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Beréchit 5787 – Sanctifier le désir

steveohana5
8 oct.
5 min de lecture

Dans Beréchit, après avoir mangé de l’Arbre de la connaissance, Adam et Ève ne découvrent pas la morale, mais la puissance nouvelle de leur propre désir. Le Rav Fohrman montre qu’à partir de là, l’homme ne demande plus seulement « que veut Dieu ? », mais aussi « qu’est-ce que moi, je veux ? ». Le Rav Ashlag enseigne que ce désir de recevoir n’est pas mauvais en soi : il doit être orienté vers le don. L’argent devient alors un symbole puissant de ce choix entre recevoir pour recevoir ou recevoir pour donner. Sanctifier le désir, c’est faire de ce qui vient à nous une source de vie pour les autres.



Il y a dans le récit de la faute d’Adam et Ève une difficulté que nous ne remarquons presque plus tant l’histoire nous est familière. Pourquoi Dieu interdit-il précisément l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? La connaissance du bien et du mal ne devrait-elle pas être ce qui permet à l’homme de devenir un être moral ?


Rabbi David Fohrman, reprenant une intuition du Rambam, fait remarquer que le texte interdit cette lecture. Si Adam et Ève avaient été incapables, avant de manger du fruit, de distinguer le bien du mal, comment auraient-ils pu être tenus responsables d’avoir désobéi ? Ce que l’arbre introduit n’est donc pas la conscience morale.


Le Rambam oppose deux manières d’appréhender le monde. Avant la faute, l’homme pense en termes de emet et sheker, de vrai et de faux. Sa question fondamentale est : qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce que Dieu attend de moi ? Après la faute apparaît une autre catégorie, celle de tov et ra, du bon et du mauvais, c’est-à-dire aussi de ce qui m’attire et de ce qui me repousse. Un nouvel acteur fait irruption dans le jugement moral : moi, mon désir, ce que je veux. Fohrman souligne combien le texte insiste sur ce point lorsque Ève regarde le fruit : l’arbre est « bon à manger », « attirant pour les yeux », « désirable pour acquérir l’intelligence ». Puis elle prend et elle mange. Le désir existait déjà, mais il acquiert désormais une autonomie nouvelle.


C’est ici que la lecture du Rav Ashlag, développée par Manitou, éclaire profondément le récit. Le yetser hara plonge sa racine dans le ratzon lekabel, le désir de recevoir. Mais recevoir n’est pas un mal. Une créature est précisément un être qui reçoit. Nous recevons la vie, notre corps, l’amour, la nourriture, le savoir, une famille, une histoire. Sans désir de recevoir, il n’y aurait ni plaisir, ni ambition, ni création.


Le problème commence lorsque recevoir devient sa propre finalité : recevoir pour recevoir. Le tikoun ne consiste donc pas à supprimer le désir mais à le transformer, à recevoir afin de donner. L’idéal religieux n’est pas l’homme qui ne désire plus. C’est l’homme dont le désir lui-même devient fécond.


Cette idée résonne jusque dans la langue hébraïque. L’argent se dit כסף, kesef, un mot construit sur la même racine que le verbe qui signifie désirer, aspirer ardemment. Ainsi le Psalmiste dit : « נכספה וגם כלתה נפשי לחצרות ה׳ », « mon âme aspire et languit après les parvis de Dieu » (Tehilim 84,3). Et la Torah emploie déjà cette même racine lorsque Lavan dit à Yaakov : « כי נכסוף נכספתה לבית אביך », « tu languissais ardemment après la maison de ton père » (Beréchit 31,30). Il y a donc, dans l’hébreu lui-même, une proximité saisissante entre l’argent et le désir.


L’argent est peut-être la forme la plus abstraite du désir humain. Lorsque je désire du pain, une maison ou un voyage, mon désir possède encore un objet et donc, au moins théoriquement, une limite. L’argent n’a pas d’objet déterminé. Il représente la possibilité de tout obtenir plus tard. On peut avoir assez de pain ou assez de vêtements ; il est beaucoup plus difficile de savoir quand on possède assez de la possibilité d’avoir davantage.


Mais le phénomène va plus loin qu’une faiblesse individuelle. L’anthropologue et économiste Karl Polanyi a montré que, dans la plupart des sociétés humaines, l’échange économique était encastré ("embedded") dans des relations sociales, familiales, religieuses ou communautaires qui lui donnaient ses limites et sa finalité. L’avènement de la société de marché tend à inverser cette relation : ce n’est plus le marché qui fonctionne à l’intérieur de la société, c’est la société elle-même qui se réorganise autour des catégories du marché.


Le changement anthropologique est considérable. L’argent, qui devait être un instrument permettant l’échange, peut devenir la mesure commune de choses qui auparavant relevaient d’autres ordres : le temps, le statut, la réussite, parfois même les relations humaines. Et puisque l’argent est une capacité générale d’acquérir, l’accumulation peut devenir une fin sans terme naturel. Le désir n’est plus orienté vers quelque chose que je souhaite recevoir ; il s’oriente vers l’augmentation indéfinie de ma capacité à recevoir. L’argent produit de l’argent afin de permettre davantage d’argent. C’est, sous une forme presque pure, le לקבל על מנת לקבל, recevoir pour recevoir.


Il ne s’agit évidemment pas de condamner l’argent, encore moins la prospérité. Dans la pensée du Rav Ashlag, la grandeur du keli - réceptacle n’est pas le problème. Au contraire, une grande capacité de recevoir peut devenir une grande capacité de donner. L’argent permet de construire, d’entreprendre, d’éduquer, de soigner, de soutenir, d’investir et de transmettre. La question spirituelle n’est donc pas de savoir combien nous avons reçu, mais ce que nous faisons de ce qui nous a été donné.


C’est peut-être là que Beréchit devient extraordinairement contemporain. Notre civilisation a développé comme aucune autre avant elle notre capacité à recevoir : biens, images, informations, expériences, reconnaissance, divertissement. Une partie croissante de l’économie repose même sur la nécessité de maintenir le désir en mouvement, de faire en sorte que ce que nous possédons aujourd’hui cesse demain de nous suffire.


Le problème n’est pas que l’homme désire trop. Le Rav Ashlag nous conduit à une conclusion beaucoup plus exigeante : le désir doit avoir une direction.


Toute la Torah peut alors être lue comme l’apprentissage de cette transformation. Recevoir une récolte et en laisser une part à celui qui n’a rien. Recevoir une terre sans jamais en devenir absolument propriétaire. Recevoir six jours et restituer le septième au Shabbat. Recevoir une richesse et en prélever la tsedaka. Recevoir la liberté et devenir responsable de celui qui ne l’est pas encore. Recevoir la vie et la transmettre.


Peut-être est-ce aussi l’une des significations de « בצלם אלהים », être créé à l’image de Dieu. Dieu est Celui qui donne l’être. L’homme commence nécessairement son existence comme celui qui reçoit. Le nouveau-né ne peut que recevoir. Devenir adulte consiste progressivement à devenir capable de donner à son tour. Nous ne cesserons jamais d’être des créatures, donc de recevoir. Mais nous pouvons transformer ce que nous recevons en moyen de ressembler à Celui qui donne.


Beréchit ne nous demande donc pas de revenir à un monde sans désir. Il nous demande de sanctifier le désir. Non pas moins vouloir, moins créer ou moins réussir, mais apprendre à transformer le désir de recevoir en capacité de donner.


Dieu commence par donner un monde à l’homme. L’homme découvre alors la puissance de prendre. Toute l’histoire qui commence à Beréchit sera peut-être celle de son apprentissage le plus difficile : apprendre à recevoir pour donner.


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