse peut devenir infidélité. La paix véritable ne se conclut pas à tout prix, mais à l’heure de Dieu — celle où la bonté retrouve la vérité.


 

3. Deux prophéties de Berechit : la réconciliation d’Yishmaël et la scission d’Éssav

Berechit anticipe deux mouvements opposés : la techouva d’Yishmaël et le dédoublement d’Essav (frère jumeau de Ya’akov).

À la mort d’Avraham :

 וַיִּקְבְּרוּ אֹתוֹ יִצְחָק וְיִשְׁמָעֵאל בְּמְעָרַת הַמַּכְפֵּלָה

Ses fils Yitzḥak et Yishmaël l’ensevelirent dans la caverne de Makhpéla (Berechit, 25,9)


Yishmaël revient à Makhpéla pour ensevelir son père avec Yitz'hak. Les Sages y voient un signe de réconciliation : l’aîné (placé en seconde position dans le texte) reconnaît la place du fils de la promesse.  


Ce geste trouve aujourd’hui un écho : le Kazakhstan vient de rejoindre les bien nommés « Accords d’Abraham » (après les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn et le Maroc), et l’Arabie saoudite, gardienne des Lieux saints, s’en approche à son tour. Ce mouvement marque une lente techouva d’Yishmaël, la reconnaissance progressive de la légitimité d’Israël sur sa terre.


En miroir, Essav reste dédoublé.

הִנֵּה אָנֹכִי הוֹלֵךְ לָמוּת, וְלָמָּה־זֶה לִי בְּכֹרָה

« Voici que je vais mourir ; à quoi bon me sert le droit d’aînesse ? » (Bereshit 25, 32)


Cette phrase d’Essav dévoile la seconde dérive du monde : le désenchantement. Si Yishmaël veut tout maintenant, Édom, lui, ne croit plus à rien.


Le Midrash raconte qu’à la mort de Ya'akov, il continue d'en contester l’héritage et, décapité par son petit-neveu ‘Houchim, sa tête roule dans la caverne des Patriarches, tandis que son corps reste dehors : l’esprit reconnaît, la matière s’oppose. Le dédoublement d’Essav devient la métaphore de l’Occident : une âme qui languit l’attachement avec Dieu mais qui ne parvient pas à réconcilier la matière avec monde de l’esprit.


 

4. Édom dédoublé : deux négations d’Israël

Ce dédoublement se lit aujourd’hui dans la crise de sens de la civilisation occidentale. Le consumérisme, l’individualisme et le rationalisme ont fait perdre à l’Occident son horizon spirituel et sa cohésion morale. Et cette perte de sens trouve un exutoire dans des « religions modernes », qui communient dans la haine d’Israël.


À New York — capitale symbolique du monde occidental —, un militant islamiste, Zohran Mamdani, farouchement opposé à l’existence d’Israël, vient d’être élu maire avec le soutien conjoint de l’extrême gauche “progressiste” et de certains cercles chrétiens conservateurs anti-sionistes.

Cette alliance paradoxale révèle l’union des deux négations d’Édom :

- le wokisme de droite, héritier d’un christianisme qui nie la continuité de l’Alliance et le lien d’Israël au ciel ;

- le wokisme de gauche, porte-drapeau du palestinisme (qui dérive du mot Philistin-peuple du roi Abimelekh), qui nie farouchement le lien d’Israël à la terre.


Ces deux extrêmes, en apparence opposés, se rejoignent dans un même rejet d’Israël : l’un veut le dépouiller de sa vocation spirituelle, l’autre de sa présence concrète. Et c’est Amalek — esprit de confusion et de haine — qui se sert d’eux pour obscurcir la lumière de la promesse. Ainsi Édom demeure dédoublé : sa tête (représentée aujourd’hui par le trumpisme) reconnaît encore la bénédiction, mais son corps s’en détourne. Le monde occidental vit une fracture interne dont l’enjeu central est la reconnaissance de l’Alliance d’Israël.


 

5. Sarah et le mont Moriah : la vision prophétique

Face à ces deux excès — la revendication impatiente d’Yishmaël et la perte de sens d’Édom —, se dresse la figure de Sarah. Celle qui, jadis, avait donné sa servante Agar à Avraham par impatience, comprend maintenant que le salut ne se fabrique pas : il s’accueille. En voyant Yishmaël rire (metsa'hek), elle décèle la répétition du même piège : vouloir hâter la promesse, substituer la précipitation humaine à la vision prophétique.


Cette sagesse s’accomplit sur le mont Moriah, où se déroule la Akedat Yitz'hak, et où sera édifié plus tard par Shlomo le Temple de Jérusalem :

וַיִּקְרָא אַבְרָהָם שֵׁם הַמָּקוֹם הַהוּא יְהוָה יִרְאֶה אֲשֶׁר יֵאָמֵר הַיּוֹם בְּהַר יְהוָה יֵרָאֶה

Avraham appela le nom de ce lieu : Hachem Yir’eh — “L’Éternel verra” —, comme on dit aujourd’hui : “Sur la montagne de l’Éternel, il sera vu  (Bereshit 22,14).


De cette racine, découle le titre de notre paracha, et naîtra le nom Yerushalayim — la ville de la vision. Sur ce mont, Avraham et Sarah apprennent à voir avec les yeux de Dieu : non à toujours vouloir faire « la paix maintenant ! », mais à voir plus loin pour laisser mûrir la promesse.


Les deux mots מְצַחֵק et יִצְחָק condensent cette pédagogie du temps : le premier, rire du présent qui revendique ; le second, rire de la vision prophétique qui sait espérer, prier et attendre.


Ce rire, à la fois lucide et confiant, résume la vocation d’Israël : refuser la précipitation de Yishmaël comme le nihilisme d’Édom, et porter dans l’histoire une espérance qui respecte le temps du divin.


C’est le rire de demain, celui de la promesse accomplie sans conquête et sans renoncement. Celui d’un peuple qui vit déjà du futur, mais ne cesse de le mériter. Et c’est de ce rire-là — le rire prophétique — que dépend la réconciliation du ciel et de la terre.


Car ce יִצְחָק — “il rira” — commence à s’exaucer : dans le retour d’Israël sur sa terre, dans ses victoires improbables face à des ennemis innombrables, dans la techouva naissante d’Yishmaël, et dans le retour spirituel d’Édom, prélude à la victoire finale de la lumière sur Amalek.


Alors seulement le monde rira d’un même rire — non celui de la dérision, mais celui de la promesse accomplie, où le regard de tous les fils d’Avraham réconciliés ne fera plus qu’un avec celui du divin.

 

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