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Paracha Houkat : réconcilier désir, sainteté et Nature

  • steveohana5
  • 4 juil. 2025
  • 8 min de lecture

La paracha ‘Houkat explore la transformation du désir, de force destructrice à moteur de sainteté, à travers toutes les épreuves des hébreux dans le désert, juste avant leur entrée en terre d’Israël. Cette paracha et celle de Chela’h Lekha nous mettent en garde contre un double écueil : la poursuite de désirs superflus d’un côté, et, de l’autre, l’illusion d’une sainteté abstraite, détachée du labeur concret lié à l’existence sur la terre d’Israël. Ce message, d’une actualité brûlante, éclaire la voie de ceux qui font le choix courageux de quitter les appâts de la vie en exil pour se rapprocher d’une sainteté enracinée et incarnée dans la terre d’Israël.


Moïse et le serpent d'airain, de Peter Paul Rubens (1609-1610)
Moïse et le serpent d'airain, de Peter Paul Rubens (1609-1610)

 

La paracha de cette semaine, que j’ai eu la chance de lire il y a exactement 34 ans lors de ma bar mitzvah, contient de multiples trésors, que j’ai commencé à aborder dans mon commentaire de l’année dernière. Elle se déroule à la fin des 40 années d’errance dans le désert, juste avant l’entrée en Eretz Yisrael.


Cette année, je voudrais m’attarder sur un autre aspect de la paracha : celui de la correction de nos désirs dévoyés, condition de notre existence réussie sur notre terre.


Au début de la paracha, la mort de Myriam engendre la perte du puits qui permettait au peuple de boire quotidiennement. En effet, par le mérite de Myriam, un puits chargé d’eau accompagnait le peuple dans chacun de ses déplacements, assurant une ration permanente en eau pour tous. À la mort de Myriam, l’eau manque pour le peuple qui se rebelle contre Moshé et Aharon. Suite à cela, Hashem ordonne à Moshé de réunir le peuple, et de parler au rocher afin qu’il donne de quoi boire. Moshé s’exécute, à la seule différence qu’il frappe le rocher au lieu de simplement lui parler. Hashem punit en conséquence Moshé et Aharon en leur refusant l’entrée en terre d’Israël. Après cet événement, Moshé envoie des émissaires auprès du roi d’Édom afin de lui demander l’autorisation de traverser sa terre. Cette requête se solde par un échec et les Bné Yisraël sont forcés de contourner son pays. C’est au cours de ce détour qu’Éléazar succède à son père Aharon qui rejoint Hashem dans la montagne de Hor. Apprenant le décès d’Aharon qui engendre la disparition des nuées protectrices, Arad roi de Canaan attaque les Bné Yisraël et subit une défaite. C’est alors que les Bné Yisraël protestent contre le manque de nourriture. Cette nouvelle rébellion engendre une catastrophe. Des serpents s’en prennent aux Bné Yisraël qui subissent de lourdes pertes. Lorsque le peuple fait téchouva, Hashem ordonne à Moshé de fabriquer un serpent d’airain. Dès lors, chaque homme regardant ce serpent se verrait guérir de sa morsure. La paracha se termine par le récit des différents voyages des BnéYisraël, ainsi que par la victoire du peuple, contre Si’hone roi d’Émori et Og roi de Bashane.


On le voit, un thème récurrent de notre paracha est celui de l’épreuve du désir matériel frustré, qui est devenu l’une des caractéristiques essentielles de la condition humaine depuis la faute d’Adam harichone dans la paracha Berechit.


De manière saisissante, le sentiment de manque se fait sentir avec intensité immédiatement après la disparition de deux figures majeures : Myriam et Aharon. Ces derniers représentaient un lien vivant entre le monde terrestre et le monde divin, permettant aux Bné Yisraël de percevoir l’abondance matérielle comme une bénédiction divine, et de vivre les privations avec acceptation et confiance. L’épisode où Moshé frappe le rocher au lieu de lui parler renvoie à une autre question sous-jacente essentielle : une fois installé en Terre d’Israël, par quelle voie le peuple doit-il faire descendre la bénédiction matérielle, par l’entremise des miracles accomplis par ses leaders ou par son travail et son « dialogue » avec la Nature[1] ?


Les versets Bamidbar 21 :5-9 sont riches de sens :

Le peuple parla contre Dieu et contre Moshé :

« Pourquoi nous avez-vous fait monter d’Égypte pour mourir dans le désert ? Car il n’y a ni pain ni eau, et notre âme est dégoûtée de ce pain misérable. »

Alors l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants ; ils mordirent le peuple, et un grand nombre d'Israélites moururent.

Le peuple vint vers Moshé et dit :

« Nous avons péché, car nous avons parlé contre l’Éternel et contre toi. Intercède auprès de l’Éternel pour qu’Il éloigne de nous ces serpents. »Et Moshé intercéda pour le peuple.

L’Éternel dit à Moshé :

« Fais-toi un serpent brûlant et place-le sur une perche ; quiconque aura été mordu et le regardera, vivra. »

Moshé fit un serpent d’airain et le plaça sur une perche ; lorsqu’un homme était mordu par un serpent, il regardait le serpent d’airain et il restait en vie.


Le « pain misérable » dont il est question ici est la manne, qui avait la propriété d’être un aliment nourrissant l’âme mais pas le corps, en prenant le goût que les Bnei Yisrael imaginaient, sans produire de déchets corporels. Quarante ans plus tôt, on se souvient dans la paracha Beaalotekha de la plainte des Bnei Yisrael concernant le manque de viande, qui avait déclenché une pluie de cailles…


Dans le verset 11 :4 de cette paracha, on pouvait lire :

וְהָאסַפְסֻף אֲשֶׁר בְּקִרְבּוֹ הִתְאַוּוּ תַּאֲוָה; וַיָּשֻׁבוּ וַיִּבְכּוּ גַם־בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, וַיֹּאמְרוּ--מִי יַאֲכִלֵנוּ בָשָׂר.

La populace mélangée qui se trouvait parmi eux entreprit un désir ; et même les enfants d'Israël se remirent à pleurer et dirent : "Qui nous donnera de la viande à manger ?"

Littéralement, les mots en gras signifient « ils ont désiré le désir ».


Selon le Sfat Emet[2], la manne, par sa nature spirituelle, plaçait le peuple dans un état de proximité avec le divin si élevé que toute forme de désir terrestre s'effaçait : les plaisirs de ce monde ne les touchaient plus. Cet état d’élévation convenait à Israël tant qu’il était encore intact spirituellement, avant la faute du Veau d’Or. Mais après cette chute, ce niveau semblait désormais inatteignable, trop lointain. C’est pourquoi le peuple aspire à retrouver le désir, non comme une faiblesse, mais comme un tremplin pour gravir à nouveau, pas à pas, les échelons de la sainteté.


La première plainte (celle de la paracha Beaalotekha) concernait simplement une demande supplémentaire de viande adressée à Hashem. Ce comportement effronté provenant de la partie non élevée du peuple (« la populace ») est facilement excusé par D.ieu et se solde par l’envoi de cailles et la mort des quelques personnes qui en abusent.

Mais la seconde plainte (celle de notre paracha) est plus grave car elle provient cette fois du peuple tout entier qui va jusqu’à qualifier le don divin de « pain misérable ».  Pourquoi Dieu envoie-t-Il dans ce cas des serpents mordre les Bne Yisraël ? Parce que le serpent, dès la paracha Béréchit, incarne le versant négatif du désir : celui qui pousse l’homme à satisfaire ses envies de manière autonome, en les coupant de leur source divine et de leur but spirituel[3].


Et pourquoi le désir dévoyé est-il réparé par le serpent d’airain ? Parce que fixer le regard sur le serpent d’airain confronte l’homme à ses pulsions incontrôlées et l’invite à élever son désir vers sa véritable finalité : recevoir pour donner.


Ce désir corrigé est l’étape préalable indispensable à l’entrée en terre d’Israël : la paracha se termine en effet par le récit des différents voyages des Bné Yisraël, ainsi que par la victoire du peuple, contre Si’hone roi d’Émori et Og roi de Bashane, qui représentent les derniers obstacles sur le chemin de l’unification du peuple d’Israël avec sa terre.


De façon intéressante, la faute des explorateurs, qui s’est soldée par une errance de 40 ans supplémentaires dans le désert, provient également d’un désir dévoyé, mais dans le sens exactement opposé :  dans leur cas, ce n’est pas l’excessive qualité spirituelle de la manne qui les gênait, mais au contraire la perspective d’un retour à une forme d’alimentation d’apparence trop prosaïque.


Comme l’explique le Rav Yehouda Moshé Charbit[4] :

L’une des erreurs commises par les explorateurs ayant refusé l’entrée en Israël provient de leur inquiétude de quitter le monde surnaturel dans lequel ils évoluaient en présence de Moshé, où même la nourriture ne fait pas suite à l’effort[5]. Une fois entré dans le pays, le peuple juif aurait alors eu comme charge d’obtenir sa subsistance en l’absence de la manne tombant du ciel. Connaissant la nature si raffinée de la manne, nous sommes surpris de voir le Créateur la fournir seulement durant les quarante années passées dans le désert. Ce mets spirituel est en mesure de lier ses consommateurs à leur Créateur de façon tellement intense, que le retour à la nutrition physique peut paraître grotesque. Nous avions déjà évoqué l’idée selon laquelle le projet caché derrière l’arrivée en Israël est de transcender la matière au point d’atteindre une stature dans laquelle les Hébreux seraient capables de supprimer la matérialité de la nourriture pour ne s’abreuver exclusivement que de sa consistance spirituelle. De façon imagée, nous comprenons que la manne n’a pas nécessairement disparu, elle se cache dorénavant dans l’enveloppe physique des aliments que nous ingérons. Le ‘Hatam Sofer définit la manne comme la source spirituelle censée nourrir le pays de Canaan. Les fruits d’Israël sont en réalité la source faisant émerger la manne. La manne se manifeste comme l’âme des fruits d’Israël.


Autrement dit, l’erreur des explorateurs fut de ne pas avoir saisi que l’entrée en Terre d’Israël ne signifiait pas un éloignement de la sainteté, mais simplement un changement de voie pour y parvenir : non plus, comme dans le désert, par les miracles célestes, par les prières et par l’étude, mais par le canal de la Nature et du travail de la terre. C’est ce qui explique la prophétie selon laquelle « il n’existe pas de signe plus manifeste de la fin de l’exil que le fait que la terre d’Israël donnera abondamment ses fruits »[6].


Cependant, le tikoun de la faute des explorateurs (dans la paracha Chela’h Lekha) s’avère insuffisant. Pour se préparer à recevoir la manne sous une nouvelle forme, dissimulée dans les fruits et la matérialité d’Israël, les Bné Yisraël devaient d’abord achever la construction de leurs réceptacles (kelim), afin de parvenir à ressentir la sainteté cachée dans la terre d’Israël ; c’est tout l’enjeu des différentes épreuves de la paracha Houkat.


Ce message est d’une grande actualité pour tous les olim (ou aspirants à l’alya) nés et élevés dans les pays occidentaux, particulièrement pour ceux jouissant de statuts et de situations matérielles avantageuses, ou qui cultivent un idéal de sainteté davantage attaché à la « pratique des mitzvot » et à l’étude qu’à l’existence sur la terre d’Israël. Pour ceux-ci, l’alya peut être perçue ou vécue comme une déchéance matérielle ou même spirituelle, génératrice de frustrations de toutes sortes. Mais notre paracha, ainsi que celle des explorateurs, nous apprennent que ces frustrations trouvent leur source dans une insuffisante conscientisation et transformation de leurs désirs.


Puisse la lecture de cette semaine nous aider à recevoir et à apprécier la manne qui se cache dans les fruits de la terre d’Israël ! Et puisse le משיח-Machiah (même guematria 358 que נחש-serpent) nous délivrer de tous les désirs dévoyés qui nous éloignent de notre source divine !




[1] Voir le très beau commentaire du Rav Kook sur Houkat « Speak to the Rock » https://ravkooktorah.org/CHUKAT64.htm

[2] Sur Parachat Béha'alotékha, année 633 et 635. Voir commentaire du Rav Yehouda Moshé Charbit sur ‘Houkat cité plus bas

[3] On voit d’ailleurs dans le récit de la faute d’Adam et Eve que ce désir ne consiste pas uniquement en l’assouvissement d’une pulsion animale mais a également une dimension égotique et  narcissique : il s’agit pour la rationalité humaine de s’affranchir de toute transcendance et d’accéder à une « connaissance » du bien et du mal semblable à celle du divin… 

[5] Le Zohar nous apprend qu’une autre raison expliquant le rapport négatif des explorateurs sur la terre d’Israël était leur peur de perdre leurs privilèges et leur statut une fois le peuple installé sur la terre d’Israël…

[6] Talmud Sanhédrin 98a

 
 
 

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