Paracha Bamidbar : se compter pour se raconter
- steveohana5
- 30 mai 2025
- 5 min de lecture
La paracha Bamidbar ouvre sur le recensement de 603 550 hommes, un chiffre qui était déjà apparu lors de la sortie d’Égypte et de la construction du Mishkan. Ce nombre ne correspond pas seulement à une réalité historique et démographique : il reflète les 600 000 âmes-racines éternelles d’Israël, chacune reliée à une lettre de la Torah et à une parcelle de la Terre promise. Le lien entre peuple, Torah et terre d’Israël s’incarne ainsi dans un même nombre, signal d’une unité spirituelle primordiale. Le rappel de ce chiffre de l’Unité juste avant Chavout peut nous inspirer pour inventer un nouveau récit national porteur de sens et de cohésion pour Israël et l’Humanité.

Le livre de Bamidbar (aussi appelé « Sefer Hapikoudim », ou « Livre des Nombres » en français) fait le récit des pérégrinations du peuple d’Israël dans le désert après le don de la Torah et la construction du Mishkan.
Ce qui devait être initialement une simple étape de quelques mois finit par devenir une errance de 40 ans, à l’issue de laquelle toute la génération des hommes de plus de 20 ans à la sortie d’Egypte va finir par mourir dans le désert, laissant la jeune génération faire la conquête de la terre d’Israël (relatée dans le livre de Josué).
Dans le chapitre 1 de Bamidbar, au verset 46, le dénombrement du peuple d’Israël (le 1er Iyar de l’année qui suit la sortie d’Egypte) dévoile le nombre d’hommes prêts au combat pour la conquête de la terre d’Israël :
« Le dénombrement de tout le peuple, par les chefs de leurs clans, selon les maisons de leurs pères, de tout homme capable de porter l'arme, fut de six cent trois mille cinq cent cinquante. »
Ce nombre de 600 000 nous est étrangement familier :
- On le retrouve dans le livre de Chemot au moment de la sortie d’Egypte (Chemot 12:37) :
« Les enfants d’Israël partirent de Ramsès à Soukkot, environ 600 000 hommes à pied, sans compter les enfants. »
- On retrouve exactement le chiffre de 603 550 dans les versets 38 :25-26 de Chémot (recensement pour la construction du Mishkan) :« L'argent du dénombrement de la communauté s'éleva à cent kikkar (talents), mille sept cent soixante-quinze sicles, selon le sicle du sanctuaire. Ce fut un béka (un demi-sicle) par tête, la moitié d'un sicle, selon le sicle du sanctuaire, pour chacun des recensés âgés de vingt ans et plus, soit six cent trois mille cinq cent cinquante hommes. »
- Nous avons vu dans le commentaire de la paracha Haye Sarah qu’Avraham a acheté une superficie de terre correspondant à 600 000 coudées carrées (chaque coudée carrée pouvant contenir une personne)[1]
- Par ailleurs, la Torah compte 600 000 lettres (en tenant compte des combinaisons secrètes de lettres[2])
Le peuple est issu de 600 000 âmes-racines, qui s’incarnent dans les 600 000 chefs de famille qui sortent d’Egypte, puis qui contribuent à l’édification du Mishkan, et qui enfin se préparent à la conquête militaire de la terre d’Israël. Dans les 3000 ans d’histoire juive qui suivent la sortie d’Egypte, toutes les personnes qui composent le peuple juif se rattachent à ces âmes-racines originelles[3]. Chacune de ces âmes-racines trouve une correspondance dans une lettre de la Torah et dans une des parcelles de terre qu’Avraham a achetées au moment de la mort de Sarah. Le chiffre de 600 000 fait donc le lien entre les trois composantes centrales de l’identité d’Israël : le peuple, la terre et la Torah.
Nous dégageons de cette association un sens extrêmement profond : le peuple juif incarné n’est pas simplement le fruit d’un processus « naturel » d’engendrement. Il est l’expression d’un principe spirituel primordial, où Torah, peuple et terre d’Israël entrent en étroite symbiose.
Nous avons vu que le mot « reshit » qui apparaît dans le premier mot de la Torah fait en réalité référence à la fois au peuple d’Israël et à la Torah[4]. Comme l’explique en effet Rachi :
« Le monde a été créé pour la Torah qui est appelée « le “commencement” (« reshit ») de Sa voie » (Michlei 8, 22), et pour Israël qui est appelé « le “commencement” (« reshit ») de Sa moisson » (Yirmeya 2, 3). »
Ceci vaut également pour la terre d’Israël. En effet, comme l’écrit le rav Kook, cette terre est un principe sacré qui se trouve au centre du projet divin pour Israël et l’humanité : c’est le lieu où se manifeste la lumière de la Torah et où s’accomplit la mission spirituelle du peuple juif.[5]
Le rappel de ce chiffre de l’Unité quelques jours avant Chavouot permet ainsi à chacun d’entre nous de replacer sa destinée personnelle à l’intérieur du destin collectif d’Israël : pour reprendre l’expression de Benny Levy, chacun de nous découvre qu’il est un « chaque-un », c’est-à-dire une manifestation individuelle précieuse et originale d’une Unité primordiale intemporelle.
La paracha Bamidbar illustre la cohésion nationale vers laquelle nous devons tendre à travers la description de l’agencement des tribus autour du Mishkan : chaque tribu, puis chaque famille et individu à l’intérieur de leur tribu, ont un rôle spécifique, une place dans le camp et une mission claire, créant ainsi une structure ordonnée et unie. Cette organisation rigoureuse symbolise l’unité collective d’un peuple divers mais soudé, prêt à avancer ensemble vers un but à la fois concret et transcendant: la conquête de la Terre promise.
C’est cette idée d’un sens collectif transcendant que nous devons maintenant actualiser, de façon non plus réactive à l’adversité mais positive.
Pour cela, nous devons commencer par cesser de nous identifier et de nous référer aux « nouvelles tribus d’Israël » issues de l’héritage diasporique (« laïcs », « religieux », « haredim » etc.) pour commencer à exprimer nos identités personnelles authentiques, autour des trois piliers évoqués précédemment (peuple, terre, Torah).
Puis, après cette phase indispensable d’hébraïsation, nous devrons construire un nouveau récit national adapté à la société israélienne du 21ème siècle : comment définir la vocation nationale d’Israël aujourd’hui ? comment chaque individu peut-il participer et contribuer à cette vocation dans le respect de sa personnalité propre ? quel futur et quel rôle pour la diaspora ? comment s’articulent la vocation nationale d’Israël avec le projet de tikkoun universel dont il est le porteur ? quel rôle vont jouer les Nations dans ce tikkoun ?...
En hébreu, récit (סיפור) et nombre (מספר) ont la même racine. C’est une façon de nous faire comprendre que nous sommes chacun, non pas un numéro, mais une histoire à part entière,
s’inscrivant dans la grande Histoire. Les kabbalistes, qui apprennent à lire simultanément les lettres et les chiffres, les nombres et les récits, maîtrisent depuis longtemps cette science, qu’ils appellent la guematria…
Puisse la lecture de ce chabbat nous apprendre à nous compter pour mieux nous raconter !
[1] https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-haye-sarah-l-achat-de-makhpela-ou-le-prix-de-l-exil
[3] Selon certains commentateurs, 600 000 serait le nombre minimal de personnes requises pour former une nation souveraine sur la terre d’Israël. Et, de façon stupéfiante, ce chiffre correspond environ au nombre de Juifs qui se trouvaient présents sur le territoire de la Palestine Mandataire au moment de l’indépendance d’Israël en 1948…
[4] Voir mon commentaire https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/sim-hat-torah-5785-la-red%C3%A9couverte-de-notre-identit%C3%A9-nationale
[5] Orot Hakodesh, volume 1


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