Paracha Nasso : la puissance des Cohanim
- steveohana5
- 6 juin 2025
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La paracha Nasso dévoile la Birkat Cohanim, une bénédiction en trois versets (+1) symbolisant trois niveaux croissants de relation avec Dieu : enfant, épouse, puis mère. Le flux de bénédiction canalisé par les Cohanim se divise ensuite en douze canaux adaptés à chaque tribu, dont la cohésion est assurée par la tribu de Lévi, treizième tribu, liée par son nom et sa mission à l’amour (ahava) et à l’unité (e’had). Dans l’ère messianique, selon Maïmonide, le Machia’h révélera à chacun sa véritable appartenance tribale, dissipant les identités artificielles issues de l’exil. Israël pourra alors pleinement accomplir son rôle de peuple-prêtre, transmettant la bénédiction divine à toutes les nations.

La paracha Nasso est celle où nous est révélée la bénédiction des Cohanim :
יְבָרֶכְךָ יְהוָה וְיִשְׁמְרֶךָ. {ס}
"Que l'Éternel te bénisse et te protège!
יָאֵר יְהוָה פָּנָיו אֵלֶיךָ וִיחֻנֶּךָּ. {ס}
Que l'Éternel fasse rayonner sa face sur toi et te soit bienveillant!
יִשָּׂא יְהוָה פָּנָיו אֵלֶיךָ וְיָשֵׂם לְךָ שָׁלוֹם. {ס}
Que l'Éternel élève son regard vers toi et t'accorde la paix!"
וְשָׂמוּ אֶת שְׁמִי עַל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וַאֲנִי אֲבָרְכֵם. {ס}
Ils imposeront ainsi mon Nom sur les enfants d'Israël, et moi je les bénirai."
Cette bénédiction m’est personnellement très chère car, né de mère Cohen, j’ai eu la chance de recevoir (et même parfois de donner de façon non orthodoxe !) de nombreuses bénédictions, notamment lors des mimouna. La musicalité très particulière de cette bénédiction, accompagnée des mouvements des mains des Cohen sur ma tête à la fin des deux premiers versets, m’ont marqué à jamais.
Mais c’est en découvrant l’interprétation fournie par les kabbalistes sur les trois premiers versets que j’ai vraiment commencé à en percevoir toute la puissance.
En effet, les trois versets impliquent une maturation de l’être dans sa relation au divin :
- Dans le premier verset, Dieu (souvent appelé « Avinou » - notre père) pourvoit la bénédiction matérielle à ses fils. Il y a ici entre l’homme et le divin une relation parent-enfant « classique » : le père donne, le fils reçoit.
- Dans le second verset, la relation devient une intimité amoureuse d’un époux avec sa Kallah : « L’Époux (Dieu) fait briller Son visage sur la Bien-Aimée (Israël) ». Le terme "ויחנך" implique grâce, charme : c’est bien un regard amoureux dont il est question ici. D’ailleurs, dans Shir haShirim (Cantique des Cantiques) et sa lecture kabbalistique, חן désigne souvent le charme spirituel d’Israël aux yeux de Dieu.
- Dans le troisième verset, "יִשָּׂא" (« élève ») implique que Dieu élève Sa face vers nous, une inversion radicale : le regard de Dieu ne descend plus seulement vers l’homme, il est attiré, élevé par la maturité intérieure de l’âme humaine. C’est l’homme qui suscite le visage de Dieu, comme une mère fait venir à elle le regard de l’enfant. D’époux, nous sommes passés au statut de maman, qui par l’amour qu’elle porte et inspire à son enfant, est maintenant capable de recevoir et de rayonner la lumière divine dans ce monde, ce qui est la définition même du « shalom ».
Nous avons déjà rencontré[1] ces trois stades dans notre commentaire de la paracha Ki Tetse, où figure le célèbre commandement de la nichée d’oisillons et de leur maman. Le Zohar annonce en effet que, lors des temps messianiques : « Yisrael mefarnesim Hakadosh Braoukh Hou » : « Israël donnera la parnasa (la subsistance) au Créateur ». La parnasa, pour Hakadoch Baroukh Hou, est la tranquillité (le na’hat), que la Créature donne au Créateur en glorifiant par sa propre volonté et par ses actions quotidiennes son Nom et ses Valeurs dans la Création.
Le fait que la gueoula de la nation d’Israël depuis un peu plus d’un siècle se soit habillée dans des processus historiques et politiques d’apparence « naturelle », loin de montrer notre déchéance spirituelle par rapport à la génération du désert, illustre au contraire la maturité que nous avons maintenant acquise : le retour de « miracles » trop apparents serait le signe que Dieu ne peut plus se reposer sur le libre arbitre des hommes (et en particulier sur la force intrinsèque des bnei yisrael) pour faire rayonner son Nom dans la Création.
Le dernier verset de la birkat cohanim illustre bien le caractère collectif de cette bénédiction. A travers leur amour pur et inconditionnel pour le peuple d’Israël, les Cohanim suscitent l’épanchement du flux divin de ‘hesed à destination du peuple d’Israël tout entier, dans le but de lui permettre d’accomplir sa mission sainte de tikoun de la Création. Puis c’est à travers ce peuple, jouant lui-même le rôle de nations de Cohanim (prêtres) à l’échelle de l’humanité, que sont bénies l’ensemble des Nations de la Terre.
Les offrandes des princes des douze tribus qui suivent immédiatement la birkat cohanim dans la paracha Nasso, qui se présentent à première vue comme douze répétitions identiques d’un même texte, sont très riches de sens. Le Pri Tsadik, œuvre majeure du kabbaliste Rabbi Tsadok HaCohen de Lublin, explique en effet que le flux divin résultant de la birkat cohanim se divise en douze canaux chacun orientés vers une tribu différente afin de nourrir l’âme de chaque tribu en fonction de son essence profonde[2]. Les douze princes du peuple sont les antennes à même de recevoir et canaliser ces énergies afin de les diffuser aux membres de leur tribu. Dans le même esprit, le Arizal explique qu’il existe douze fenêtres dans le ciel par lesquelles les flux spirituels transitent. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il existait au temple une porte d’accès différente pour chaque tribu… Ainsi, chaque tribu reçoit le flux divin d’une manière qui lui est propre, ce qui explique les différences d’interprétation de la Loi et de pratiques des rituels qui ont toujours existé au sein du peuple d’Israël à travers les générations. Ceci explique aussi pourquoi la Torah répète douze fois la description de ce qui semble être exactement la même offrande par chacun des douze princes : elle nous montre par là que l’intention et le sens de chaque offrande étaient à chaque fois profondément différents, même s’il ne semblait pas exister entre elles de différence visible.
Cette diversité des approches de la Torah n’est pas un problème en soi, c’est même une richesse, à condition qu’un élément d’unité soit toujours là pour assurer la cohésion de l’ensemble. Cette responsabilité revient précisément à la tribu de Lévi, considérée comme la “treizième tribu”, dont les Cohanim constituent une branche spécifique[3]. Le nombre 13 correspond en guematria à e’had (unité) ainsi qu’à ahava (amour), cet amour profond que les Lévites et les Cohanim sont appelés à porter dans leur cœur tout au long de leur mission sacrée. On comprend dès lors que c’est par l’union des cœurs que les Lévites et les Cohanim permettent à Israël de devenir le réceptacle (keli) du flux divin de bénédiction. D’ailleurs, les trois lettres du mot keli (כלי) forment les initiales de Cohen, Lévi et Israël.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que, des treize tribus d’Israël, la seule qui ait survécu (au moins de façon visible et identifiable !), soit justement celle des Lévites… Les “nouvelles tribus” d’Israël ne se définissent plus par l’ascendance des douze fils de Yaakov, mais par des identités forgées au fil de deux millénaires d’exil : ‘haredim, traditionalistes, sionistes religieux, universalistes… Chacune exprime une manière propre de se situer selon deux axes essentiels : l’attachement à la tradition religieuse et le rapport à l’idée nationale. Ces systèmes de reconnaissance artificiels sont des écorces provisoires (klipot) recouvrant nos identités authentiques. Maimonide explique qu’aux temps messianiques, le Machia’h sera capable de dire à chacun des bnei yisrael à laquelle des douze tribus il appartient en réalité[4]…
Puissions-nous en cette période pré-messianique commencer chacun à redécouvrir l’identité et la place authentiques qui sont les nôtres au sein du peuple et de la terre d’Israël ! Et puissent ainsi se reconstruire l’Unité d’Israël et se diffuser la force de sa bénédiction parmi les Nations !
[1] Voir https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-ki-tetse-isra%C3%ABl-et-son-cr%C3%A9ateur-quand-le-poussin-devient-maman
[2] Voir le commentaire « La chute des douze princes d’Israël » sur la paracha Nasso https://www.yamcheltorah.fr/medias/files/nasso-5783.pdf
[3] Cette responsabilité est traduite dans le nom même de la tribu. A la naissance de Lévi, sa mère Léa déclare : "הַפַּעַם יִלָּוֶה אִישִׁי אֵלַי"« Cette fois, mon mari s’attachera à moi ». Le verbe ; "יִלָּוֶה" vient de la racine ל.ו.ה (l.v.h.) qui signifie se joindre, s’attacher, accompagner


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