Paracha Haye Sarah : l’achat de Makhpela, ou le prix de l’exil
- steveohana5
- 22 nov. 2024
- 6 min de lecture
L’achat du caveau de Makhpela par Avraham préfigure celui de la terre d’Israël des mains des arabes de l’Empire Ottoman par les premiers sionistes. Dans les deux cas, il s’agit du prix à payer pour effacer la faute de l’exil du peuple juif au sein des Nations étrangères. L’achat par les Juifs de leurs propres terres n’a cependant pas suffi à mettre fin à la remise en cause par les Nations de la légitimité de la présence juive sur la terre d’Israël. Mais la fin de la paracha ouvre la voie d’une reconnaissance par Yishmael de la préséance de Yitzhak. La réélection de Trump marquera-t-elle enfin la reconnaissance définitive par les Nations du lien éternel du peuple juif avec sa terre ?

La paracha ‘Haye Sarah nous décrit la première transaction d’achat de terre par le peuple Hébreu sur la terre de Canaan : il s’agit de l’achat par Avraham du caveau de Makhpela, situé à Kiriat Arba (Hevron) pour y enterrer sa femme Sarah, qui meurt au moment de la ligature de Yitzhak.
Cette transaction est porteuse de très profonds enseignements quant à notre rapport à la terre d’Israël. En effet, bien que Dieu ait donné cette terre à Avraham, le patriarche s’y présente aux yeux de ses habitants comme un « étranger et un résident » (Berechit, 23 :4) :
Vayedaber el-bney-‘Het lemor
Et il s’adresse aux enfants de ‘Het [l’une des dix nations cananéennes de l’époque] pour dire
Ger-vetoshav anokhi imakhem
Je suis étranger-résidant parmi vous.
Tenou li a’houzat kever ‘imachem veekbara meti milefanekha
Accordez-moi la propriété d’une sépulture au milieu de vous, que j’ensevelisse mon mort de devant moi
On retrouve ici le complexe hébreu ancestral par rapport à la possession de la terre d’Israël, déjà évoqué dans notre commentaire de Vayera. Tout se passe comme si Avraham intériorisait le jugement des Cananéens quant à sa « légitimité suspecte » sur cette terre. C’est pourquoi il insiste pour acheter le caveau à son propriétaire Hittite Efron Ben Tsohar, qui pourtant était prêt à le lui concéder gratuitement[1]. En effet, le ‘hozé quinian[2], un contrat d’acquisition stipulant le changement de propriétaire a plus de force, même pour un montant symbolique[3], qu’un ‘hozé matanah, contrat de cadeau, pour lequel l’ancien propriétaire reste le propriétaire légal du bien en question.
La même logique a été à l’œuvre lors de la réinstallation des Juifs sur leur terre ancestrale à la naissance du mouvement sioniste, qui s’est faite par l’achat de terres des mains des arabes de l’Empire Ottoman, auxquels ces terres appartenaient. Ce processus d’acquisition de sa terre d’origine par un ancien peuple indigène est unique dans l’Histoire de l’humanité. Tout se passe comme si l’achat de la terre d’Israël (qui nous est pourtant donnée formellement par la parole directe du Créateur aux trois patriarches Avraham, Yitzhak et Ya’akov !) était le prix à payer pour nos périodes d’exil en dehors de la terre d’Israël[4].
« Puisque vous vous êtes sentis chez vous au sein des nations étrangères, alors vous allez vous sentir étranger chez vous », résume Léon Askénazi. Comme il le rapporte avec humour[5] :
« L’ancien maire de Netanya était chargé par le KKL d’avant la création de l’Etat d’Israël de 1948 de racheter les terrains de la côte depuis ‘Hadera jusqu’à Ashkelon des mains des Cheikhs auxquels cela appartenait. Il s’était lié d’amitié avec ces princes arabes et leur demanda pourquoi il fallait payer si cher puisqu’ils savaient que c’était à nous. Réponse des Cheikhs : on sait que c’est à vous mais c’est le prix à payer pour le gardiennage[6]... »
Le sage du treizième siècle, Rabbi Yitzchak bar Yehudah (auteur de Paaneach Raza), fait un calcul intéressant[7]. Selon le Lévitique 27:16, la valeur de la terre à l'époque biblique était de 50 shekels d'argent pour un beit kor, soit 75 000 amot (coudées) carrées. La superficie achetée par Avraham était donc de huit beit kor, soit 600 000 coudées carrées. Une coudée carrée est la surface approximative occupée par un être humain debout. La génération de Juifs qui a quitté l'Égypte et reçu la Torah au mont Sinaï comptait quelque 600 000 chefs de famille. Nos sages nous disent que la nation juive est composée de 600 000 âmes et que l'âme de chaque juif qui a vécu est une ramification de l'une de ces 600 000 âmes « générales ». La Torah contient donc 600 000 lettres (en comptant les espaces entre les lettres), car chaque Juif possède quelque chose de la Torah. Il en va de même pour la Terre d'Israël. Israël est l'héritage éternel du peuple juif et la propriété de chaque Juif. Il en a été ainsi depuis le tout premier moment de la propriété juive de la Terre sainte : la première parcelle de terre obtenue par le premier Hébreu comprenait une part pour chaque âme juive qui allait y habiter. Mais cela ne nous a pas empêché d’avoir à acheter cette terre une seconde fois un peu moins de 4000 ans plus tard…
Le premier achat de terre de l’époque moderne (antérieur à la naissance du sionisme politique) fait d’ailleurs écho à celui d’Avraham dans ‘Haye Sarah. Il se situe précisément à ‘Hevron[8], là où eut lieu la transaction de la paracha ‘Haye Sarah : malgré sa pauvreté, la communauté des Juifs de ‘Hevron a en effet réussi, en 1807, à acheter une parcelle de 5 dunams (5000 m2) - sur laquelle se trouve aujourd'hui le marché de la ville - et, après plusieurs années, la vente a été reconnue par le Waqf d'Hébron. En 1811, 800 dunams de terre ont été acquis pour agrandir le cimetière.
Deux autres transactions du même type que celle du caveau de Makhpela sont rapportées dans le Tanakh :
Shchem (Naplouse) – Ya’akov achète une parcelle de terre aux fils de Hamor pour 100 kesita (pièces d'argent) (Genèse 33:19).
Le Mont du Temple – Le roi David achète l'aire de battage d’Aravnah le Jébuséen [une autre des dix nations cananéennes] pour 50 shekels (Samuel II, 24).
Ces trois lieux saints qui ont fait l’objet d’acquisition par Avraham, Ya’akov et David ont pour point commun d’être toujours l’objet de vives contestations, plusieurs millénaires après leur acquisition. Ainsi, malgré l’intuition prophétique d’Avraham, l’achat par les Juifs de leur propre terre n’a pas définitivement réglé la question de la légitimité de la présence juive sur la terre d’Israël. L’incident diplomatique récent entre la France et Israël sur l’Eglise du Pater Noster ainsi que le refus de la plupart des pays occidentaux de reconnaître la souveraineté juive sur les trois lieux saints mentionnés plus haut montrent que la contestation de la légitimité juive ne vient d’ailleurs pas seulement de Yishmael, mais également, si ce n’est plus encore, d’Essav…
Mais la paracha ‘Haye Sarah nous fait entrevoir la future résolution de cette question. En effet, à la fin de la paracha, Avraham est inhumé dans le caveau de Makhpela, « par Yitzhak et Yishmaël » (dans cet ordre) (Berechit 25 :8), ce qui sous-entend que le frère aîné Yishmaël reconnaît finalement la préséance de Yitzhak à l’heure de la mort de son père…
Puissent la réélection de Donald Trump et l’intégration annoncée de l’Arabie Saoudite aux Accords d’Abraham venir enfin concrétiser cette première teshouva discrète de Yishmaël et sceller définitivement notre lien éternel avec notre terre, lien par lequel se dévoilera la Royauté Divine !
[1] Efron n’avait pas conscience que ce caveau abritait les dépouilles de Adam et ‘Hava, premier couple de l’Humanité… Il est maintenant la demeure de quatre couples (d’où le nom de Kiriat Arba, arba désignant le chiffre 4 en hébreu) : Adam/’Hava, Avraham/Sarah, Yitzhak/Rivka, Ya’akov/Leah.
[2] De façon intéressante, ce contrat d’acquisition va servir de modèle à celui du contrat de mariage, le fiancé manifestant son désir de faire « l’acquisition » du contrat l’unissant à sa fiancée par l’achat d’une bague, et la mariée exprimant son choix d’accepter cette union en repliant son doigt sur l’anneau. Il est donc naturel que la deuxième partie de la paracha soit consacrée à l’union de Yitzhak et Rivka, premier mariage « hébreu » de l’histoire… A travers l’achat de la Makhpela, Avraham manifeste un amour totalement désintéressé (car sans espoir de retour) pour sa compagne de vie, une forme d’amour dont la pureté tient lieu de modèle pour le ‘hatan et la kala quand ils s’unissent sous la ‘houpa.
[3] Le prix de 400 shekels payé par Avraham n’a cependant rien de « symbolique » car, d’après les travaux de l’archéologue Robert Stieglitz, il équivaut à plus de 600 000 dollars aujourd’hui ! Voir https://theisraelbible.com/did-abraham-overpay-for-the-cave-of-machpela/
[4] On rappelle qu’Avraham (qui s’appelait à l’origine Avram) appartenait à la descendance de ‘Ever, qui se trouvait déjà en exil de la terre de Cana’an à Babel (voir notre commentaire de Lekh Lekha).
[5] Voir son commentaire sur la paracha ‘Haye Sarah http://manitou.over-blog.com/article-hayey-sarah-1986-3eme-partie-39087654.html
[6] D’après le Zohar, c’est le mérite de la circoncision qui confère aux descendants de Yishmaël le « droit de gardiennage » de la terre d’Israël quand celle-ci n’est pas sous la souveraineté du peuple juif.
[7] Voir cet article sur la transaction du caveau de Makhpela https://www.chabad.org/parshah/article_cdo/aid/2713/jewish/The-Hebron-Purchase.htm
[8] Voir l’histoire millénaire de la présence juive à ‘Hevron sur le site du Ministère israélien des Affaires Etrangères https://www.gov.il/en/pages/hebron-background


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