Paracha Vaera : délivrer l’Humanité de ses fausses croyances
- steveohana5
- 24 janv. 2025
- 6 min de lecture
Le rav Léon Askénazi nous enseigne que la finalité profonde des Dix Plaies est de permettre aux Egyptiens de se défaire des fausses croyances qui les emprisonnent dans une conception erronée de l’Histoire et de la relation au divin. Le même processus est à l’œuvre de nos jours, alors que l’Humanité est captive de nouvelles conceptions dévoyées de la transcendance. La scène de la verge d’Aaron devenant serpent et avalant les verges des mages égyptiens, préfigure l’action prochaine de notre Machia’h, qui aura pour rôle de délivrer l’Humanité de ses fausses croyances pour dévoiler l’Unité du Divin qui se cache dans la Création.

Les premiers versets de notre paracha donnent une esquisse du dévoilement nouveau qui est en train de se réaliser au moment où se prépare la sortie d’Egypte:
Dieu adressa la parole à Moshé, en disant: "Je suis YHVH. Je suis apparu (Vaera) à Abraham, à Isaac, à Jacob, comme « El Shaddai »; ce n'est pas en ma qualité de YHVH que je me suis manifesté à eux. De plus, j'avais établi mon alliance avec eux en leur faisant don du pays de Canaan, cette terre de leurs pérégrinations où ils vécurent étrangers et enfin, j'ai entendu les gémissements des enfants d'Israël, asservis par les Égyptiens et je me suis souvenu de mon alliance. Donc, parle ainsi aux enfants d'Israël: ‘Je suis YHVH! Je veux vous soustraire aux tribulations de l'Égypte et vous délivrer de sa servitude; et je vous affranchirai avec un bras étendu, à l'aide de châtiments terribles. Je vous adopterai pour peuple, je deviendrai votre Dieu; et vous reconnaîtrez que moi, YHVH, je suis votre Dieu, moi qui vous aurai soustraits aux tribulations de l'Égypte. (Chemot, 6 :1-7)
Le Rav Jonathan Sacks décrit ce dévoilement du début de la paracha Vaera comme celui correspondant à la « Naissance de l’Histoire ». En effet, pour la première fois, D.ieu va se manifester aux Nations du monde, non plus seulement comme le Créateur d’un ordre naturel immuable, mais également dorénavant comme le concepteur et le réalisateur d’un Projet de salut pour l’Humanité, qui va s’incarner dans l’Histoire des civilisations humaines, et en particulier dans l’Histoire du peuple d’Israël, qui en est le pivot.
Si nous nous référons sans cesse à la sortie d’Egypte dans notre liturgie, c’est pour nous relier à cette conception de l’Histoire qui nous a été révélée il y a 3500 ans : tandis que l’ordre de la Nature peut être assimilé à un cycle perpétuel, l’Histoire humaine, elle, suit le mouvement d’une droite qui exprime la Volonté Divine pour la Création, droite que l’on retrouve dans le nom même d’Israël, qui se décompose en ישר-אל (droit [en direction de] D.ieu).
Cette verticalité se retrouve dans les « verges » - mot traduit par מַּטֶּה en hébreu- de Moshé et Aaron (mot répété 12 fois dans cette paracha), qui sont les instruments à travers lesquels D.ieu choisit de se dévoiler aux Egyptiens et aux Hébreux lors de la sortie d’Egypte.
La verticalité se retrouve aussi dans l’Arbre Sephirotique, qui est orienté du haut vers le bas :
- les trois sefirot « intellectuelles » (keter, ‘hockmah et binah), correspondant à la tête
- les sept sefirot « émotionnelles » ou « middot » (‘hesed, guevoura, tiferet, netsa’h, hod, yessod et malkhout), qui se rapportent aux membres inférieurs du corps humain (‘hesed et guevoura représentent respectivement bras droit et bras gauche, tiferet le cœur, netsa’h et hod les hanches droite et gauche, yessod l’organe génital et malkhout les pieds).
Le rav Chriqui, grand commentateur du Ramhal, explique[1] dans son commentaire du livre de Chemot, la correspondance entre 10 plaies et 10 sefirot :
- malkhout avec le sang[2];
- yessod avec les grenouilles;
- hod avec la vermine;
- netsah avec les bêtes sauvages;
- tiferet avec la peste ;
- guevoura avec les ulcères;
- 'hesed avec la grêle;
- binah avec les sauterelles;
- les ténèbres avec 'hokhma;
- la mort des premiers-nés avec keter.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les 10 plaies ne sont pas regroupées au sein d’une seule et même paracha, mais séparées en deux groupes de 7 et 3 :
- Sept plaies sont infligées dans la paracha de cette semaine (sang, grenouilles, vermine, bêtes sauvages, peste, ulcères, grêle), représentant les sept sefirot émotionnelles, en partant de la malkhout
- Trois plaies s’abattent dans la paracha Bo, qui sera lue la semaine prochaine (sauterelles, ténèbres, mort des premiers-nés), correspondant aux trois sefirot intellectuelles, en partant de la binah
Le processus de dévoilement divin dans les parachiot Vaera et Bo part donc du dévoilement de la dimension la plus basse (la sefira de la Malkhout à travers la plaie du sang) pour finir vers le dévoilement de la dimension la plus élevée (la sefira de keter à travers la mort des premiers nés) : à nouveau, on découvre ici la figuration de la verticalité…
Le rav Léon Askénazi explique la finalité profonde du processus des Dix Plaies[3] :
« Il faut que l’Egypte, par cette intervention divine, finisse par découvrir ce que les Hébreux devaient leur révéler ; et que les Hébreux se servent de ces événements de la sortie d’Egypte comme mémoire historique pour enseigner à leurs enfants quel est le Dieu d’Israël. C'est-à-dire la volonté libre du Créateur qui intervient au-delà et du dedans même des conditionnements naturels que ce même Créateur a imposés dans le fonctionnement de son monde. C’est la théologie du monothéisme hébreu purement et simplement. On le voit en suivant chacune des plaies. Lorsqu’on arrive au stade où les Égyptiens sont obligés de reconnaître qu’une intelligence libre agit parce que la plaie sélective touche les Égyptiens et pas les hébreux, ils commencent alors par être pris de panique. C’est alors que la deuxième partie des dix plaies commence. Chaque fois, il y a une gradation, jusqu’à ce qu’on arrive au moment de la 10ème plaie, où l’intervention de la plaie se fait dans le choix ponctuel des premiers-nés et pas de n’importe quel égyptien, alors la civilisation égyptienne est obligée de se rendre à l’évidence qu’une volonté libre gère le monde. Imaginez le temps et le processus qu’il fallait pour qu’une telle révélation apparaisse dans une telle mentalité. La finalité des plaies c’est que Dieu se révèle pour que les Égyptiens découvrent ce que les Hébreux auraient dû leur enseigner et qu’ils n’ont pas été capables de faire »
Léon Askénazi remarque que, comme lors de la sortie d’Egypte, la fin de l’exil de Rome (le quatrième et dernier exil du peuple juif, dont nous vivons le dénouement depuis un peu plus d’un siècle) s’accompagne pour l’Humanité de "catastrophes", qu'il juge "pires encore que les 10 plaies".
Ces plaies sont l'expression de la difficulté pour l'Humanité de renoncer à ses fausses croyances. Si Pharaon s’opposait à la conception hébraïque de la verticalité au nom de sa croyance en un cycle immuable de la Nature, l’Occident moderne s’y oppose, quant à lui, au nom de conceptions alternatives du « progrès » (libéralisme, wokisme, mondialisme etc.), tandis que l’Islam véhicule une conception de la verticalité qui écrase purement et simplement la responsabilité individuelle[4]. On voit aujourd’hui tous les désordres engendrés par ces conceptions erronées de la transcendance.
Dans notre paracha, la verge de Aaron, représentant la conception hébraïque de la transcendance (qui est celle de l’Universel authentique), se transforme en serpent qui avale les verges devenues serpents des mages du Pharaon. Cette scène, immortalisée par le film Les Dix Commandements, préfigure l’action de notre משיח-Machia’h, qui a la même guematria que נחש-serpent (358) : le rôle du Machia’h sera en effet de nous délivrer du Mal qui s’est insinué dans la Création à partir de la faute d’Adam et ‘Hava, faute justement provoquée par l’action de l’Ange du Mal Samaël, qui s’est incarné sous la forme du serpent dans la paracha Berechit. Le Machia’h révèlera l’Unité de Dieu dans la Création et le Bien qui se cache derrière l’apparence du "Mal" : השם אחד-Dieu est Un a la même guematria que Machia’h (358)...
Puisse ce libérateur, dont on sait d’ailleurs qu’il portera l’âme de Moshé, délivrer l’Humanité de toutes les fausses croyances qui la retiennent prisonnière !
[2] L’association de la plaie du sang à la Malkhout est expliquée dans cet article https://www.13petals.org/sefirot/
[3] Voir son commentaire http://manitou.over-blog.com/article-bo-1994-2eme-partie-43070802.html
[4] Sur la façon dont son réconciliées transcendance et responsabilité humaine dans la conception juive du rapport au divin, voir mon commentaire de la paracha vayigach https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-vayigach-le-pardon-fraternel-comme-cl%C3%A9-de-la-d%C3%A9livrance


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