Nitsavim-Vayelekh - Ecouter avant de savoir
- steveohana5
- il y a 5 jours
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Nitsavim nous révèle que le retour à Sion n’est pas la fin de notre histoire : après le retour de la terre vient celui du cœur. Mais cette transformation ne se décrète pas : וּמָל ה׳ אֱלֹהֶיךָ אֶת לְבָבְךָ, « Hachem ton Dieu circoncira ton cœur ». Notre tâche commence donc par Hakel : rassembler tout Israël, du chef au puiseur d’eau, pour réapprendre à écouter ensemble une Torah qu’aucun camp ne possède à lui seul. Peut-être notre principal obstacle est-il précisément de croire que nous savons déjà ce que Dieu attend de nous. La dernière mitsva nous invite moins à figer une doctrine qu’à transmettre un chant : la suite de notre histoire naîtra peut-être lorsque nous accepterons enfin d’écouter avant de savoir.

Résumé de Nitsavim (Devarim 29,9 à 30,20)
Moshé rassemble tout le peuple, des chefs jusqu'au porteur d'eau, pour sceller l'Alliance — avec les présents comme avec les générations à venir. Il met en garde contre celui qui l'entend et se rassure intérieurement, racine d'où sortent poison et absinthe, et décrit la terre dévastée devant laquelle les nations demanderont pourquoi. Puis vient la prophétie du retour : exil, dispersion, retour vers Dieu, rassemblement des exilés, retour sur la terre, et circoncision du cœur. Moshé affirme ensuite que cette Torah n'est ni au ciel ni au-delà des mers, mais dans la bouche et dans le cœur, et il conclut en plaçant devant le peuple la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction : וּבָחַרְתָּ בַּחַיִּים, choisis la vie.
Résumé de Vayelekh (Devarim 31,1 à 30)
Moshé, âgé de cent vingt ans, annonce qu'il ne franchira pas le Jourdain et installe Yehoshoua devant tout Israël en lui disant d'être fort et courageux. Il écrit la Torah, la confie aux cohanim et aux anciens, et ordonne le rassemblement de tout le peuple tous les sept ans, à la sortie de la chemita, pour la lire à voix haute. Dieu prévient alors Moshé que le peuple se détournera et qu'Il cachera Sa face, et Il ordonne d'écrire le chant qui servira de témoin, car il ne sera pas oublié de la bouche de la descendance.
Ce qui frappe dans Nitsavim et Vayelekh, c’est la précision avec laquelle la Torah semble annoncer le destin d’Israël. L’exil, la dispersion parmi les nations, puis le retour :
וְשָׁב ה׳ אֱלֹהֶיךָ אֶת שְׁבוּתְךָ וְרִחֲמֶךָ וְשָׁב וְקִבֶּצְךָ מִכָּל הָעַמִּים אֲשֶׁר הֱפִיצְךָ ה׳ אֱלֹהֶיךָ שָׁמָּה
« Hachem ton Dieu ramènera tes captifs, Il aura pitié de toi et Il te rassemblera d’entre tous les peuples parmi lesquels Il t’aura dispersé. »(30,3)
Puis :
וֶהֱבִיאֲךָ ה׳ אֱלֹהֶיךָ אֶל הָאָרֶץ אֲשֶׁר יָרְשׁוּ אֲבֹתֶיךָ וִירִשְׁתָּהּ
« Il te conduira vers la terre que tes pères ont possédée, et tu la posséderas. »(30,5)
Nous ne pouvons plus lire ces versets comme nos ancêtres. La dispersion appartient à notre histoire. Le rassemblement des exilés et le retour à Sion sont sous nos yeux.
Mais le texte ne s’arrête pas là. À peine le retour annoncé, une nouvelle étape commence :
וּמָל ה׳ אֱלֹהֶיךָ אֶת לְבָבְךָ וְאֶת לְבַב זַרְעֶךָ לְאַהֲבָה אֶת ה׳ אֱלֹהֶיךָ בְּכָל לְבָבְךָ וּבְכָל נַפְשְׁךָ לְמַעַן חַיֶּיךָ
« Hachem ton Dieu circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance, afin que tu aimes Hachem ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, afin que tu vives. »(30,6)
L’ordre est inverse de celui que nous aurions spontanément imaginé : la terre d’abord, le cœur ensuite. Le retour à Sion n’était donc pas un aboutissement. Il ouvrait une transformation dont nous ne connaissons pas encore la forme.
Depuis un siècle, nous avons tenté plusieurs réponses. L’État a largement repris les institutions et les catégories des démocraties occidentales. Le monde de la Torah a conservé une tradition façonnée par de longs siècles d’exil. Le sionisme religieux a voulu réunir Torah et souveraineté, mais sa synthèse s’est souvent concentrée sur la terre au risque d’oublier l’unité du peuple. Aucune de ces réponses ne suffit pleinement aujourd’hui. Il serait pourtant présomptueux de croire qu’il nous appartient simplement d’en fabriquer une quatrième.
Le texte invite à davantage d’humilité. Il ne dit pas que nous circoncirons notre cœur. Il dit que Dieu le fera.
Ailleurs pourtant, cette circoncision était notre travail :
וּמַלְתֶּם אֵת עָרְלַת לְבַבְכֶם
« Vous circoncirez le prépuce de votre cœur. »(10,16)
Ici, la formulation change. La transformation ne nous appartient plus entièrement.
Nitsavim et Vayelekh nous indiquent cependant comment nous y préparer.
Nitsavim s’ouvre par un rassemblement :
אַתֶּם נִצָּבִים הַיּוֹם כֻּלְּכֶם לִפְנֵי ה׳ אֱלֹהֵיכֶם רָאשֵׁיכֶם שִׁבְטֵיכֶם זִקְנֵיכֶם וְשֹׁטְרֵיכֶם כֹּל אִישׁ יִשְׂרָאֵל. טַפְּכֶם נְשֵׁיכֶם וְגֵרְךָ אֲשֶׁר בְּקֶרֶב מַחֲנֶיךָ מֵחֹטֵב עֵצֶיךָ עַד שֹׁאֵב מֵימֶיךָ
« Vous vous tenez aujourd’hui, vous tous, devant Hachem votre Dieu : vos chefs, vos tribus, vos anciens, vos officiers, tout homme d’Israël, vos enfants, vos femmes, l’étranger qui est au milieu de ton camp, depuis celui qui coupe ton bois jusqu’à celui qui puise ton eau. »(29,9-10)
Personne ne manque. Ni le chef, ni l’enfant, ni l’étranger, ni le plus humble des travailleurs. L’Alliance n’est pas conclue avec un secteur d’Israël.
Et pourtant, aussitôt l’Alliance scellée, Moshé s’inquiète. Non pas d’un ennemi extérieur, mais de quelqu’un qui se tient là, au milieu du rassemblement :
פֶּן יֵשׁ בָּכֶם אִישׁ אוֹ אִשָּׁה אוֹ מִשְׁפָּחָה אוֹ שֵׁבֶט אֲשֶׁר לְבָבוֹ פֹנֶה הַיּוֹם מֵעִם ה׳ אֱלֹהֵינוּ… פֶּן יֵשׁ בָּכֶם שֹׁרֶשׁ פֹּרֶה רֹאשׁ וְלַעֲנָה
« De peur qu’il n’y ait parmi vous un homme, une femme, une famille ou une tribu dont le cœur se détourne aujourd’hui de Hachem notre Dieu… de peur qu’il n’y ait parmi vous une racine qui produise poison et absinthe. »(29,17)
Puis vient la description de cet homme :
וְהָיָה בְּשָׁמְעוֹ אֶת דִּבְרֵי הָאָלָה הַזֹּאת וְהִתְבָּרֵךְ בִּלְבָבוֹ לֵאמֹר שָׁלוֹם יִהְיֶה לִּי כִּי בִּשְׁרִרוּת לִבִּי אֵלֵךְ
« Et il arrivera qu’en entendant les paroles de cette imprécation, il se bénira dans son cœur en disant : tout ira bien pour moi, car j’irai selon ce que dicte mon cœur. »(29,18)
Il est présent. Il écoute. Mais il n’entend rien qui puisse le remettre en cause.
Rachi explique בִּשְׁרִרוּת לִבִּי comme ce que son cœur lui montre. Cet homme suit sa propre lecture du réel. Il sait déjà ce que le texte veut dire et à qui il s’applique.
C’est peut-être notre tentation la plus constante. Après chaque événement, chacun sait très vite ce qu’il confirme de sa propre vision, qui est responsable, quel camp avait raison. La racine empoisonnée ne pousse pas seulement sur l’ignorance. Elle peut aussi pousser sur la certitude.
Dans Vayelekh, l’ordre du rassemblement revient, cette fois sous la forme de Hakhel :
מִקֵּץ שֶׁבַע שָׁנִים בְּמֹעֵד שְׁנַת הַשְּׁמִטָּה בְּחַג הַסֻּכּוֹת… תִּקְרָא אֶת הַתּוֹרָה הַזֹּאת נֶגֶד כָּל יִשְׂרָאֵל בְּאָזְנֵיהֶם
« Au bout de sept ans, à l’époque de l’année de chemita, lors de la fête de Souccot… tu liras cette Torah devant tout Israël, à leurs oreilles. »(31,10-11)
Puis :
הַקְהֵל אֶת הָעָם הָאֲנָשִׁים וְהַנָּשִׁים וְהַטַּף וְגֵרְךָ אֲשֶׁר בִּשְׁעָרֶיךָ לְמַעַן יִשְׁמְעוּ וּלְמַעַן יִלְמְדוּ
« Rassemble le peuple, les hommes, les femmes, les enfants et l’étranger qui est dans tes portes, afin qu’ils entendent et qu’ils apprennent. »(31,12)
Le peuple connaît déjà la Torah. Pourtant, il faut la lui relire, à voix haute, à ses oreilles. Tous les sept ans, il faut recommencer à écouter.
Et le moment choisi n’est pas indifférent. Hakel vient à la sortie de la chemita, après une année où la terre a cessé d’être exploitée comme une propriété ordinaire et où les dettes ont été remises. Ce n’est qu’après cette interruption de nos rapports habituels à la terre, à la richesse et à la possession que tout Israël est appelé à réentendre la Torah ensemble.
Le premier ordre n’est donc pas de définir la nouvelle synthèse. Il est de rassembler et d’écouter.
Hakel dit plus qu’un simple appel à l’unité. Il suggère qu’aucune partie du peuple ne peut, seule, entendre toute la Torah dont Israël a aujourd’hui besoin.
La circoncision du cœur pourrait alors désigner cette disponibilité nouvelle : reconnaître que notre lecture de la Torah n’épuise pas la Torah, et que quelque chose peut encore nous être appris par les autres parties du peuple.
Vayelekh ajoute enfin une dernière indication.
Moshé a cent vingt ans. Il annonce qu’il ne peut plus לָצֵאת וְלָבוֹא, « sortir et venir » (31,2). Au moment où sa parole personnelle va disparaître, Dieu lui dit :
וְעַתָּה כִּתְבוּ לָכֶם אֶת הַשִּׁירָה הַזֹּאת וְלַמְּדָהּ אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל שִׂימָהּ בְּפִיהֶם
« Et maintenant, écrivez pour vous ce chant, enseignez-le aux enfants d’Israël et placez-le dans leur bouche. »(31,19)
La dernière mitsva de la Torah n’est pas de formuler une doctrine définitive. Elle est d’écrire un chant et de le transmettre :
כִּי לֹא תִשָּׁכַח מִפִּי זַרְעוֹ
« Car il ne sera pas oublié de la bouche de sa descendance. »(31,21)
Nous sommes revenus sur la terre. Nous avons retrouvé la souveraineté. Mais nous n’avons pas achevé notre retour, et nous ne savons pas encore quelle forme il prendra.
Nitsavim et Vayelekh ne nous demandent peut-être pas de le savoir déjà.
Elles nous demandent de nous présenter tous ensemble devant l’Alliance, de réapprendre à écouter, et d’accepter que le texte puisse encore nous surprendre.
לקרוא בעברית:


Commentaires