Lekh Lekha 5787 — Redevenir juif ou devenir hébreu ?
Quand les civilisations qui nous ont accueillis se fissurent, la tentation est de chercher à s'y faire mieux accepter. Lekh Lekha nous rappelle pourtant que l'exil, même prospère, reste une existence sous l'autorité des autres, et que la vocation d'Israël est de bâtir sa propre cité. Pendant deux mille ans, nous avons appris à rester juifs chez les autres. Il est temps d'apprendre à vivre pleinement notre vocation hébraïque chez nous, et d'aider ceux qui sont encore retenus en chemin à accomplir leur traversée.
Résumé de la paracha
Dans la paracha Lekh Lekha (Beréchit 12–17), Dieu ordonne à Avram de quitter son pays, sa famille et la maison de son père pour rejoindre la terre qu'Il lui montrera. Il lui promet une grande descendance, une terre et une bénédiction destinée à toutes les familles de la terre. Avram part avec son épouse Saraï et son neveu Lot, et s'installe en Canaan. Une famine le pousse à descendre en Égypte, où Saraï est emmenée dans la maison de Pharaon avant d'être rendue à son mari. De retour en Canaan, Avram et Lot se séparent, et Lot choisit de s'installer près de Sodome. Lorsque Lot est capturé lors d'une guerre entre plusieurs rois, Avram intervient pour le libérer et rencontre Malki-Tsédek, roi de Salem. Dieu conclut avec Avram l'Alliance entre les morceaux (Brit Ben Habetarim) et lui annonce l'exil futur de ses descendants, suivi de leur délivrance. Saraï, qui ne peut avoir d'enfant, propose à Avram de prendre sa servante Hagar, laquelle donne naissance à Yichmaël. Dieu renouvelle Son Alliance, change les noms d'Avram et Saraï en Avraham et Sarah, et leur promet la naissance d'Its'hak. La paracha s'achève par le commandement de la circoncision (Brit Mila), signe de l'Alliance éternelle entre Dieu, Avraham et sa descendance.

Le piège d'Aram et la souveraineté retrouvée d'Israël
Les violences du 17 octobre en France, les incendies, les pillages, les attaques contre les institutions, nous renvoient aux fractures de Babel que nous évoquions dans Noa'h. Cette civilisation qui prétendait unir les hommes par le progrès, le marché et l'universalisme semble perdre ce qui les faisait tenir ensemble. Mais Lekh Lekha pose une question plus fondamentale : que doit faire Israël lorsque Babel se défait ?
La famille d'Avraham nous présente quatre destins face à cette question. Haran, l'un de ses deux frères, périt, selon le Midrash, dans la fournaise de Nimrod, le souverain de Babel. Térah, leur père, comprend qu'il faut quitter Our Kasdim et prend la route de Canaan avec Avraham, mais s'arrête à Harran, où il finit ses jours. Na'hor, leur autre frère, demeure attaché à l'univers araméen, dont sa descendance sera issue. Seul Avraham, fils de Térah et frère de Haran et Na'hor, accomplit la traversée jusqu'en Canaan et devient Ivri, Hébreu, celui qui passe de l'autre côté.
Ces destins évoquent tragiquement notre histoire. Haran rappelle les millions de Juifs engloutis dans les fours crématoires nazis, souvent privés de toute possibilité de fuir. Térah représente ceux qui pressentent la nécessité du départ, mais demeurent prisonniers de leurs attaches. Na'hor révèle une troisième tentation, plus troublante encore : celle d'une identité issue d'Avraham qui finit par s'opposer à sa vocation hébraïque.
Car la descendance de Na'hor donne naissance, deux générations plus tard, à Lavan, dit « l'Araméen » (לָבָן הָאֲרַמִּי), petit-fils de Na'hor par son père Betouel, et futur adversaire de Yaakov.
Lorsque celui-ci veut retourner sur la terre de ses pères, Lavan tente de le retenir, puis lui déclare : « Les filles sont mes filles, les enfants sont mes enfants, le troupeau est mon troupeau, et tout ce que tu vois m'appartient » (Beréchit 31,43). Lavan accepte l'existence de cette famille, mais refuse qu'elle s'émancipe de l'univers araméen pour accomplir son propre destin. La Haggadah de Pessa'h donne une interprétation saisissante du verset אֲרַמִּי אֹבֵד אָבִי — Arami oved avi (Devarim 26,5) : « Un Araméen a cherché à faire périr mon père », cet Araméen étant Lavan, qui voulait « déraciner Israël tout entier », là où Pharaon n'avait condamné que les garçons. Pourquoi Lavan représente-t-il une menace aussi radicale ? Parce qu'en retenant Yaakov, ses femmes et ses enfants dans son univers araméen, il empêche cette famille de prendre son indépendance, de retourner sur sa terre et d'accomplir sa vocation nationale. Pharaon menace la survie d'Israël ; Lavan menace sa naissance comme peuple libre.
Mais Ibn Ezra propose une autre lecture du même verset : « Mon père était un Araméen errant », désignant Yaakov, alors pauvre et sans terre. Le Sforno souligne que cette condition ne lui permettait pas encore de constituer une nation enracinée sur sa terre. Les deux interprétations se rejoignent ainsi dans une intuition profonde : Aram représente, dans notre lecture symbolique, à la fois la condition du déracinement et la force qui cherche à empêcher Israël d'en sortir.
Or, c'est précisément lorsqu'un Israélite apporte au Temple les premiers fruits de sa terre (bikourim) qu'il prononce ces mots. L'homme désormais enraciné se souvient de son ancêtre errant. Le passage d'Aram à l'hébraïté est celui de l'exil à l'enracinement, de la dépendance à la souveraineté.
Le Maharal de Prague nous offre une clé décisive pour comprendre cette opposition. Dans Netza'h Israël (chapitre 1), il affirme :
כי אין ספק כי הגלות הוא שינוי ויציאה מן הסדר
« Il ne fait aucun doute que l'exil est une altération et une sortie de l'ordre de l'existence. »
Et il précise que la place naturelle du peuple d'Israël est :
להיותם בארץ ישראל ברשות עצמם, ולא ברשות אחר
« D'être sur la terre d'Israël, sous leur propre autorité et non sous celle d'un autre. »
Pour le Maharal, l'exil comporte trois ruptures : l'arrachement à la terre, la dispersion du peuple et la soumission à une souveraineté étrangère. Il ne constitue donc pas seulement une condition dangereuse, mais une anomalie dans l'ordre même de la Création. Même prospère, même paisible, même spirituellement fécond, l'exil ne saurait devenir la vocation définitive d'Israël.
C'est précisément le sens de Lekh Lekha. Lorsque Dieu ordonne à Avraham « Va vers le pays que Je te montrerai » (Beréchit 12,1), Il ne lui demande pas simplement de fuir une civilisation hostile. Il inaugure la naissance d'un peuple appelé à faire vivre l'Alliance dans toutes les dimensions de l'existence collective : la terre, l'économie, la justice, les institutions et, finalement, la souveraineté. La Guemara (Berakhot 13a) enseigne qu'Avram, initialement אב לארם, « père d'Aram », devient Avraham, אב המון גוים, « père d'une multitude de nations ». Sa vocation universelle ne passe pas par l'effacement de sa particularité, mais par son accomplissement. L'universel biblique ne nie pas la nation ; il se réalise à travers elle.
Or, il existe aujourd'hui un paradoxe historique vertigineux. À la fin du XIXe siècle, le sionisme politique naît notamment du constat que l'émancipation et l'assimilation n'ont pas supprimé l'antisémitisme. L'affaire Dreyfus révèle qu'un Juif peut être pleinement français, servir sa patrie, partager ses valeurs, et demeurer néanmoins suspect. Herzl comprend que la reconnaissance accordée par les nations ne suffit pas : le peuple juif doit retrouver la maîtrise collective de son destin.
Un siècle plus tard, c'est précisément cette souveraineté retrouvée qui devient, en Occident, un motif d'hostilité. Cette semaine, le député Jérôme Guedj rapportait avoir été pris à partie par le sociologue Didier Eribon, qui a proféré l’insulte « Dégage, sale sioniste ! ». Guedj, pourtant critique du gouvernement israélien et profondément attaché à l'universalisme républicain, se voit renvoyé à son attachement à Israël comme à une faute. Il écrit : « Didier Eribon ne m'a pas dit “sale juif”, mais tout mon être l'a entendu dans ses mots et sa gestuelle. »
Face à cette hostilité apparaît une tentation : dissocier l'identité juive de la souveraineté d'Israël pour retrouver une légitimité morale dans la cité occidentale. Dans son récent ouvrage Redevenir juif, Michel Feher propose ainsi de réinvestir la condition diasporique et une judéité critique du sionisme.
Mais quel extraordinaire retournement de l'histoire ! Pour répondre à l'hostilité suscitée par notre émancipation nationale, faudrait-il revenir à la condition de dépendance dont cette émancipation devait précisément nous libérer ? Ce serait prendre le chemin inverse d'Avraham : retourner à Aram au moment même où l'hébraïté a retrouvé les moyens de s'accomplir.
C'est ce que le Maharal nous permet de comprendre : le problème fondamental de l'exil n'est pas seulement l'antisémitisme. Il est la dépendance structurelle du peuple juif envers une souveraineté étrangère. L'hostilité des nations peut disparaître provisoirement ; cette dépendance demeure. Et renoncer à notre vocation nationale pour être mieux acceptés reviendrait précisément à faire de cette dépendance notre condition définitive.
Cette réflexion possède pour moi une résonance personnelle. Il y a un peu plus de onze ans, ce n'est pas seulement la montée de l'antisémitisme qui m'a conduit à faire mon aliyah. C'est la prise de conscience que je ne voulais plus faire dépendre mon existence juive de la reconnaissance de la société française ou d’une autre société extérieure. Je ne voulais plus seulement être un Juif accepté dans la cité des autres, mais participer à la construction de la nôtre.
Et voici une coïncidence troublante : quelques jours après l'incident Guedj et la lecture Lekh Lekha, le 27 octobre, les citoyens israéliens éliront leur Knesset. Ils débattront, s'opposeront, voteront et décideront de leur avenir. Ils pourront se tromper, comme tout peuple souverain. Mais ils exerceront cette liberté dont Israël fut privé pendant tant de siècles : prendre collectivement la responsabilité de son histoire.
À Paris, un député juif doit encore défendre sa place dans la cité. À Jérusalem, le peuple d'Israël décide souverainement de la cité qu'il veut construire.
Comment ne pas entendre résonner les paroles du Maharal : ברשות עצמם ולא ברשות אחר, « sous leur propre autorité et non sous celle d'un autre » ?
Lekh Lekha ne nous appelle donc pas simplement à fuir l'effondrement de Babel, mais à dépasser Aram. Non pas seulement à rechercher un refuge, mais à bâtir une civilisation capable de porter l'Alliance dans l'histoire. Et notre responsabilité est aussi de rendre cette traversée possible pour ceux que les obstacles matériels retiennent encore à Harran.
Car le véritable danger de notre génération serait qu'au moment même où le peuple d'Avraham a retrouvé sa souveraineté, certains de ses enfants choisissent de retourner à Aram pour obtenir la reconnaissance de Babel.
Nous avons passé deux mille ans à apprendre à préserver notre identité juive dans les civilisations des autres. Il nous appartient désormais de réapprendre à accomplir notre vocation hébraïque dans la nôtre.
Lekh Lekha : ne reste pas à Harran.
לקרוא בעברית



Commentaires