top of page
Rechercher

Ticha beAv et Va'ethanan : Aimez la vérité et la paix

  • steveohana5
  • il y a 7 heures
  • 15 min de lecture

Entre Ticha BeAv et Chabbat Na’hamou, Va’ethanan nous invite à examiner nos divisions. L’unité ne consiste pas à obliger l’autre à penser comme nous.Respecter son adversaire, c’est écouter et reconnaître la part de vérité qu’il porte.Beit Hillel et Beit Chammaï ont maintenu leurs désaccords sans rompre leurs liens.Aimer la vérité et la paix, c’est apprendre à vivre ensemble sans effacer nos différences.

 

Résumé de la Paracha

Moché raconte comment il a supplié Dieu de le laisser entrer en terre d'Israël, et comment sa demande a été refusée. Il lui est dit de monter sur le sommet du Pisga pour regarder le pays, puis de préparer Yehochoua à y conduire le peuple. Il exhorte alors Israël à observer les lois sans rien y ajouter ni rien en retrancher, et rappelle qu'au Horeb le peuple n'a vu aucune forme, seulement entendu une voix, ce qui fonde l'interdiction de toute représentation. Il annonce que l'infidélité conduira à l'exil, et que la recherche de Dieu depuis l'exil ramènera le peuple. Il met à part trois villes de refuge à l'est du Jourdain, Betser, Ramot et Golan. Il redonne ensuite les dix commandements, dans une version qui présente plusieurs différences avec celle de Chemot, et rappelle que le peuple, effrayé par la voix, lui a demandé de servir d'intermédiaire. Vient le Chema Israël, puis le commandement d'aimer Dieu, de garder ces paroles sur le cœur, de les enseigner aux enfants, de les lier au bras et de les inscrire aux montants des portes. Moché avertit que l'aisance fait oublier, et prévoit la question du fils qui demandera un jour le sens de ces lois. La parasha s'achève sur la mise en garde contre les alliances et les mariages avec les nations du pays, et sur cette raison donnée à l'élection : non pas le nombre, mais l'amour et le serment fait aux pères.


Zacharie 8:19  : "Aimez la vérité et la paix"
Zacharie 8:19 : "Aimez la vérité et la paix"

 

Le neuf Av, au matin, nous récitons les kinot, ces élégies qui pleurent la destruction du Temple et les malheurs qui ont suivi. Deux jours plus tard vient le Chabbat qui porte le nom de la consolation, Chabbat Na'hamou, d'après les premiers mots de la haftara : נחמו נחמו עמי, consolez, consolez mon peuple. C'est ce Chabbat là que nous lisons Va'ethanan.

Et chaque année, entre les deux, la même phrase revient. Il faut s'unir. Elle est vraie et elle ne coûte rien. Le plus souvent, elle est prononcée au moment précis où personne n'a l'intention de réexaminer sa propre conduite. Elle devient alors une exigence adressée à l'autre camp : tais toi, cède le premier, adopte ma définition du bien commun. Un appel à l'unité qui ne coûte rien à celui qui le lance n'est pas un appel à l'unité, c'est une sommation.


Ce qui manque est l'examen de conscience. Yom Kippour place chacun devant Dieu et l'interroge sur son âme. Ticha BeAv pourrait faire autre chose : placer le peuple devant lui même et l'interroger sur ses liens. Non pas seulement pourquoi le Temple a été détruit, mais si nous sommes en train de redevenir capables de le recevoir.

 

La grammaire du respect

Va'ethanan redonne les dix commandements. Rav Fohrman propose de les lire non comme dix lois mais comme cinq principes, chacun s'exprimant deux fois : une fois dans la relation avec le Créateur, une fois dans la relation avec le prochain. La première table et la seconde ne sont pas deux listes indépendantes, ce sont deux colonnes d'un même tableau.


Le premier principe est de reconnaître que l'autre existe. Ne pas nier Dieu, ne pas tuer un homme.


Le deuxième est de ne pas trahir une relation qui exige l'exclusivité. Pas d'autres dieux, pas d'adultère.


Le troisième est de ne pas s'approprier ce par quoi l'autre s'exprime dans le monde. Pour Dieu, c'est son Nom. Pour un homme, c'est son corps, et les Sages lisent l'interdit du vol comme celui de l'enlèvement.


Le quatrième est de témoigner justement de lui. Le Chabbat est un témoignage sur l'œuvre de Dieu, le témoignage en justice porte sur les actes d'un homme.


Le cinquième est de reconnaître sa propre place, et de ne pas convoiter celle d'un autre. Honorer ses parents, ne pas convoiter.


Nous croyons savoir ce qu'est le respect. Nous pensons à la politesse, à l'absence d'insulte. Le texte parle d'autre chose, et il nous trouve en défaut sur deux degrés au moins.

 

Le témoin de vide

Il existe une différence entre les deux versions du Décalogue. Dans Chemot il est écrit לא תענה ברעך עד שקר, tu ne témoigneras pas contre ton prochain en témoin de mensonge. Dans Devarim il est écrit עד שוא, témoin de vide. Et שוא, vide, est le mot du troisième commandement : לא תשא את שם ה' אלהיך לשוא, tu ne porteras pas le Nom de l'Éternel ton Dieu à vide.


La différence n'est pas une variante de style. Le faux témoignage est facile à éviter : il suffit de ne pas mentir. Le témoignage de vide ne l'est pas. On peut ne dire que des choses exactes sur son adversaire et être malgré tout un témoin de vide. Il suffit de le décrire sans son intérieur. Sans ses peurs, sans sa mémoire, sans ce qu'il essaie de protéger, sans les raisons qui, de sa place, lui paraissent bonnes. Un portrait exact dont on a retiré le sujet.


C'est la définition de la caricature, et elle est disponible pour tout le monde. Le religieux qui décrit le laïc comme un homme vide de contenu. Le laïc qui décrit la foi comme une pathologie ou un archaïsme. L'Israélien qui estime que le Juif de diaspora n'a pas voix au chapitre. Le Juif de diaspora qui juge sans porter le poids de la vie israélienne.


Rav Fohrman fait remarquer que le verbe תשא ne signifie pas exactement prendre, mais soulever et emporter, comme si le Nom était une chose que l'on peut ramasser et emmener avec soi. C'est exactement ce que nous faisons avec les étiquettes. Nous détachons le nom de la personne, nous l'emportons, nous nous en servons dans nos conversations. La personne, elle, reste sur place, vidée. Nous portons le nom de notre frère à vide.


Le Chema, introduit dans Vaet’hanan, commence par שמע, écoute, et s'achève sur אחד, un. Dans le rouleau, deux lettres de ces mots sont écrites plus grandes que les autres, le ע et le ד, et ensemble elles forment עד, témoin. Le Juif qui récite le Chema est constitué témoin. On ne peut pas être témoin du Un et témoin de vide au sujet de son frère. Et il faut noter que le premier mot n'est pas unis toi. Le premier mot est écoute.

 

Le second oubli

Il existe une seconde manière d'oublier ce qu'est le respect, et elle ne fait aucun bruit.


Elle ne produit pas d'insulte, elle produit un mur. Ne pas entrer dans le monde de l'autre, ne pas manger à sa table, ne pas mettre nos enfants dans la même école, ne pas lire ce qu'il écrit, ne pas s'allier avec lui même lorsque nos intérêts coïncident. Cette séparation est respectable. Nous l'appelons lucidité, rigueur, refus du compromis, parfois pureté. Elle se présente toujours comme une exigence, jamais comme un mépris.


Mais un mur est un jugement exécuté sans procès. Et il produit à terme le même résultat que la caricature : je ne sais plus rien de celui dont je suis séparé, donc je peux le décrire à ma guise. Les deux fautes se nourrissent l'une l'autre. Le vide que je fabrique justifie la séparation, et la séparation garantit que ce vide ne sera jamais démenti.


Sur ces deux points, la tradition ne propose pas un sentiment. Elle propose une manière de faire.

 

Ce que Hillel a compris

Pourquoi la loi suit elle Beit Hillel et non Beit Chammaï ? Erouvin 13b répond que Beit Hillel était נוחין ועלובין, accommodants et effacés, et surtout qu'ils enseignaient les paroles de Beit Chammaï avant les leurs.


Arrêtons nous là. La question posée est une question de vérité : quelle école a raison. La réponse donnée est une réponse de comportement : celle qui savait dire la position de l'autre en premier. Et le Talmud précise ailleurs que Beit Chammaï était plus aiguisé, plus fin dans l'analyse. Le camp le plus intelligent a perdu. Ce n'est donc pas la puissance du raisonnement qui décide, c'est la capacité de porter la position d'en face.


Cela veut dire que le respect n'est pas un supplément moral ajouté à la recherche de la vérité. Il en est un instrument. Celui qui vide son adversaire s'est privé de la moitié des données du problème. La haine gratuite n'est pas seulement une faute, elle rend aveugle et donc bête.


C'est le sens de la formule אלו ואלו דברי אלהים חיים, celles ci et celles là sont paroles du Dieu vivant. Non pas que tout se vaut. Mais que mon adversaire ne détient pas seulement un intérêt ou une erreur. Il détient une vérité. Il voit quelque chose qui reste invisible depuis ma place.

 

Composer plutôt que négocier

De cette disposition peut naître autre chose qu'une décision. Parfois, elle produit un terme nouveau.


Un compromis négocie entre des intérêts. Tu veux ceci, je veux cela, coupons la poire, blessons nous à parts égales. Le compromis traite l'autre comme un obstacle à contourner, et il laisse les deux positions intactes, simplement diminuées.


Un troisième terme fait autre chose. Il dit : ce que tu défends est vrai, ce que je défends est vrai, donc c'est le cadre qui nous oppose qui est faux.


Herzl en a donné un exemple. Dans Altneuland, la “Nouvelle Société” qu’il imagine mise en place dans l’Etat Juif n'est ni capitaliste ni collectiviste, et il appelle son système le mutualisme. La liberté et l'initiative sont la vérité du capitalisme. La justice et l'égalité sont la vérité du socialisme. Aucun des deux n'est complet, et Herzl refuse de choisir. Mais il ne se contente pas de déplacer le curseur entre les deux. Il introduit un corps qui n'existait dans aucun des deux systèmes, la coopérative, qui n'est ni l'individu ni l'État. Il change l'unité de base de l'économie. Le troisième terme n'est pas un point sur la ligne, c'est un organe ajouté.


Or on ne trouve un troisième terme qu'après avoir accordé à l'adversaire qu'il a raison sur quelque chose. C'est pourquoi le témoin de vide ne trouvera jamais rien. Une fois qu'on a décrété que l'autre n'a pas d'intérieur, il ne reste que deux issues, la victoire ou le compromis.

 

Quand aucun troisième terme n'est possible

Parfois, certains désaccords ne se composent pas. Un mariage est valide ou il ne l'est pas. Il n'existe aucune position intermédiaire.


C'était exactement la situation de Beit Hillel et de Beit Chammaï. Ils étaient en désaccord sur le droit matrimonial et donc sur la légitimité des enfants nés de certaines unions. Le désaccord le plus intime qui soit, puisqu'il touche à la filiation elle même.


Et voici ce que rapporte le Talmud : לא נמנעו בית שמאי מלישא נשים מבית הלל ולא בית הלל מבית שמאי, Beit Chammaï ne s'est pas abstenu d'épouser des femmes de Beit Hillel, ni Beit Hillel de Beit Chammaï. Chacun a continué à donner ses enfants à l'autre maison, en sachant que celle ci tenait certaines de ces unions pour invalides.


Le désaccord est resté entier. Aucune des deux écoles n'a cédé sur le fond. Et le lien a été maintenu au travers. Quand le troisième terme est impossible dans le contenu, il se déplace dans la relation.


Le verset que le Talmud cite pour l'expliquer est האמת והשלום אהבו, aimez la vérité et la paix. Nous y reviendrons.

 

Pourquoi cela nous est devenu si difficile

On peut trouver la méthode de Hillel admirable et la juger inapplicable. Il faut alors comprendre ce qu'elle coûte réellement.


Énoncer d'abord la position de son adversaire suppose de reconnaître qu'il détient quelque chose de vrai. Et reconnaître cela revient à admettre une chose bien plus lourde : que ma propre position est partielle. Que je vois depuis un endroit, et que cet endroit ne donne pas sur tout. Que je suis une part et non le tout.


Pour certains, cet aveu est supportable. Pour d'autres, il est vécu comme une disparition. Le dernier principe du Décalogue explique la différence.


Rav Fohrman fait remarquer que convoiter n'est pas vouloir un objet. Le texte insiste avec une obsession étrange : ne convoite pas sa maison, sa femme, son serviteur, sa servante, tout ce qui est à lui. Si l'objet était en cause, il suffirait d'aller en acheter un semblable et l'affaire serait close. Ce n'est pas l'objet. Ce que je veux, en réalité, c'est être lui. Je me raconte que si j'obtiens assez de ce qui lui appartient, je finirai par sortir de cette place étroite que j'appelle ma vie. Sous la convoitise il y a une phrase : je ne suis pas assez.


Honorer ses parents est l'acte exactement inverse. Si je jugeais que l'éducation, la lignée et la vie même qu'ils m'ont transmises étaient un mauvais lot, je n'aurais aucune raison de les honorer, seulement des raisons de leur en vouloir. Les honorer, c'est déclarer que ce que j'ai reçu valait la peine d'être reçu. C'est donc une affirmation qui porte sur moi avant de porter sur eux. Elle dit que ma place vaut quelque chose.


Et c'est la seule relation de tout le Décalogue que l'on n'a pas choisie. On choisit un conjoint, des associés, une communauté, et l'on peut choisir de servir Dieu. Personne ne choisit ses parents. C'est précisément cette relation là que la Torah place au sommet de la grammaire du respect.


Transposons ces deux gestes du particulier au collectif.


Convoiter, pour un camp, ce n'est pas vouloir la maison du voisin. C'est vouloir être le peuple entier. Rêver d'un pays où son propre courant serait tout le fleuve, où les autres auraient disparu, se seraient ralliés ou se seraient tus. Ce n'est pas vouloir une place de plus, c'est vouloir toutes les places.


Honorer ses parents, pour un camp, c'est accepter une lignée que l'on n'a pas choisie et qui contient des gens dont on a honte. Le laïc gêné par la religion de ses aïeux. Le religieux gêné par les pionniers laïcs qui ont asséché les marais. L'Israélien gêné par la diaspora, le Juif de diaspora gêné par Israël. Chacun voudrait une généalogie épurée, et c'est encore de la convoitise.


Voilà le lien avec Hillel.


Celui qui a accepté sa place peut concéder un point à son adversaire, parce que sa place ne se mesure pas à sa totalité. Elle est une part reçue, et une part reçue reste entière même si elle est petite.


Celui qui ne l'a pas acceptée ne le peut pas. Sa position n'est pas pour lui une place parmi d'autres, c'est une prétention à être le tout. Chaque vérité accordée à l'adversaire lui est donc arrachée. Il ne refuse pas de concéder par entêtement. Il refuse par vertige.

On comprend alors d'où vient le témoin de vide. Ce n'est ni de la paresse ni de la méchanceté ordinaire. Celui qui n'a pas accepté sa place a besoin que son adversaire soit vide. Il en a besoin, car si l'autre détenait une vérité, lui ne serait plus qu'une partie. La caricature n'est pas un relâchement du langage, c'est une nécessité intérieure.


Et l'on relit autrement le mot du Talmud. Beit Hillel était עלובין, effacé. On entend souvent cela comme une petite opinion de soi. C'est le contraire. Seul un homme assuré de sa place peut se permettre de s'effacer. Celui qui craint pour son existence ne peut jamais être modeste.


L'amour gratuit n'est donc pas un sentiment, et il ne commence pas par l'autre. Il commence le jour où j'accepte la famille que je n'ai pas choisie, avec ses membres encombrants, ridicules ou dangereux. La haine de mon frère porte très rarement sur mon frère. Elle est le symptôme de ce que je refuse dans mon propre héritage.

 

La vérité et la paix

Revenons au verset que les Sages citaient pour expliquer ces mariages.

כה אמר ה' צבאות צום הרביעי וצום החמישי וצום השביעי וצום העשירי יהיה לבית יהודה לששון ולשמחה ולמעדים טובים והאמת והשלום אהבו,

Ainsi parle l'Éternel des armées : le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième deviendront pour la maison de Juda allégresse, joie et bonnes fêtes ; et aimez la vérité et la paix.


Le cinquième mois est le mois d'Av. C'est notre jeûne.


Trois choses dans ce verset méritent qu'on s'y arrête.


D'abord, les jeûnes ne sont pas supprimés. Le neuf Av ne disparaît pas du calendrier, il change de nature. Rien n'est effacé, tout est retourné. C'est déjà la structure que nous avons vue chez Hillel et Chammaï : le désaccord n'a pas été annulé, sa portée a changé.


Ensuite, le verset commence comme une promesse et s'achève comme un ordre. Dieu annonce à la troisième personne ce qui adviendra, puis, sans transition, s'adresse directement à ses auditeurs et leur commande d'aimer. La consolation est donnée d'avance, le travail est exigé après. C'est exactement le rythme de ces jours ci. Nous n'avons rien réparé, et Chabbat Na'hamou vient quand même.


Enfin, il n'y a qu'un seul verbe pour deux objets. Le texte ne dit pas aimez la vérité et aimez la paix, comme s'il s'agissait de deux devoirs distincts entre lesquels il faudrait doser. Il dit aimez la vérité et la paix, d'un seul mouvement. Et il place la vérité en premier.

Or nous vivons comme si ces deux choses se disputaient un même espace. Nous croyons que faire la paix suppose de taire une part de ce que nous pensons, et que dire ce que nous pensons suppose de rompre. Toute notre vie publique repose sur ce marchandage. Les appels à l'unité demandent qu'on sacrifie un peu de vérité. Ceux qui refusent de céder sur la vérité tiennent la rupture pour le prix à payer.


Le verset dit que ce marchandage est l'erreur elle même. Et les Sages, en le citant, expliquent pourquoi.


Beit Hillel et Beit Chammaï n'ont rien abandonné de leurs positions. Aucune des deux écoles n'a adouci sa règle sur le droit matrimonial pour rendre les mariages plus faciles. Elles ont continué à enseigner exactement ce qu'elles tenaient pour vrai. Ce qu'elles ont abandonné est autre chose : l'idée qu'un désaccord, même sur ce qu'il y a de plus grave, autorise à rompre le lien.


La vérité appartient à l'étude et à la décision. La paix appartient à autre chose : aux fêtes, aux mariages, aux enfants qu'on se donne. Les deux ne se disputent rien, parce qu'elles ne logent pas au même endroit. Nous les croyons rivales seulement parce que nous avons pris l'habitude de faire la paix dans les opinions, là où elle ne se fait pas.


Aimer la vérité et la paix ne signifie donc pas trouver un point d'équilibre entre les deux. Cela signifie tenir chacune entièrement, dans son domaine propre. Dire tout ce que je crois vrai, et ne rien retrancher de ce qui me lie.

 

L'unité n'est pas à nous

Reste une question que ce verset laisse ouverte. Pourquoi faut il un ordre ? Si la vérité et la paix ne se disputent rien, pourquoi devons nous être sommés de les aimer ensemble ?

Parce que le monde, tel qu'il nous est donné, est fait de dualités qui ne se referment pas. Ce n'est ni un accident de l'histoire juive ni une pathologie israélienne. Les positions se contredisent, les biens s'excluent, et il n'existe aucun point de vue depuis lequel tout s'accorderait. Aucun de nous ne l'occupe.


La tradition ne cache pas cet état des choses, elle l'inscrit dans le texte. Après la guerre contre Amalek il est écrit כי יד על כס יה, car une main est sur le trône de Yah, et Rachi relève que le Nom y est écrit à moitié et le trône amputé d'une lettre. Tant qu'Amalek subsiste, dit il, ni le Nom ni le trône ne sont entiers. Le monde fonctionne avec des noms incomplets.


Le Chema dit la même chose autrement. ה' אלהינו ה' אחד, l'Éternel notre Dieu, l'Éternel est un. L'unité y est affirmée de Dieu, pas de nous. Nous ne la possédons pas, nous en témoignons. Et le mot choisi n'est pas יחיד, seul, mais אחד, un, qui ne désigne pas l'absence de multiplicité mais ce qui la tient ensemble. L'unité qui nous est promise n'abolira pas les positions. Elle les rassemblera.


Zacharie, dans le même livre que notre verset, en donne l'heure. והיה ה' למלך על כל הארץ ביום ההוא יהיה ה' אחד ושמו אחד, l'Éternel sera roi sur toute la terre ; en ce jour l'Éternel sera un et Son Nom sera un. Formule étonnante, puisque Dieu est un depuis toujours. Ce qui n'est pas encore un, c'est le Nom, c'est à dire la manière dont Il se donne à voir dans le monde. L'unité existe à la Source. Elle n'est pas encore lisible ici.


Cela change la nature de ce qui nous est demandé. Nous ne sommes pas chargés de produire l'unité. Nous en sommes incapables, et chaque tentative pour la fabriquer par nos propres moyens s'achève de la même façon : un camp décide qu'il est le tout et appelle unité sa propre victoire. C'est précisément ce que le Temple interdisait de croire. Il n'appartenait à aucune fraction du peuple. Il était le point vers lequel tous se tournaient, jamais l'objet que l'un d'eux détenait. Le jour où un peuple se met à penser que l'unité est une chose qu'un camp peut posséder, le lieu de l'orientation devient un enjeu de propriété, et il tombe.


Une tradition kabbalistique ajoute une pièce à ce dispositif. Dans le monde à venir, dit elle, la loi suivra Beit Chammaï. La position écartée n'était donc pas fausse. Elle était prématurée. Elle attend son heure, qui n'est pas la nôtre.


Voilà ce qui rend l'intervalle supportable. Je n'ai pas besoin d'anéantir la position de mon adversaire, parce que je ne suis pas le juge de son heure. Je peux tenir la mienne entièrement, décider selon elle, agir selon elle, et lui laisser la sienne intacte. Ce n'est ni du relativisme ni de la tiédeur. C'est de la patience.


Et c'est exactement ce que faisaient les deux écoles. Elles ne cherchaient pas à se fondre. Elles ont fait autre chose, plus modeste et plus difficile : elles ont trouvé comment vivre à l'intérieur d'un désaccord qui ne se refermait pas.


Herzl, à sa manière, a montré la même chose. Il ne prétendait annoncer aucune fin des temps. Ce qu'il a établi est plus utile qu'une prophétie. Il a montré qu'à l'intérieur d'une opposition qu'on croyait indépassable, il restait possible de bâtir une forme qui rendait justice aux deux vérités en présence. Son mutualisme n'a pas réconcilié le capitalisme et le socialisme. Il a rendu leur coexistence habitable.


C'est le seul travail qui nous incombe. Non pas fermer la dualité, ce qui ne dépend pas de nous, mais chercher, à l'intérieur d'elle, les formes qui permettent d'y vivre ensemble sans que personne renonce à ce qu'il tient pour vrai.


Aimez la vérité et la paix. Ce n'est pas la description d'un monde réconcilié. C'est la règle de conduite d'un monde qui ne l'est pas encore.

 

L'examen

Que je pense au Juif dont les positions me paraissent les plus dangereuses. Puis que je me demande, non pas si j'ai raison contre lui, car c'est possible, mais ce que j'ai retranché du lien. S'il pourrait encore s'asseoir à ma table. Si je lis ce qu'il écrit. Si mes enfants et les siens se connaissent. Et si je serais capable, avant de dire ce que je pense, d'énoncer sa position mieux qu'il ne le ferait lui même.


La question n'est pas de savoir si nous méritons le troisième Temple. Elle est plus simple et plus dure. Supporterions nous d'y être ensemble, dans la même cour, avec ceux là précisément.


Si la réponse nous fait hésiter, also ce jeûne aura été utile.


Bon jêune et chabbat chalom!


לקרוא בעברית


 
 
 

Commentaires


©2020 par Un autre regard. Créé avec Wix.com

bottom of page