Tetsave et Zachor - La destruction d'Amalek et la réparation d'Essav
- steveohana5
- 27 févr.
- 6 min de lecture
Chaque année avant Pourim, nous lisons Zachor, qui nous ordonne de nous souvenir d’Amalek. Le Rambam enseigne qu’à l’entrée en terre d’Israël, trois mitsvot structurent la nation : établir un roi, éliminer Amalek et construire le Temple. Amalek incarne la négation de la vocation nationale d’Israël et de son Alliance avec Dieu, principe que Rav Fohrman relie d’abord à la mémoire blessée d’Essav, puis fait remonter jusqu’à la faute d’Adam et au serpent. A travers la lutte finale contre Amalek, qui est la condition de la restauration de la souveraineté nationale juive complète et du Temple, s’opère en même temps la réparation d’Essav, dépassant le ressentiment pour coopérer avec Israël.

Ce chabbat, comme chaque chabbat avant la fête de Pourim, nous lirons le passage suivant, se trouvant dans la paracha Ki Tetse (Devarim 25, 17-19):
« Il t’a rencontré en route et a frappé à l’arrière tous ceux qui étaient affaiblis,ceux qui traînaient derrière toi. Toi, tu étais épuisé et exténué, et lui ne craignait pas Dieu. Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t’aura accordé le repos face à tous tes ennemis alentour, dans le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne en héritage pour l’occuper, alors tu effaceras le souvenir d’Amalek de dessous les cieux. Ne l’oublie pas. »
Le Rambam (Hilchot Melachim 1:1) explique qu’il y a trois commandements principaux adressés au peuple juif lors de son retour sur sa terre :
- Restaurer la royauté sur la terre d’Israël
- Eliminer Amalek
- Reconstruire le Beth Hamikdach
On peut se demander pourquoi l’élimination d’Amalek intervient au milieu de la restauration de la royauté et du temple.
Amalek, petit-fils d’Essav, correspond à un principe spirituel fondamental dans l’histoire : la négation de la vocation nationale du peuple juif. On le reconnaît à son projet génocidaire de destruction intégrale du peuple juif. Contrairement à des nations comme les Philistins ou l’Egypte, qui ont persécuté ou combattu le peuple juif pour des raisons économiques, territoriales ou stratégiques, Amalek, lui, est motivé par la seule ambition de détruire la nation d’Israël, même s’il doit pour cela y sacrifier sa propre vie.
Amalek surgit souvent aux moments où Israël s’apprête à affirmer ou à retrouver sa souveraineté sur sa terre. La première attaque a lieu dans la paracha Bechala’h, après la traversée de la mer, alors que la Torah rappelle que la distance vers l’entrée en Canaan n’était que de « onze jours de marche » (Devarim 1:2). Plus tard, le roi Shaül reçoit l’ordre de détruire Amalek, dirigé par Agag ; son échec permettra, selon la tradition, l’émergence ultérieure de Haman, qui agit au moment où le décret de Koresh (Cyrus) ouvre la voie au retour à Sion et à la reconstruction du Temple. De même, l’idéologie nazie se développe à l’époque où le sionisme politique prend forme et où la Déclaration Balfour envisage la renaissance nationale juive. Quant au régime iranien et à ses alliés, leur hostilité s’intensifie au moment où les Accords d’Abraham consolident la reconnaissance régionale de la souveraineté d’Israël.
Le rav Fohrman, dans ses très beaux enseignements sur Amalek, explique en détail l’origine de ce principe de négation de la vocation nationale d’Israël. Amalek, petit-fils d’Essav, correspond à une mémoire falsifiée de la rivalité Essav-Ya’akov, à partir de laquelle est entretenue une culture et même une morale du ressentiment. Plutôt que d’admettre la part de responsabilité de son grand-père Essav dans la transmission de son droit d’aînesse à Ya’akov et de célébrer la réconciliation qui a lieu entre les deux frères lors du retour de Ya’akov de l’exil de Lavan, il va perpétuer une falsification de l’histoire : il entretient l’idée qu’Essav aurait été spolié par la ruse de Ya’akov et qu’il serait, en réalité, le véritable détenteur légitime de la békhora. Dans cette perspective, l’existence d’Israël devient une offense permanente. Pour valider sa lecture de l’histoire, Amalek doit donc faire disparaître Israël. La destruction d’Israël constituerait la preuve, aux yeux des nations, que l’Alliance divine avec les descendants de Ya’akov n’existe pas ou n’a plus de validité.
De Haman aux mollahs iraniens, en passant par les nazis, on voit bien qu’Amalek ne correspond pas à un peuple (au sens ethnique du terme), mais davantage à un principe spirituel de négation de la vocation d’Israël et de son Alliance avec le créateur.
Rav Fohrman développe également une idée plus profonde concernant l’origine spirituelle d’Amalek. Le principe qu’incarne Amalek ne commence pas avec Essav ni même avec son petit-fils. Il trouve sa racine dans la faute d’Adam harishon.
La Guemara (Houlin 139b) pose une question célèbre : « המן מן התורה מנין ? » - Où trouve-t-on Haman dans la Torah ?”
La réponse donnée est un jeu de mots sur le verset de Berechit 3:11 : « המן העץ אשר צויתיך לבלתי אכול ממנו אכלת » - “As-tu mangé de l’arbre dont Je t’avais ordonné de ne pas manger ?”
Le mot “המן” dans ce verset fait écho à “המן”, Haman. La Guemara établit ainsi un lien symbolique entre Haman et la faute du Gan Eden.
Rav Fohrman explique que ce rapprochement n’est pas anecdotique. Il révèle une structure spirituelle commune. Le serpent du Gan Eden insinue que l’homme peut devenir autonome par rapport au Créateur. Il suggère que l’homme peut définir par lui-même le bien et le mal, établir sa propre morale, son propre projet, sans se référer au Père de la création. Le serpent introduit un principe de rupture avec l’autorité divine.
Dans cette perspective, Amalek représente historiquement ce même principe. Il conteste l’Alliance. Il nie que l’histoire soit orientée par une promesse divine. Il cherche à démontrer que la vocation d’Israël n’est pas réelle. À l’inverse, la manne, dont la sonorité rappelle celle de Haman, rétablit le lien entre Dieu et Ses créatures : chaque jour, elle enseigne que la subsistance d’Israël dépend directement du Créateur et que l’histoire n’est pas livrée à une autonomie humaine absolue, mais inscrite dans une relation vivante entre Dieu et Son peuple. Rav Fohrman souligne d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si l’attaque d’Amalek survient précisément après l’apparition de la manne dans la paracha Bechala’h : lorsque la dépendance quotidienne d’Israël envers Dieu devient manifeste, Amalek surgit pour contester ce lien et tenter d’en nier la signification.
La tradition souligne également une correspondance symbolique entre נחש et משיח, tous deux ayant une guematria de 358. Elle exprime l’idée que la même énergie spirituelle peut être orientée vers la négation ou vers la réparation. Le serpent incarne la tentative d’autonomie absolue vis-à-vis du Créateur. Le Machia’h, au contraire, représente le roi d’Israël capable de restaurer l’ordre voulu par Dieu dans l’histoire. Ainsi, selon cette lecture, Amalek n’est pas seulement un ennemi national. Il est l’expression historique d’un principe spirituel né au Gan Eden : la négation de l’Alliance et la volonté d’effacer le témoignage d’un Dieu engagé dans l’histoire.
On comprend dès lors pourquoi nous avons l’obligation de « nous souvenir d’Amalek », pourquoi la fête de Pourim se situe toujours au cœur des parachiot consacrées à la construction du Temple, et pourquoi le Rambam place l’élimination d’Amalek entre deux commandements nationaux : établir un roi et bâtir le Temple. Amalek constitue l’obstacle entre la souveraineté politique et la souveraineté spirituelle. La stabilité de la souveraineté d’Israël ne peut être assurée tant que l’idéologie d’effacement qui conteste sa légitimité n’est pas neutralisée. De même, le Temple de Jérusalem, lieu où se manifeste le lien entre le Créateur et Sa création, ne peut véritablement s’ériger tant que le principe qui nie ce lien demeure actif. Ainsi, la lutte contre Amalek ne relève pas d’une vengeance historique. Elle est la condition même de la réussite du projet divin pour la création.
Aujourd’hui, la lutte finale contre Amalek est menée de concert par les deux frères ennemis d’hier : Essav et Israël. Dans ce combat autant militaire que métaphysique, Essav retrouve finalement sa vocation, que son père Yitz’hak avait perçue. Tant qu’il demeure enfermé dans le ressentiment lié à la perte de la békhora, une part de lui reste prisonnière d’une mémoire blessée. Cette part nourrit la logique d’Amalek. Mais s’il accepte pleinement son histoire, s’il assume la responsabilité du choix de son ancêtre et intègre la réconciliation avec Ya’akov, alors il peut travailler de concert avec Israël pour déraciner la partie de lui qui le ronge et bâtir le royaume de D. sur la terre.
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