Paracha Ekev: cultiver la « crainte du Ciel » pour réaliser notre vocation
- steveohana5
- 23 août 2024
- 7 min de lecture
La paracha de cette semaine nous enseigne que la crainte de D.ieu est la principale tâche demandée à un Juif. L’enseignement du rav Léon Askénazi nous permet de dévoiler ce que recouvre en réalité la notion de « crainte du Ciel » et pourquoi elle conditionne la réalisation de notre vocation individuelle et collective. Bien loin de la conception étroite de la peur de la faute ou du châtiment divin, la yirat shamayim (« crainte du Ciel ») correspond à un souci des valeurs qui est l’expression la plus authentique de notre relation au divin. Les modèles de Moché et de Ya’akov, qui sous-tendent cette paracha, nous indiquent le chemin à suivre pour la cultiver…

Dans la paracha Ekev, Moche s’adresse ainsi à la génération qui s’apprête à rentrer en eretz yisrael (Devarim 10 :12) :
Ve'atah Yisra'el
Et maintenant Israël
mah Adonay Eloheykha sho'el me'imakh
Qu’est-ce que Hashem ton Dieu demande-réclame de toi
ki im-leyir'ah et-Adonay Eloheykha
Si ce n’est que d’avoir la crainte pour Hashem ton Dieu
lalekhet bekhol-drakhav
de suivre tout ses chemins
ule'ah avah oto vela'avod et-Adonay Eloheykha bekhol-levavkha uvekhol-nafshekha
de l'aimer, de le servir de tout ton cœur [littéralement de tous tes cœurs] et de toute ta personne
La crainte de Dieu représente ainsi selon la sagesse juive la principale tâche demandée à un Juif et la clé de la réussite de son existence.
Comme nous l’enseigne le rav Léon Askénazi, de cette crainte primordiale va découler en effet tout ce qui permet la réussite de notre incarnation terrestre : la connaissance et l’amour du divin, le respect de ses commandements et l’amour de soi et du prochain.
Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, il faut d’abord nous réapproprier ce que recouvre la notion de « crainte de D.ieu » dans la sagesse juive. Cette notion, très liée (quoique non strictement identique[1]) à celle de « crainte du Ciel » – yirat shamayim, a été grandement dévoyée et caricaturée, surtout depuis que nous avons pris l’habitude de craindre que « le Ciel nous tombe sur la tête » !
La crainte de la faute (yirat ‘heth) et du châtiment divin (yirat haonesh) sont bien sûr reconnues et acceptées par nos maîtres comme des étapes intermédiaires vers le raffinement de l’être mais, comme nous le rappelle Léon Askénazi, l’idéal de « crainte du Ciel » correspond à un état d’être beaucoup plus élevé que ces deux niveaux.
Loin de se préoccuper principalement de son bien-être personnel ou même de sa vie future après son incarnation terrestre, le sujet qui est animé par la « crainte du Ciel » dans son sens le plus élevé aura en toutes circonstances le souci extrême de ne pas porter atteinte aux valeurs-mêmes du divin, à travers ses pensées, ses paroles et ses actes. Dans la kabbalah, ces valeurs du divin sont représentées par les sephirot : ‘hokhmah (sagesse), binah (discernement), da’at (connaissance), ‘hesed (miséricorde, bonté), guevourah (rigueur, justice), tipheret (harmonie, beauté) …[2]
La yirat shamayim représente donc un souci des valeurs de nature absolue et transcendante. Les tsadikim (justes) en ont tellement rempli leur cœur et leurs pensées qu’ils renonceront sans la moindre hésitation à leurs biens matériels, leur réputation et jusqu’à leur vie pour sanctifier ces valeurs.
On le voit, dans cette conception, la crainte du Ciel est très proche de la Connaissance et de l’Amour du divin. Il s’agit de « craindre pour les valeurs de l’infini », un peu à l’image dont un homme peut « craindre » pour une bien-aimée vulnérable et fragile : les valeurs de l’infini ont beau être éternelles et infalsifiables dans les mondes supérieurs, elles n’en restent pas moins perpétuellement menacées dans le monde de l’incarnation. Sans un effort constant pour les appréhender, les eseigner, les chérir et les défendre, elles seront inévitablement vouées à l’erreur d’interprétation, au mensonge et à l’oubli. C’est d’ailleurs à un tel mouvement de profanation des valeurs que nous assistons dans le monde post-moderne depuis maintenant une cinquantaine d’années, ce mouvement atteignant son paroxysme depuis le déclenchement de l’attaque d’Amalek contre Israël il y a maintenant dix mois. Comme le dit l’un des maîtres de Léon Askénazi Jacob Gordin, « les athées modernes ne sont pas ceux qui ne croient pas en D.ieu [puisqu'ils ne savent même pas de quoi ils parlent quand ils parlent de D.ieu], mais ceux qui ne croient pas au Mal ». Et ce n’est pas dans les couloirs de Charlie Hebdo que se trouvent ces « athées modernes », mais partout où est professée l’inversion des valeurs, ce qui inclut de nombreuses madrasas islamiques et églises occidentales…
Pourquoi la « crainte de D.ieu » est « tout ce qui est demandé » à un Juif ?
Comme le dit le Talmud dans le traité Berakhot 33b (rappelé par Rachi dans son commentaire du verset): « tout est entre les mains de Dieu sauf la crainte de Dieu. » Dieu est le Créateur de tout, possède tout, connaît tout, décide tout, sauf une seule chose : la crainte du Ciel, qui est la seule responsabilité de l’homme. Le libre-arbitre qui réside en chacun de nous nous laisse en effet à chaque instant de notre vie la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal, c’est-à-dire entre, d’une part, la sanctification des valeurs de l’infini et, d’autre part, la satisfaction de nos intérêts égoïstes et de nos pulsions narcissiques. La crainte du Ciel amène ainsi une réalisation pleine et authentique de l’être car elle répond au besoin profond qu’éprouve notre nechama – l’étincelle divine qui habite notre corps- de se connecter le plus intensément possible avec sa source. Craindre le Ciel, ce n’est pas (seulement) préparer notre vie spirituelle après la mort, c’est faire -ici et maintenant- de notre corps et de notre monde une demeure épanouissante pour nos âmes. C’est donc sortir de nos propres conditionnements, raisonnements et croyances pour commencer à découvrir et à réaliser la mission à laquelle nous sommes fondamentalement destinés. Comme l’explique Léon Askénazi dans son commentaire de la paracha, notre vie est essentiellement une épreuve dont le but est de fournir par nos choix personnels une réponse positive à cette question fondamentale : « l’être qui t’a été donné à la naissance, avant même que tu le mérites, est-ce que tu mérites de l’avoir reçu ? »
Dans la bouche de Moché, il y a le sous-entendu que cette crainte du Ciel est une « petite chose » (« Que vous demande Dieu si ce n’est la crainte … »). Cette facilité qu’a Moché de ressentir la crainte d’Hachem vient de son extrême humilité. Pour tous ses élèves, dont nous faisons partie, le combat qui se livre en nous entre ego et souci des valeurs est beaucoup plus âpre et périlleux.
Par son exemple, Moché nous présente cependant une voie pour triompher de ce combat : l’annulation de l’ego[3]. Tout se passe un peu comme s’il fallait « tuer » une partie de soi (celle faisant écran au passage de la lumière divine dans notre être) pour naître véritablement et commencer à réaliser authentiquement sa vie. Le titre de cette paracha ekev (עקב voulant dire en hébreu “talon”, la partie la plus basse du corps nous connectant avec la terre) renvoie à la même notion. On sait que Ya’akov-יעקב a hérité son nom du « talon » d’Essav qu’il a saisi à sa naissance, acceptant de devenir le cadet de son frère alors qu’il a été conçu le premier… Qualifié de tam -תם (simple, pur, bon), il va, par son humilité et son travail sur soi, parvenir à incarner à travers la sephira de tipheret la synthèse des valeurs de ‘hesed (représentée par son grand-père Avraham) et de guevourah (représentée par son père Yitzhak). Il va pouvoir devenir ainsi le fondateur de la nation d’Israël, nation dont la vocation est de révéler et d’incarner l’ensemble des valeurs dans le monde de la Création, en partant de la tête (siège des sephirot célestes ‘hokhmah, binah et da’at), pour aller précisément jusqu’au « talon » (siège de la sephira de malkhout).
Cette valeur centrale de l’humilité, qui caractérise le patriarche fondateur de la nation d’Israël ainsi que le prophète qui lui a transmis la Torah, doit également être ressentie et cultivée au niveau national. Dans la paracha précédente, Moché avertit ainsi les enfants d’Israël sur la précarité de leur statut politique dans ce monde, une précarité qui n’a jamais cessé de nous hanter jusqu’à aujourd’hui (Devarim 7 :7) :
« Si l'Éternel vous a préférés, vous a distingués, ce n'est pas que vous soyez plus nombreux que les autres peuples, car vous êtes le moindre de tous »
Et c’est dans un autre passage extraordinaire qu’il nous livre la véritable source spirituelle de notre puissance (Devarim 4:4-9) :
« Et vous qui êtes restés fidèles à l'Éternel, votre Dieu, vous êtes tous vivants aujourd’hui ! Voyez, je vous ai enseigné des lois et des statuts, selon ce que m'a ordonné l'Éternel, mon Dieu, afin que vous vous y conformiez dans le pays où vous allez entrer pour le posséder. Observez-les et pratiquez-les ! Ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples, car lorsqu'ils auront connaissance de toutes ces lois, ils diront : "Elle ne peut être que sage et intelligente, cette grande nation !" En effet, où est le peuple assez grand pour avoir des divinités accessibles, comme l'Éternel, notre Dieu, l'est pour nous toutes les fois que nous l’invoquons ? Et où est le peuple assez grand pour posséder des lois et des statuts aussi bien ordonnés que toute cette doctrine que je vous présente aujourd’hui ? Mais aussi garde-toi, et évite avec soin, pour ton salut, d'oublier les événements dont tes yeux furent témoins, de les laisser échapper de ta pensée, à aucun moment de ton existence ! Fais-les connaître à tes enfants et aux enfants de tes enfants ! »
Ainsi, au niveau national également, il revient à Israël de fournir par sa yirat shamayim collective (qui détermine sa capacité à comprendre, transmettre et incarner sa vocation) une réponse positive à cette question fondamentale : « la mission qui t’a été donnée, avant même que tu la mérites, est-ce que tu mérites de l’avoir reçue ? »
[1] Voir le commentaire de Léon Askénazi sur Ekev http://manitou.over-blog.com/article-34761362.html
[2] Voir notre commentaire sur la paracha Emor pour une présentation générale des sephirot https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-emor-le-hessed-du-netsa-h-ou-la-gu%C3%A9rison-du-monde-%C3%A0-travers-la-rigueur
[3] Nous parlons de la notion de « bitoul » dans notre commentaire de la paracha Be’houkotaï https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-behoukotai-r%C3%A9-apprendre-%C3%A0-vivre-au-del%C3%A0-de-la-nature


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