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Paracha Vayigach : le pardon fraternel comme clé de la délivrance

  • steveohana5
  • 3 janv. 2025
  • 7 min de lecture

La paracha Vayigach, qui scelle la réconciliation entre Yossef et ses frères, est, comme l’appelle le rav Jonathan Sacks, celle de la « naissance du pardon ». La scène du pardon entre Yossef et ses frères synthétise magnifiquement les principes de la métaphysique juive sur la responsabilité de l’Homme et la nature de sa relation au divin. La haftara que nous lirons ce chabbat, contenant la prophétie d’Ézéchiel sur la réunion des fils de Yossef et de Yehouda, confirme que cette réconciliation entre les deux vocations messianiques est la clé de la délivrance.



Avec l'aimable autorisation de Gérard Darmon, artiste-peintre
Avec l'aimable autorisation de Gérard Darmon, artiste-peintre

 

Le livre de Berechit, qui s’ouvre avec le meurtre d’Evel par son grand frère Caïn, puis se poursuit avec l’histoire des rivalités entre Yitzhak et Yishamel, entre Ya’akov et ‘Essav, et entre les fils de Ya’akov, va se refermer, dans la paracha Vayigash, avec la réconciliation entre Yossef et ses frères. C’est donc bien le thème du tikoun (réparation) de la relation fraternelle qui est le fil conducteur de ce premier livre de la Torah.


Comme pour bien mettre en relief ce thème de la réparation du lien fraternel détruit par la faute de Caïn, la paracha s’ouvre par ce verset :

ויִּגַּשׁ אֵלָיו יְהוּדָה וַיֹּאמֶר בִּי אֲדֹנִי יְדַבֶּר נָא עַבְדְּךָ דָבָר בְּאָזְנֵי אֲדֹנִי וְאַל יִחַר אַפְּךָ בְּעַבְדֶּךָ: כִּי כָמוֹךָ כְּפַרְעֹה.

Alors Yehouda s'avança vers lui, en disant: "De grâce, seigneur! que ton serviteur fasse entendre une parole aux oreilles de mon seigneur et que ta colère n'éclate pas contre ton serviteur! Car tu es l'égal de Pharaon. (Berechit, 54:18)


Ce verset fait écho en effet à celui du meurtre d’Evel, où le mot employé pour désigner la confrontation entre les deux frères n’est pas celui de vayigash, mais celui de vayakam :

וַיָּקָם קַיִן אֶל הֶבֶל אָחִיו וַיַּהַרְגֵהוּ

Caïn se jeta sur Evel, son frère, et le tua. (Berechit, 4:8)


Le mot vayigash fait référence au fait de plaider sa cause en justice[1] et est suivi immédiatement dans le verset du mot vayomer : Yehuda arrive donc enfin à s’ouvrir à « Yossef » (même s’il croit encore à ce stade s’adresser à quelqu’un d’autre), échange qui contraste avec l’impossibilité du dialogue qui est évoquée dans la pracha Vayechev :

Ses frères, voyant que leur père l’aimait de préférence à eux tous, le prirent en haine, et ils ne purent lui parler en paix (Berechit, 27 :4)


Dans une longue « plaidoirie », Yehuda explique à celui qu’il prend alors pour le vice-roi d’Egypte qu’il lui est impossible de laisser Benyamin entre ses mains, car leur père Ya’akov, déjà dévasté par la perte du frère aîné de Benyamin, Yossef, ne s’en relèverait pas. Il s’offre donc lui-même comme prisonnier pour laisser partir Benyamin.


Comme expliqué par le Rav Jonathan Sacks[2], cette proposition marque l’accomplissement de la techouva des frères de Yossef et peut donc amener à la réconciliation de la fratrie : elle montre en effet que, non seulement les frères de Yossef ont été capables de reconnaître et de confesser leur faute, mais qu’en plus, ils ont profondément changé (Yehouda étant à présent incapable d’abandonner le petit frère de Yossef derrière lui en Egypte, comme il avait abandonné son petit frère Yossef dans son puits 22 ans plus tôt).


Une phrase extraordinaire prononcée par Yossef va sceller ce pardon :

Je suis Yossef, votre frère que vous avez vendu pour l'Égypte. Et maintenant, ne vous affligez point, ne soyez pas irrités contre vous-mêmes de m'avoir vendu pour ce pays ; car c'est pour le salut que le Seigneur m'y a envoyé avant vous... Non, ce n'est pas vous qui m'avez fait venir ici, c'est D.ieu (Genèse 45:4-8).


Cette séquence où se suivent la techouva de Yehouda et le pardon de Yossef résume la conception juive de l’enchevêtrement de la responsabilité humaine et de la Providence Divine, conception qui se démarque à la fois de la rationalité occidentale et de la notion musulmane de « mektoub » :

-          D’une part, la Torah place le principe de la liberté et de la responsabilité humaines au cœur de la morale : en effet, aucun pardon n’est possible avant la techouva complète des frères de Yossef, qui doivent prendre conscience de leur faute (et donc de la possibilité qu’ils avaient d’agir d’une autre manière que celle dont ils se sont comportés vis-à-vis de Yossef) avant que soit envisagée la possibilité d’une réconciliation avec leur petit frère.

-          D’autre part, et de façon apparemment paradoxale, mais en réalité complémentaire, la Torah pose comme autre principe fondamental que tout ce qui advient – que cela soit considéré par nous comme « bon » ou « mauvais » au moment où cela nous arrive - est le fruit de la Providence Divine et a donc le potentiel d’être transformé en Bien par un esprit de d’attachement à D.ieu (dvekout) adéquat.


La conception juive de la liberté (cette « difficile liberté » que Levinas a conceptualisée à partir de la lecture du Nefesh Ha’hayim, l’œuvre maîtresse du principal disciple du Gaon de Vilna, le Rabbi Haïm de Volozine) est donc le contraire d’un principe de soumission aveugle à la toute-puissance divine. En effet, le retrait partiel (tsimtsoum) de D.ieu, en voilant la Volonté du Divin dans le monde, permet à l’homme d’exercer son libre arbitre et donc de participer activement au tikoun de la Création, mais, en même temps, le fauteur qui se conforme à l’esprit de Yossef et de nos patriarches ne peut jamais tomber dans la culpabilité maladive, le cynisme et le désespoir car il ne cesse jamais d’être confiant quant à sa capacité d’expier ses fautes et quant au fait que D.ieu a un Projet infiniment Bon pour lui, comme pour l’ensemble de ses Créatures. Loin d’écraser la liberté humaine, le sentiment d’attachement au D.ieu UN, que l’on sait inconditionnellement Bon et bienveillant, est donc au contraire la condition-même de l’exercice positif de cette liberté : a priori de la faute, D.ieu nous laisse libres de la commettre ou non ; a posteriori de la faute, nous avons le pouvoir, à travers la techouva, de transformer cette faute en un instrument de tikoun.


Dans la conception juive, l’homme est donc non seulement infiniment responsable de ses actes, mais, par ses croyances, il choisit également le type de réalité dans lequel il désire exister. Ainsi, Yossef, en faisant le choix de croire en la Providence Divine, se place dans une disposition d’esprit qui « rebondit » sur chaque « épreuve » qu’il traverse pour la transformer en Bien.  

Comme l’enseigne le Rav Kook, premier Grand-Rabbin de la Palestine mandataire :

« Celui qui découvre le Bien qui est dans le Mal, sauve la bonne graine elle-même, et se garde de toutes les causes mauvaises. Et alors, même les ennemis changent pour le Bien. »


Or, dans la métaphysique juive, D.ieu ne peut apporter ce pouvoir de « découvrir le Bien qui est dans le Mal » qu’à celui qui est déjà profondément attaché à Lui. C’est à cette condition que la Protection Divine se révèle à la personne qui la reçoit et qu’elle renforce en retour l’attachement de cette personne au divin. Ainsi, par son travail d’attachement au divin, l’homme, non seulement ne se sent plus écrasé par la toute puissance divine, mais il se dote au contraire du pouvoir extraordinaire de devenir son relais dans la Création. C’est d’ailleurs précisément cette compréhension fine des rapports subtils de l’homme au divin qui fait défaut à Caïn pour lui permettre, dans un premier temps, de dominer son mauvais penchant puis, dans un second temps, de faire techouva de son crime[3].


Il n’est évidemment pas fortuit que cette paracha de la « naissance du pardon » (comme la nomme le rav Jonathan Sacks) soit en même temps celle où est prophétisée la réunion des deux Machia’h (Machia’h ben Yossef et Machia’h ben David – lui-même fils de la tribu de Yehouda)[4] : de la teshouva et du pardon, découle en effet le tikoun de la relation fraternelle, dont procède finalement, comme l’explique le rav Léon Askénazi, la délivrance finale[5]. La prophétie d’Ézéchiel, que nous lirons dans la haftara de ce chabbat, le confirme : c’est la réconciliation entre les vocations de Yehouda et de Yossef qui préfigure le retour des exilés, la reconstruction du Temple, et la reconnaissance d’Israël par les Nations.


Ce mois de Tevet, dans lequel nous venons d’entrer, est chargé de lumière messianique, d’une part parce que, comme tous les mois de Tevet, ses premiers jours ont été illuminés par les bougies de ‘Hanouka, d’autre part parce qu’il va marquer cette année la prise de fonctions de l’administration la plus sioniste de l’histoire moderne des Nations. Puisse donc cette lumière du mois de Tevet, dont la kabbalah nous apprend d’ailleurs qu’elle correspond à celle de ‘Essav[6], amener la teshouva complète des fils de Yossef et de Yehuda ainsi que la pleine reconnaissance d’Israël par les Nations !





[1] Devarim 25 1 : כִּי יִהְיֶה רִיב בֵּין אֲנָשִׁים וְנִגְּשׁוּ אֶל הַמִּשְׁפָּט וּשְׁפָטוּם וְהִצְדִּיקוּ אֶת הַצַּדִּיק וְהִרְשִׁיעוּ אֶת הָרָשָׁע. "Si un débat s'élève entre des individus, ils se présenteront devant le tribunal et on les jugera; on déclarera innocent l'innocent, et coupable celui qui a tort”

[3] Le Seigneur dit à Caïn; "Pourquoi es-tu chagrin, et pourquoi ton visage est-il abattu? Si tu t'améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t'atteindre, mais toi, sache le dominer!" (Berechit, 4 :6)

L'Éternel dit à Caïn: "Où est Abel ton frère?" Il répondit: "Je ne sais; suis-je le gardien de mon frère?" Caïn dit à l'Éternel: "Mon crime est trop grand pour qu'on me supporte. Vois, tu me proscris aujourd'hui de dessus la face de la terre; mais puis-je me dérober à ta face? Je vais errer et fuir par le monde, mais le premier qui me trouvera me tuera." L'Éternel lui dit: "Aussi, quiconque tuera Caïn sera puni au septuple." Et l'Éternel le marqua d'un signe, pour que personne, le rencontrant, ne le frappât. (Berechit, 4 :9-15)

[4] La haftara lue à l’occasion de Vayigach contient la prophétie d’Ezechiel (chapitre 37), évoquée dans notre commentaire de la paracha Vayetse https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-vayetse-yossef-ou-la-figure-du-retour-%C3%A0-tsion

 
 
 

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