Paracha Behaalot'ha: la génération de la ‘houtspa
- steveohana5
- 21 juin 2024
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Dans la paracha Behaalot'ha, Moïse est complètement désarçonné par la ‘houtspa de son peuple. Or, les révélations prophétiques de ses frères et demi-frères dans cette paracha nous révèlent que la ‘houtspa de la génération actuelle ne doit pas nous inquiéter, au contraire. . Depuis le 7 octobre, nous avons découvert que la génération des jeunes israéliens, souvent décrite -à raison- comme celle de la ‘houtspa et de la jouissance du présent, est probablement la plus apte à rétablir l'harmonie du monde que le peuple juif ait jamais formée.

Dans la paracha Behaalot'ha, Moïse baisse les bras face à l'effronterie ('houtspa) de son peuple. Après que les enfants d'Israël se plaignent de la manne et réclament de la viande, il s'adresse à D.ieu en ces termes:
"Pourquoi as-tu rendu ton serviteur malheureux? Pourquoi n'ai-je pas trouvé grâce à tes yeux, et m'as-tu imposé le fardeau de tout ce peuple? Est-ce donc moi qui ai conçu tout ce peuple, moi qui l'ai enfanté, pour que tu me dises: Porte-le dans ton sein, comme le nourricier porte le nourrisson, jusqu'au pays que tu as promis par serment à ses pères? Où trouverai-je de la chair pour tout ce peuple, qui m'assaille de ses pleurs en disant: Donne-nous de la chair à manger! Je ne puis, moi seul, porter tout ce peuple: c'est un faix trop pesant pour moi. Si tu me destines un tel sort, ah! Je te prie, fais-moi plutôt mourir, si j'ai trouvé grâce à tes yeux! Et que je n'aie plus cette misère en perspective!"
Moïse, qui avait su garder sa composition et sa foi après la faute du veau d'or, ici s'effondre littéralement devant la 'houtspa de son peuple. Ses limites personnelles sont atteintes. D.ieu résout le problème en lui demandant de réunir 70 sages qui vont l'aider dorénavant à assurer sa mission. Deux d'entre eux (des demi-frères de Moïse, comme nous le révèle le Rav Fiszon[1]) Eldad et Médad vont alors faire trois prophéties:
· la première prophétie – relative à la “délivrance” à très court terme- est que des cailles vont arriver pour satisfaire le besoin de viande des enfants d'Israël
· la seconde -relative à la délivrance à moyen terme- est que c'est Josué et non Moshe qui conduira le peuple en terre d'Israël
· la troisième -relative à la délivrance long terme- est celle de la guerre de Gog et Magog qui précèdera l'arrivée du Machia'h et la Gueoula finale
On pressent donc que ce passage contient donc contient un message extrêmement important quant à la période pré-messianique dans laquelle nous nous trouvons.
Voici comment le Rav Cherki[2] décrit ce message:
Alors qu’il peut appréhender victorieusement les enjeux d’une spiritualité adverse, telle que l’idolâtrie, Moshe ne peut pas affronter l’effronterie des enfants d’Israël. En effet, la demande de viande ne constituait nullement une transgression d’un commandement ou une spiritualité nouvelle, c’était simplement de la ‘houtspa, une audace ingrate face au bienfait de l’alimentation en manne. C’est justement ce que Moïse, dont le rôle est de transmettre la Thora, ne peut assumer. En effet, la transmission de la Thora exige un minimum d’effacement (bocheth panim) de la part de l’élève, ce qui est incompatible avec l’effronterie. Il y a donc quelque chose qui manque dans la Thora telle qu’elle est transmise par Moïse, c’est la capacité de donner une réponse au questionnement posé par l’effronterie des enfants d’Israël. Or cette capacité est indispensable pour qui veut révéler la Thora au temps du Retour: "à l’approche de la venue du Messie l’effronterie l’emportera" (Sota 49b). La grandeur du Messie consiste dans la capacité d’amener la libération d’Israël à une génération révoltée, et de considérer la sainteté de l’être hébraïque indépendamment des actes. On peut donc dire que l’épreuve que les hébreux ont infligée à Moïse en demandant la viande, avait pour but de le faire accéder à la dignité messianique. Si l’épreuve avait réussi, Moïse devenu Messie, aurait rétabli l’harmonie du monde telle qu’elle était du temps du premier Homme, lorsque la Nature et l’Ame n’étaient pas encore en opposition (cf. Rav Kook, Chemonah kevatsim VIII, 157). Mais le temps n’était pas encore arrivé, et l’accomplissement de l’histoire fut repoussé de plusieurs milliers d’années.
Et le Rav Cherki fait ensuite le lien avec un autre passage de cette paracha, celui où Aaron et Myriam (deux autres frères et soeurs de Moïse!) reçoivent également une prophétie relative cette fois-ci à la vie ascétique de Moïse:
“C’est cette exigence d’harmonie qui pousse également Myriam et Aharon dans notre paracha à critiquer la vie ascétique de Moïse, qui se sépare de sa femme pour être en état de prophétiser à tout moment. L’idéal serait en effet que la vie naturelle ne soit pas une entrave a la prophétie, comme au temps de l’Eden, mais le temps n’en était pas encore venu. L’analyse du rav Kook mène à comprendre le mouvement de révolte contre la tradition qui se manifeste aux temps de l’accomplissement de l’histoire, comme expriment l’espérance subconsciente de la réalisation de l’harmonie de la morale et de la Nature.”
Cette paracha est donc celle où “l’exclusivité prophétique” de Moïse est contestée par ses frères et demi-frères, tout d’un coup chargés de “compléter” la vision partielle de notre plus grand prophète par une vision plus exacte que celle de Moïse sur la fin des temps…
On voit bien en effet que la génération actuelle manifeste une grande effronterie dans son rapport aux commandements de la Torah et est révoltée, plus généralement, contre toute forme d’autorité religieuse ou morale. Cette ‘houtspa s’adresse en fait plus généralement à tous les représentants de la tradition ou de l’ordre établi (parents, professeurs…).
Or, cette ‘houtspa, qui a tant décontenancé Moïse, ne doit ni nous surprendre ni nous inquiéter aujourd’hui. Elle est le signe distinctif d’une génération qui n’est plus spirituellement gouvernée par la peur mais par un désir intense de connexion intime et authentique avec le divin. Face à des autorités continuant à opérer sur un mode “vertical”, cette génération répond par la révolte et l’effronterie. Loin d’être une réaction “puérile” et “irresponsable”, cette révolte est la marque d’un très haut niveau de connexion au divin qui ne peut plus s’accommoder de l’approche verticale des générations antérieures. La révolte contre la manne dans le désert procédait en réalité du même mouvement de révolte contre la verticalité: si nous sommes considérés comme des enfants (réduits à manger la manne qui leur tombe “verticalement” du ciel), alors nous nous comporterons effectivement comme des enfants. Ainsi, cette révolte, comme celle de la génération actuelle, peut être relue comme un appel à instaurer une autre relation de nature plus horizontale et intime avec le divin.
Un autre signe distinctif de la génération actuelle, qui va de pair avec le précédent, est sa volonté de jouir du moment présent, ainsi que sa soif de vie et d’incarnation. C’est une génération qui enchaîne sans contradiction l’engagement dans les troupes d’élite de Tsahal, l’étude de la Torah, les relations amoureuses, la réussite universitaire et les voyages autour du monde. C’est une génération qui a levé la barrière à laquelle Moïse se heurtait quand il devait naviguer entre le charnel et le spirituel.
Ce sont dans les moments de crise que se révèle, au-delà des apparences et des écorces (klipot), la véritable valeur morale et spirituelle d’une génération. L’épisode des explorateurs (meraglim), que nous commenterons dans la paracha de la semaine prochaine, révèlera l’inaptitude de cette génération de la sortie d’Egypte à incarner les valeurs de l’infini dans le monde terrestre, et donc à prendre possession de la Terre d’Israël, qui symbolise ce lien entre matière et esprit. Depuis le 7 octobre, nous avons découvert que la génération des jeunes israéliens, souvent décrite -à raison- comme celle de la ‘houtspa et de la jouissance du présent, est probablement la plus apte à rétablir l'harmonie du monde que le peuple juif ait jamais formée.
[1] Voir sa vidéo sur la paracha Beaalotekha https://www.youtube.com/live/mRdzYy1yLTc
[2] Voir son commentaire sur la paracha https://www.ravsherki.org/index.php?option=com_content&view=article&id=183:behaalotekha-la-viande-183183-183&catid=78&Itemid=100513


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