Paracha Ki Tissa et Pourim: lâcher prise pour rayonner notre lumière
- steveohana5
- 14 mars 2025
- 6 min de lecture
Outre la mitzvah du ma’hatsit hashekel, un autre lien plus subtil unit la paracha Ki Tissa avec la fête de Pourim : l’idée que nous devons, à l’image de Moshé, Esther et Mordechaï, lâcher prise pour rayonner notre pleine lumière. En effet, c’est quand nous renonçons à notre prétention à connaître et maîtriser le monde par nos propres voies que nous pouvons redevenir les êtres translucides qu’étaient Adam et ‘Hava avant la consommation du fruit de l’arbre de la connaissance. Si nous nous déguisons à Pourim, c'est peut-être pour nous préparer à ôter le déguisement que nous portons inconsciemment tous les autres jours de notre vie…

Après être demeuré pour la troisième fois 40 jours sur le mont Sinaï, Moshé redescendit le 10 du mois de Tichri 2449, en portant les deux nouvelles tables qui remplaçaient les deux premières qu’il avait brisées en voyant le peuple adorer le Veau d’or. Le séjour prolongé de Moshé en présence de D.ieu avait laissé une marque durable sur sa personne physique : son visage irradiait de la lumière…
וּמֹשֶׁה לֹא יָדַע כִּי קָרַן עוֹר פָּנָיו
Moshé ne savait pas que la peau de son visage rayonnait. (Chemot, 34:29)
Le rav Cherki dans son commentaire de la paracha Ki Tissa[1] nous enseigne que les commentateurs ont proposé une deuxième interprétation plus cachée de ce verset. La Torah n’utilisant pas de ponctuation, il est également possible en effet de comprendre le verset de la manière suivante :
Moshé ne savait pas [c’est-à-dire : Moshé était dans un état de non-connaissance], lorsque la peau de son visage rayonnait
Selon cette seconde interprétation du texte, l’homme ne peut véritablement rayonner sa pleine lumière que lorsqu’il commence à admettre qu’il ne sait rien… car, comme l’a dit justement le grand physicien Stephen Hawking, « le plus grand ennemi de la connaissance n'est pas l'ignorance, c'est l'illusion de la connaissance ».
Et c’est là qu’apparaît un second lien de notre paracha avec la fête de Pourim[2].
En effet, le carnaval, qui depuis 1912, se tient chaque année à Tel Aviv à l’occasion de la fête de Pourim, reçut en 1932 le nom Ad-lo-yada עד לא ידע. Ce nom fut choisi d’après une formule rabbinique: מסכת מגילה, חייב איניש לבסומי בפוריא, עד דלא ידע בין ארור המן לברוך מרדכי: On doit boire à Pourim ad lo yada (littéralement « jusqu’à ne plus connaître ») jusqu’à ne plus savoir différencier entre le béni Mordechai et le maudit Haman.
Et justement, la Guemara nous apprend que le personnage de Haman, incarnation de ‘Amalek, apparaît dans la Torah sous la forme du serpent qui convainc ‘Hava de manger le fruit de l’arbre de la connaissance (‘Etz hada’at)[3]. En effet, lorsque Adam Harichon mange du fruit de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, il se cache, honteux pour échapper à Hachem. Mais D.ieu lui offre une occasion de reconnaître son erreur, lui demande où il se trouve, puis l’interroge : « As-tu mangé du fruit (Hamin Haets) dont J’avais dit de ne pas manger ? » Le terme « Hamin » est épelé avec un Hé, un Mèm et un Noun, ce qui forme exactement les lettres du nom Haman. Il est évident qu’il n’y a pas de simple coïncidence si le nom de Haman apparaît à ce moment-là dans la Torah. Quel est donc le rapport entre Haman et la faute d’Adam Harichon ?
Le serpent instille en ‘Hava l’idée que, si elle mangeait de l’arbre, elle deviendrait immortelle, et que Hachem ne voulait pas qu’elle en mange, car dans ce cas, elle Lui ressemblerait, et connaîtrait le bien et le mal. D’après Rachi, le serpent a affirmé que Hachem, pour ainsi dire, aurait mangé du fruit de l’arbre ce qui lui aurait conféré une vie éternelle, et ne souhaitait pas que quelqu’un Lui ressemble. La stratégie du serpent consiste donc en une mise en doute de la bienveillance infinie du Créateur dans l’esprit de sa Créature (on se rappelle que la guematria de ‘Amalek est 240, la même que safek, le doute). Et cette mise en doute réussit par le biais de la prétention de l’homme à maîtriser la « connaissance » (‘Etz hada’at). On voit ici le lien avec notre paracha, où Moshé doit se défaire de cette prétention humaine à « connaître » pour pouvoir rayonner la lumière divine. On se souvient d’ailleurs qu’avant la faute, Adam et ‘Hava étaient des êtres entièrement translucides, leur peau (עור-‘or) ne devenant un écran à la lumière (אור-or) qu’après la consommation du fruit de l’arbre de la connaissance[4].
Cette faute représente une déficience dans la Émouna (provenant elle-même d’une prétention arrogante à atteindre une connaissance qui égalerait celle de D.ieu) qui a généré une dissimulation de la Présence de Hachem dans la Création.
Le même processus s’est répété à l’occasion du règne de A’hachvéroch en Perse.
Après la destruction du Premier Temple et l’exil qui s’ensuivit, le peuple juif connut une nouvelle baisse de Émouna. Ce voilement de la présence divine (Ester Panim) implique que la Providence divine devient moins évidente, et les miracles dévoilés qui avaient accompagné les enfants d’Israël au Premier Temple, un lointain souvenir. La Méguila commence par un repas festif d’A’hachvéroch, au cours duquel il s’habille comme un Cohen Gadol et emploie les ustensiles du premier Beth Hamikdach (Temple). Les commentateurs expliquent que le prophète Yirmiyahou (Jérémie) avait prophétisé qu’au bout de 70 ans, le second Temple serait reconstruit, mais la détermination du début des 70 ans n’était pas très claire. A’hachvéroch organisa ce festin, car il avait calculé par erreur que les 70 ans s’étaient écoulés et que le Temple n’avait pas été reconstruit, indiquant qu’il ne serait jamais reconstruit. En s’habillant comme un Cohen Gadol et en se servant des ustensiles du Beth Hamikdach, il voulut communiquer au peuple juif qu’ils n’avaient aucun espoir de voir un autre Temple et qu’il remplaçait le Cohen Gadol. Le fait qu’ils aient assisté au repas représente l’acceptation de ses arguments, et leur manque de Émouna dans la reconstruction du Beth Hamikdach. Cette participation au repas festif d’A’hachvéroch a en conséquence provoqué une baisse dans la manifestation de la Providence divine, permettant à Haman de menacer le peuple juif. La différence entre les deux récits est la suivante : après que Hachem, pour ainsi dire, « S’est retiré », Adam ne s’est pas repenti[5], tandis que dans le récit de Pourim, lorsque Hachem a reculé, autorisant ainsi le décret de destruction, le peuple juif a reconnu sa faute et est revenu vers D.ieu.
Les sources kabbalistiques affirment d’ailleurs qu’Esther était un Guilgoul (réincarnation) de ‘Hava, et Haman, un Guilgoul du serpent. Haman et le serpent se sont développés en raison d’un affaiblissement de Émouna. L’effet du serpent n’a pas été détruit à l’époque de la faute d’Adam, mais a été sérieusement atteint dans le récit de Pourim, à travers la confiance inébranlable d’Esther et Mordekhaï dans la bienveillance d’Hachem.
Quel message retirons-nous de cette analyse ?
Lors de la fête de Pourim, il nous est demandé de mettre au silence le serpent qui est en nous et de lâcher prise par rapport à notre prétention à connaître et maîtriser le monde par nos propres voies. Pour les Occidentaux (pétris de rationalité cartésienne) que nous sommes, c’est loin d’être une tâche facile. Le déguisement que nous revêtons nous permet de recouvrir le temps de la fête celui que nous avons pris l’habitude de porter inconsciemment tous les autres jours de notre vie, ce déguisement qui nous donne l’illusion de la maîtrise et de la connaissance du monde, et qui nous empêche de dévoiler la Présence cachée du divin dans la Création.
Puissions-nous donc aujourd’hui (Pourim), demain (Chabbat Ki Tissa), et tous les jours suivants, désapprendre tout ce que nous croyons connaître, ôter nos déguisements, et transformer le ע (valeur numérique 70) qui forme le voile de notre peau-עור en un א (valeur numérique 1) véhicule de lumière (אור) ! Puissent les 70 Nations reconnaître alors l’universalité d’Israël et l’unité du Créateur !
Amen ve Amen
[1] Voir https://www.youtube.com/watch?v=7c2dwIGbi6A, minute 7
[2] Le premier lien est la mitzvah du ma’hatsit hachekel qui apparaît au début de notre paracha et grâce à laquelle fut déjoué le plan d’Haman d’extermination des Juifs, voir notre commentaire https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-terouma-s-attacher-%C3%A0-d-ieu
[3] Voir https://www.torah-box.com/etudes-ethique-juive/histoire-juive/personnage-du-tanakh-haman-et-l-arbre_14563.html
[4] Le Rambam, Maïmonide, précise qu’avant la faute Adam et Hava vivaient dans un monde de vrai et faux. Ils avaient la perception du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, non en tant que morale mais en tant que justice et justesse du monde. Le monde leur était transparent et ils étaient transparents au monde. Cela se vivait sur le corps puisqu’ils étaient recouverts d’ongles. Un midrach explique qu’Adam voyait le monde comme à travers la peau d’une orange, l’opacité n’existait pas. Voir http://yechiva.com/product/hava-une-idee-du-desir/
[5] Au contraire, il répond à Dieu : "La femme - que tu m'as associée - c'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre, et j'ai mangé" (Berechit, 3 :12), ce qui est une façon de rejeter sa responsabilité de son acte sur ‘Hava et sur Dieu lui-même (« la femme que tu m’as associée »).


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