Paracha Kora’h: rencontrer sa part d’ombre
- steveohana5
- 5 juil. 2024
- 6 min de lecture
La paracha Kora’h nous parle de l’un des plus grands fléaux des sociétés modernes : la démagogie. Kora’h, qui était pourtant l’un des plus grands de sa génération, fomente une rébellion contre Moshé et Aharon, rébellion qu’il a habillée d’une idéologie séduisante et même prophétique, mais dont la motivation profonde n’était finalement qu’égotique. L’histoire de sa chute a beaucoup à nous apprendre sur la part d’ombre qui réside en chacun de nous, et sur les moyens de s’en détacher.

Le rav Dessler, grand maître du Musar (éthique juive) ramène dans son commentaire de cette paracha la parabole suivante, rapportée par le Rav Hai Gaon[1] :
« Un lion voulait manger un renard pour son dîner. Le renard dit au lion : "A quoi puis-je te servir ? Je te montrerai un homme bien gras que tu pourras tuer et tu auras à manger."
Il y avait une fosse couverte de branches et d'herbe et derrière elle était assis l'homme. En voyant l'homme, le lion dit au renard qu'il avait peur que l'homme lui cause des ennuis. Le renard répondit : « Rien ne t’arrivera à toi ni à ton fils. Peut-être que ton petit-fils en souffrira, mais d'ici là, vous avez tout le temps de voir venir ! »
Avec ses yeux rivés sur la « nourriture », aucun argument supplémentaire ne fut nécessaire pour le convaincre. Le lion courut vers l'homme et tomba dans la fosse et fut ainsi piégé. Le lion cria au renard : « N'as-tu pas promis que le châtiment ne s'appliquerait qu'à mon petit-fils ? »
Le renard répondit : « Peut-être que ton grand-père a fait quelque chose et que maintenant tu en paies le prix. »
"Est-ce juste?" demanda le lion. "Le père mange des raisins aigres et les enfants ont mal aux dents ?"
Le renard répondit : "Alors pourquoi n'y as-tu pas pensé avant ?"
Rav Hai Gaon conclut : « Combien de Musar y-a-t-il dans cette parabole ! »
Le rav Dessler explique ensuite le lien de la paracha Kora’h avec cette parabole.
Kora’h, personnalité éminente de la lignée de Qeath fils de Lévi, et cousin germain de Moshe et Aharon, mène avec Dathan et Aviram, notables de la tribu de Réouven, une rébellion contre le leadership de Moshe et d'Aharon, arguant que tout le peuple étant saint, l'autorité ne pourrait uniquement demeurer entre les mains de ces deux frères.
Kora’h faisait partie des plus grands de sa génération. Il avait pratiquement tout. Il avait de nombreux adeptes et était l’homme le plus riche du monde. Comment un homme de ce rang a-t-il pu commettre une erreur aussi énorme que celle de fomenter une rébellion contre des leaders aussi droits et intègres que Moshé et Aharon, emmenant à leur perte de nombreux tsadikim séduits par son discours et payant lui-même cette erreur en étant englouti sous la terre (comme le lion de la fable) ?
Kora’h s’est laissé subvertir par une mauvaise voix intérieure (le renard de la parabole). Il était jaloux que les fonctions de roi et de Cohen Gadol aient été attribués aux seuls enfants de Amram (fils aîné de Qeath) et non répartis entre les différents fils de Qeath, notamment son père Yiçhar. Il cultivait en outre une rancœur liée à la nomination de son cousin Elitsafan (fils d Ouziel, frère cadet de son père Yishar) comme prince des fils de Qeath.
Cette jalousie était la motivation profonde de sa rébellion, qui a fourni un exutoire providentiel à sa frustration. Par démagogie, il a cependant mis au point une « idéologie révolutionnaire » sur mesure, dont on peut penser qu’il était s’était convaincu lui-même de la légitimité et de la bonne foi[2].
Selon sa doctrine, Moshe et Aharon avaient perverti l’esprit de la Torah en s’attribuant tous le pouvoir et les honneurs :
"C'en est trop de votre part! Toute la communauté, oui, tous sont des saints, et au milieu d'eux est le Seigneur; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l'assemblée du Seigneur?" (Bamidbar, 16 :3).
Le motif de la rébellion n’étant pas « leshem shamayim » (littéralement « au nom du ciel »), c’est-à-dire fondé sur la recherche sincère et désintéressée de la vérité, mais sur des passions égotiques, cette rébellion ne pouvait déboucher que sur une catastrophe. En effet, comme l'explique le traité des Pères (Avot 4, 21) :
« La jalousie, les mauvaises passions et la recherche des honneurs arrachent l’homme de son monde »
Comme la paracha de la semaine dernière, où dix des douze explorateurs ont été victimes d’un jugement altéré sur la terre d’Israël du fait de leur peur de perdre leurs prérogatives une fois arrivés sur cette terre[3], la paracha Kora’h nous enseigne donc à nouveau que même les plus grands tsadikim ne sont pas à l’abri de la faute quand ils ne parviennent pas à se mettre à l’abri de leurs mauvaises passions.
Comment savoir si notre comportement est « leshem shamayim » ou dicté par l’égo ?
L’un des critères les plus sûrs pour reconnaître en soi-même ou en autrui les motivations sous-jacentes d’un comportement consiste à évaluer la propension de la personne à la remise en question, au doute et au dialogue de bonne foi.
En effet, l’une des caractéristiques du comportement de Kora’h est son refus du dialogue avec Moshe, qui le met en situation d’insécurité. Le Yalkout Chimoni (Kora’h 750) explique ainsi cette attitude :
« Kora’h se dit : « si je lui réponds, je sais qu’il est un grand sage et qu’il va me convaincre contre mon gré. Il est donc préférable de l’ignorer ».
Ce refus de tout dialogue était la preuve que la rébellion de Kora’h n’avait pas pour objet la recherche fraternelle et désintéressée de la vérité, mais la rancœur, la querelle gratuite et la destruction de la communauté d’Israël.
A l’inverse, une belle illustration d’un comportement « leshem shamayim » est celui de Hillel face à son contradicteur Shamaï.
Le Talmud ‘Erouvin dit à son sujet :
« Pourquoi Hillel a-t-il mérité que la loi soit fixée en général d’après son opinion ? C’est parce que ses disciples enseignaient les paroles de l’école de leur maître Hillel et aussi celle de l’école de Chamaï. Mieux encore, ils citaient les paroles de Bet Chamaï avant les leurs. » (‘Erouvin 13b)
A chaque fois que l’on ressent de l’insécurité dans un dialogue avec un contradicteur, alors on peut savoir qu’on est comme Kora’h sous l’emprise de mauvaises passions, et ainsi entreprendre un travail de purification de notre être et de réparation de notre connexion avec D.ieu, soi-même et autrui. Ce travail ne peut généralement se faire qu’en faisant appel à l’aide Divine car les forces du Yetser Hara deviennent extrêmement puissantes une fois l’homme sorti de ses limites.
La maladie de Kora’h est particulièrement répandue au sein des sociétés contemporaines, où les discours démagogiques (présents dans toutes les strates de la société), l’entre-soi et les réseaux sociaux piègent les personnes dans des bulles sociales auto-validantes. Au sein de ces bulles, les opinions contraires sont caricaturées et diabolisées et l’esprit critique, le dialogue de bonne foi et le doute n’ont plus leur place. On en voit tous les effets délétères dans la campagne législative actuelle en France. La société israélienne elle aussi a récemment été victime de ces dérives, par exemple lors de la crise autour de la réforme judiciaire en 2023.
Nous avons tous un Kora’h qui sommeille à l’intérieur de nous. La paracha de cette semaine nous permet de mieux identifier et accepter cette part d’ombre, car c’est en la connaissant que nous pouvons apprendre à mieux nous en détacher.
[1] Le Rav Hai Gaon était un grand sage ayant vécu près de Bagdad au 11ème siècle
[2] Comme expliqué par le Rav Cherki dans son commentaire, cette doctrine venait d’une prophétie, que Kora’h avait reçue en songe, où il voyait son descendant le prophète Samuel. Lorsque Shilo fut détruite, Samuel ne se précipita pas pour construire le Temple, même si David en avait préparé des plans détaillés. L'Arche Sainte a été capturée et elle n'a pas été restituée à un lieu saint. Samuel, le Lévite, a assumé le rôle de Grand Prêtre ! Samuel tarda à établir le royaume. Et le Sanhédrin, l'institution centrale dont la tâche était d'exiger : « Vous monterez au lieu saint » [Deutéronome 17 : 8], a été remplacé par Samuel, qui voyageait de ville en ville en Israël. En pratique, l’approche de Kora’h – abolir les institutions nationales – a été instituée par son descendant Samuel ! Le rav Chriqui, s’appuyant sur l’œuvre du Ramhal, nous indique dans son commentaire de la paracha que la demande d’horizontalité de Kora’h se verra satisfaite à l’arrivée des temps messianiques. Nous en voyons déjà les prémices dans l’époque actuelle (voir mon commentaire sur la paracha Behaalot’ha).
[3] C’est ce que nous enseigne le Zohar sur la raison cachée de la faute des explorateurs.


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