Paracha Vayichla’h : le difficile retour de l’exil
- steveohana5
- 13 déc. 2024
- 7 min de lecture
Si la paracha Vayetse portait sur l’exil, celle de cette semaine va porter sur la difficulté du retour en terre d’Israël. Comme ce sera le cas à chaque retour d’exil du peuple juif, Ya’akov ne va devenir Israël qu’après avoir été confronté à sa plus grande peur, celle d’avoir à livrer bataille contre les occupants de sa terre. Léon Askénazi nous enseigne que ce thème récurrent de l’histoire du peuple juif trouve son origine à l’intérieur de nous, dans notre difficulté existentielle à assumer notre propre légitimité sur la terre d’Israël.

Après les vingt ans passés chez Lavan, Ya’akov est rempli d’appréhension à l’idée d’affronter son frère ‘Essav. Le verset 32 : 8 nous parle de deux émotions distinctes, la « peur » et l’« angoisse », qui étreignent le cœur du patriarche à l’approche de ces retrouvailles avec son frère :
Vayira Ya'akov mé'od
Ya’akov a eu très peur
vayetser lo
et fut dans l’angoisse
Ce que Rachi commente ainsi :
« Il a eu peur à l’idée d’être tué, et il a été angoissé à celle de devoir tuer (Beréchith raba 76, 2) »
Il y a une gradation entre le mot vayira, exprimant la peur, et le mot vayetser, exprimant l’angoisse : en réalité, Ya’akov a moins peur d’être tué lui-même que d’être forcé à tuer son propre frère.
Or, la Providence va faire en sorte de lui éviter ces deux dénouements tragiques. C’est au travers d’un rêve qu’il va affronter, non ‘Essav lui-même, mais son « ange », ou encore son « génie », qui n’est autre que l’ange du Mal. Il livre à l’ange un combat nocturne acharné, à l’issue duquel il deviendra boiteux. Victorieux de l’ange au lever du jour, il reçoit de lui le nom d’Israël :
Vayomer lo Ya’akov yeamar ‘od shimkha ki im Yisrael
Il reprit: " Ya’akov ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël;
Ki sarita ‘im elohim ve’im anashim vatoukhal
car tu as lutté devant Dieu et avec des hommes et tu as triomphé"
Il y a ici un double-sens au nom Israël : celui du combat contre « Dieu », qui prend ici la forme de l’ange du Mal[1] ((שָׂרִיתָ עִם אֱלֹהִים et celui de la droiture (ישר-אל, « droit [en direction de] Dieu »).
Rachi explique en effet que, par ces paroles et la bénédiction qui vient juste après, l’ange de ‘Essav reconnaît que Ya’akov a reçu le droit d’aînesse et la bénédiction paternelle, non par ruse (comme le suggère le nom Ya’akov, dérivant de עקבה – ‘akva - ruse), mais de manière droite et ouverte, comme le suggère le nom Yisrael[2].
Rachi nous explique en outre que le nom et la bénédiction ont été données à Ya’akov « par anticipation », sur l’insistance du patriarche. En effet, c’est après une deuxième épreuve que D.ieu lui-même donnera à Ya’akov le nom d’Israël : l’enlèvement et le viol de Dina, la fille de Ya’akov et Léa, par Chekhem.
« Chekhem, fils de ‘Hamor le ‘Hévéen, prince de la contrée, la vit ; il la prit, cohabita avec elle et lui fit violence. Et son âme s’attacha à Dina, fille de Ya’akov; il aima la jeune fille et parla au cœur de la jeune fille. Chekhem parla alors à ‘Hamor, son père, en disant : ‘Prends-moi cette fille pour épouse’ » (Berechit, 34, 2-4).
La famille de Ya’akov prend connaissance de l’outrage et les fils de Ya’akov imaginent une ruse qui consiste à demander à Chekhem de se circoncire :
« à cette condition nous serons d’accord avec vous : si vous devenez comme nous en faisant circoncire tout mâle parmi vous ; alors nous vous donnerons nos filles et nous prendrons vos filles pour nous » (Berechit, 34, 15-16).
Chekhem fait circoncire tout son peuple[3]. Au troisième jour après leur mila (pic de la souffrance post-opératoire), Shim’on et Lévi, second et troisième fils de Ya’akov avec Léa, passent la ville au fil de l’épée pour récupérer Dina, en tuant ainsi tous les mâles.
Cet acte consistant à rendre soi-même la justice au nom de D.ieu (qui préfigure celui d’un autre zélateur, membre de la tribu de Levi, Pin’has[4]), ne plait pas à Ya’akov, non pas tant parce qu’il serait injustifié sur le plan moral[5], mais parce qu’il appuie sur son sentiment de n’être pas complètement légitime sur sa terre :
« Vous m’avez troublé, rendu odieux parmi les habitants du pays… je suis en petit nombre et s’ils se liguent ensemble contre moi et m’attaquent, je serai anéanti, moi et ma maison » (verset 30).
Juste après cet épisode, Dieu dit à Ya’akov à Bethel[6] :
"Tu te nommes Ya’akov; mais ton nom, désormais, ne sera plus Ya’akov, ton nom sera Israël"; il lui donna ainsi le nom d'Israël"
On aperçoit donc le fil conducteur derrière cette paracha : pour devenir Israël, Ya’akov doit auparavant se confronter à deux reprises à la perspective, très douloureuse pour lui, de tuer (ou laisser tuer par ses fils) les ennemis qui occupent sa terre et y souillent le nom d’Hashem.
Comme l’explique Léon Askénazi[7], cette difficulté à devenir « Israël » au retour de l’exil peut être interprétée comme la « sanction » d’avoir tardé à rentrer de l’exil :
“J’ai séjourné chez Laban et j’ai tardé jusqu’à présent », se justifie Ya’akov à son frère ‘Essav à son retour de ‘Haran.
Que veut-il signifier par-là : ‘Essav sait très bien que Jacob a tardé jusqu’à présent. Il y a ici un aveu énorme. Rivka lui avait dit : « tu séjourneras là-bas quelques jours et je te ferai chercher... »
Comme si Ya’akov n’entendait rien des messages de sa mère, jusqu’à ce que Lavan devenu « antisémite » il entendit l’appel de sa terre Erets Israël. Il avoue donc que sa difficulté à entrer dans le pays vient de ce qu’il a tardé. Effectivement, on diagnostique cela à chaque fois dans l’histoire contemporaine d’Israël. Au moment du retour de Babylone, les « Judéens » [hébreux issus du Royaume de Yehuda] ne sont pas revenus en force suffisante pour être la muraille qui protège Jérusalem, explique le Talmud, et c’est la raison pour laquelle le Bayit Shéni [Second Temple] a été détruit. A la fin de l’exil de Rome, malgré la déclaration Balfour en 1917, il n’y a que les sionistes de l’époque qui ont bougé. Hitler arrive en 33 et entretemps il y a la ligue arabe...etc. C’est un peu la situation de Ya’akov. C’est pourquoi il a très peur : ai-je suffisamment de mérite pour mériter l’accomplissement de la promesse ? »
Comme dans le cas de la bénédiction donnée par l’ange de ‘Essav à Ya’akov, à chaque retour d’exil, Léon Askénazi remarque qu’« il fallait une instance universelle pour permettre le retour en Israël parce que l’exil en tant que contrat de travail avec l’humanité est à ce niveau-là.
Nous avons trois exemples :
- A la sortie d’Egypte, il fallait que le Pharaon donne son accord pour que cela puisse se faire.
- De la même manière à la fin du 2ème exil, il a fallu une instance politique universelle : c’était Cyrus qui donna le feu vert pour le retour au Bayit Shéni.
- De notre temps, pendant 2000 ans, la civilisation occidentale a fonctionné sur le principe des nationalités et pendant ce temps Israël n’avait pas sa nationalité, et au moment où Israël doit reprendre sa nationalité, alors est fondée la société des nations (SDN). C’est la SDN qui donna le feu vert aux Juifs pour rentrer en Palestine. Lorsque la Turquie possédait le pays ce fut impossible. »
Autre constante fondamentale, la « sanction » d’avoir tardé à rentrer de l’exil consiste dans tous les cas à nous forcer à faire ce qui nous coûte le plus : livrer la guerre à l’ennemi qui occupe notre terre, au risque bien sûr d’y perdre notre vie, mais encore davantage de lui ôter la sienne.
Ces scrupules sont bien entendu exploités par nos adversaires, qui mettent tout en œuvre pour nous confronter à notre culpabilité ontologique. Cependant, la paracha de cette semaine nous suggère que la racine de nos « problèmes » réside moins dans le cynisme de nos ennemis que dans notre difficulté à nous sentir chez nous sur notre propre terre, car le sentiment de notre (il)légitimité s’engendre lui-même.
L’ « ennemi » qu’il faut combattre est avant tout le reflet de nos propres monstres intérieurs, ce qu’illustre bien le combat que fait Ya’akov en rêve[8] contre l’ange de ‘Essav…
Golda Meïr, faisant écho à l’angoisse de Ya’akov avant sa rencontre avec ‘Essav, a déclaré un jour : "Nous pouvons pardonner aux Arabes d'avoir tué nos enfants. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs enfants". Et si, au fond, ce n’était pas à nos ennemis qu’il convenait de « pardonner » mais à nous-mêmes ?
[1] Dans la pensée juive, le Mal n’a pas d’existence indépendante du divin mais n’est qu’un instrument au service d’Hachem, utilisé notamment dans le but d’éprouver le libre-arbitre de l’Homme. Par exemple, Rachi commente ainsi le verset où Ya’akov interroge sans succès l’ange sur son nom : « Nous n’avons pas de nom immuable. Nos noms changent suivant les missions dont on nous charge (Beréchith raba 78, 4) »
[2] Même si l’ange de ‘Essav a reconnu à Ya’akov son héritage sur la terre et sur la vocation d’Avraham, ‘Essav lui-même et la civilisation occidentale dont il est à l’origine ne reconnaîtront définitivement cet héritage qu’aux temps messianiques.
[3] Ce peuple est aussi appelé Chekhem et correspond à l’actuelle Naplouse.
[4] Voir notre commentaire sur la paracha Pin’has https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-pin-has-de-pin-has-au-machia-h-ou-le-chemin-vers-la-paix-parfaite
[5] Nos maîtres ont proposé plusieurs explications au châtiment collectif infligé à tous les mâles de Chekhem par Shim’on et Lévi. Par exemple, le Or Ha’hayim fait l’hypothèse que les habitants prirent la défense de Chekhem, leur roi, et attaquèrent Shim’on et Levi. Il ajoute que les habitants de Chekhem, même si cette hypothèse était fausse, auraient été néanmoins coupables, car ils aidèrent Chekhem à kidnapper Dina, et devinrent complices du viol, ce qui les rendit passibles de mort selon la Torah. Ces explications soulèvent plusieurs objections, que l’on peut lire dans l’article suivant, proposant l’hypothèse d’une attaque préventive légitime menée par Shim’on et Levi:
[6] nom désignant le Mont du Temple, sur lequel eut lieu la ligature de Yitzhak ainsi que le rêve de Ya’akov à la paracha précédente
[7] Voir son commentaire de la paracha Vayichla’h à ce lien http://manitou.over-blog.com/article-vayishla-h-1993-2eme-partie-40109519.html
[8] Ce combat, qui trouve sa source dans l’inconscient du patriarche, a également une traduction dans le monde physique car Ya’akov y est atteint aux parties génitales.


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