Souccot 5787 — Sortir du piège d’Essav
Depuis deux ans, à l’approche de Souccot, Israël se retrouve face au tribunal des nations, sommé de se justifier encore et encore. Mais la Torah raconte qu’après avoir affronté Essav, Yaakov ne reste pas prisonnier de son regard : il va à Souccot. Peut-être est-ce cela que la fête nous demande aujourd’hui : quitter enfin le face-à-face, retrouver notre propre souffle, notre confiance, notre vocation. Non plus seulement défendre notre existence, mais recommencer à l’habiter. Souccot devient alors l’appel à redevenir ce que nous sommes appelés à être : un peuple capable de transformer sa souveraineté en fraternité, en solidarité et en espérance pour le monde.

Il y a quelque chose d’étrangement répétitif dans nos fêtes de Tichri. Depuis plusieurs années, au moment même où nous nous préparons à entrer dans la soucca, Israël se retrouve devant l’assemblée des nations, sommé de se justifier, de répondre aux accusations, de défendre son droit à agir et parfois presque son droit à exister (voir nos dvar torah précédents ici et ici). Cette année encore, Binyamin Netanyahou doit utiliser la tribune de l’ONU pour défendre Israël et répondre aux critiques adressées à son armée.
Cette répétition est troublante parce que Souccot est précisément, chez Manitou, la fête de la rencontre entre Israël et l’universel. À Pessa’h, Israël sort d’Égypte et devient un peuple. À Chavouot, il reçoit la Torah. Mais à Souccot, la perspective s’élargit. Les soixante-dix taureaux offerts au Temple correspondent, selon nos Sages, aux soixante-dix nations. Souccot porte donc en elle la perspective d’une délivrance de l’humanité entière.
Manitou va jusqu’à présenter Souccot comme le Pessa’h futur de l’universel. Ce que le peuple hébreu a vécu en sortant d’Égypte doit un jour devenir possible pour tous : sortir de ses servitudes, reconnaître une transcendance au-dessus des puissances humaines et entrer dans le temps de la Providence. C’est pourquoi le Talmud raconte qu’à la fin des temps, lorsque les nations réclament elles aussi une mitsva, Dieu leur donne précisément celle de la soucca, comme si cette seule mitsva concentrait quelque chose d’essentiel de toute la Torah.
Pourquoi la soucca ?
Rabbi David Fohrman rappelle que Pessa’h et Souccot commémorent en réalité la même première nuit de liberté. À Pessa’h, nous nous souvenons de ce que les Hébreux ont mangé, la matsa. À Souccot, de l’endroit où ils ont dormi. Ils venaient de quitter l’esclavage, mais aussi une certaine sécurité matérielle. Pour la première fois, ils n’avaient plus de maître, mais ils n’avaient plus non plus de maison solide, de réserves ni de lendemain assuré. Ils avaient choisi la liberté et remis leurs besoins les plus élémentaires entre les mains de Dieu.
La soucca est donc une expérience de confiance. Elle nous enseigne que la maison est nécessaire, mais qu’elle n’est pas absolue, que la puissance est nécessaire, mais qu’elle ne suffit pas, que l’homme doit construire, se protéger, produire et gouverner sans prendre ses propres constructions pour la source ultime de sa sécurité.
Cette idée rejoint de façon saisissante un autre récit de la Torah. Lorsque Yaakov retrouve Essav après de longues années de séparation, leur rencontre est chargée de peur et de tension. Puis leurs chemins se séparent. Essav retourne à Séïr. Yaakov, lui, part à Souccot.
Ce détail est capital chez Manitou. Souccot vient après la confrontation avec Essav. Yaakov ne reste pas éternellement face à son frère pour lui expliquer pourquoi il avait droit à la bénédiction. Il ne passe pas le reste de sa vie à se justifier devant lui. À un certain moment, il se sépare d’Essav et poursuit sa route.
Mais cette séparation n’est pas seulement géographique. Elle signifie aussi se dégager d’un certain rapport au monde. Essav représente, dans la lecture du Maharal et de Manitou, une civilisation de la puissance, de l’organisation et de la maîtrise, qui risque de transformer l’efficacité en finalité. C’est là que Souccot prend tout son sens.
Notre civilisation moderne valorise la prévision, la planification, l’optimisation, la capacité à réduire l’incertitude et à contrôler le réel. Ces qualités sont nécessaires, et Israël lui-même leur doit une grande part de sa réussite. Mais elles deviennent dangereuses lorsqu’elles prétendent suffire à donner sens au monde.
La soucca rompt avec cette illusion. Pendant sept jours, nous quittons la maison solide, calculée, protégée, pour habiter sous un toit volontairement fragile. Non pour renoncer à la raison, à la technique ou à l’action, mais pour reconnaître leur limite. Tout ne peut pas être prévu, sécurisé, optimisé. Il existe dans l’existence une part irréductible de vulnérabilité, de lâcher prise et de confiance.
Souccot, c’est la prise de distance avec le Quatrième Empire (Empire de Rome), celui que le Maharal décrit comme l’« empire du rien » : un monde dans lequel les moyens deviennent toujours plus puissants tandis que la question de leur finalité s’efface. On maîtrise toujours davantage la nature et la technique, mais pour aller où ? On accumule la puissance et la richesse, mais pour servir quoi ? Souccot nous apprend ce lâcher-prise qui n’est pas une démission, mais la capacité d’agir de toutes nos forces sans perdre la conscience du sens premier de notre action.
Or ce Quatrième Empire est précisément celui d’Essav. La confrontation avec Essav n’est donc pas seulement une rivalité entre deux frères : elle oppose aussi deux manières d’habiter le monde, deux rapports à la puissance, au sens et à l’universel. C’est dans ce cadre que Manitou distingue les deux grandes contestations d’Israël. Ishmaël conteste l’héritage d’Isaac, donc la terre. Essav conteste la bénédiction de Yaakov, donc sa vocation. L’un demande : pourquoi cette terre serait-elle à toi ? L’autre : pourquoi prétendrais-tu porter une parole à visée universelle ?
La question palestinienne est devenue aujourd’hui l’un des lieux où ces deux contestations se rejoignent. Elle est d’abord un conflit réel de territoire, d’histoire et de souveraineté. Mais elle est aussi devenue, dans une large partie du discours occidental, le lieu privilégié où la critique d’Israël glisse facilement de ses actes à son existence même : de la contestation de ses choix militaires à celle de ses moyens de défense, de sa souveraineté, puis de sa légitimité comme État juif.
Israël peut légitimement contester des accusations qu’il estime fausses, des simplifications ou des doubles standards. Mais s’il ne fait que répondre à Essav, il risque de tomber dans son piège.
Car à force d’expliquer pourquoi nous avons le droit d’exister, nous risquons d’oublier pour quoi nous existons. Le mot hébreu למה, lama, peut aussi s’entendre comme le-mah, « vers quoi ? », « pour quoi ? » : non plus seulement justifier notre existence, mais en retrouver la finalité.
Le véritable danger n’est donc peut-être pas seulement que les nations refusent de reconnaître la légitimité d’Israël, mais qu’à force de passer son temps à se justifier d’exister auprès d’elles, Israël finisse par ne plus vivre pleinement sa propre existence.
Israël est déjà pour beaucoup une source d’inspiration et d’espérance, par sa vitalité, sa créativité, sa capacité à renaître et la force remarquable de ses solidarités dans l’épreuve. Mais Souccot nous invite à prendre nous-mêmes plus pleinement conscience de ce que cette réussite doit signifier. Notre souveraineté retrouvée ne nous donne pas seulement les moyens de nous défendre ; elle nous rend responsables de faire vivre, à l’échelle d’une société, les principes que nous avons reçus à travers le don de la Torah.
Notre vocation universelle ne consiste donc pas à donner des leçons au monde, mais à illustrer comment se traduisent les principes de fraternité, de solidarité et de responsabilité mutuelle hérités de la Torah, lorsqu’ils structurent une société souveraine.
La véritable sortie du piège d’Essav consiste peut-être là : ne plus faire de la justification de notre existence le centre de notre parole, mais prendre nous-mêmes pleinement conscience de ce pour quoi nous existons et simplement vivre en accord avec cette vocation.
Yaakov nous montre le chemin. Il rencontre Essav, se protège, lui parle, puis cesse de faire de cette confrontation le centre de son existence. Il va à Souccot.
À nous aussi de répondre lorsqu’il le faut, mais sans laisser le regard des nations définir notre identité. Notre réponse la plus profonde ne sera pas un discours de plus devant une assemblée vide à l’ONU, mais une société fraternelle et solidaire dans laquelle notre vocation deviendra visible.
Car l’élection n’est pas quelque chose qu’Israël doit faire reconnaître par les arguments ou la force. Elle est quelque chose qu’il doit rendre reconnaissable par sa manière particulière de vivre en tant que nation sur sa terre.
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