Noa'h 5787 — Quand Babel s’effondre, Israël se lève
Babel voulait unir l’humanité en effaçant les différences entre les peuples. Avraham reçoit la mission inverse : retrouver l’unité à partir d’une identité singulière, enracinée dans une alliance avec Dieu. Aujourd’hui, notre Babel marchande se fissure : en prétendant unifier les hommes par le marché, elle a fragilisé ce qui les unissait. Face à cette crise, la vocation d’Israël retrouve tout son sens : rappeler au monde que l’unité véritable ne naît pas de l’uniformité, mais d’une transcendance partagée. Encore faut-il répondre à l’appel de Lekh Lekha : revenir à nous-mêmes pour retrouver ce que nous avons à offrir à l’humanité.
Résumé de la paracha Noah :
La terre est corrompue et remplie de ‘hamas, la violence des hommes les uns envers les autres. Seul Noa’h, « homme juste et intègre dans ses générations », trouve grâce aux yeux de Dieu.
Dieu lui ordonne de construire une arche et d’y faire entrer sa famille et des couples de chaque espèce animale : sept paires des animaux purs, une paire des autres.
Le Déluge s’abat pendant quarante jours et quarante nuits et engloutit toute vie hors de l’arche.
Les eaux se retirent peu à peu. L’arche se pose sur les monts Ararat, et Noa’h envoie le corbeau puis la colombe, qui revient un rameau d’olivier au bec.
Sorti de l’arche, Noa’h offre des sacrifices, et Dieu promet de ne plus jamais détruire la terre par un déluge.
Dieu bénit Noa’h et ses fils, interdit le meurtre et la consommation d’un membre arraché à un animal vivant, et scelle avec eux une alliance éternelle dont l’arc-en-ciel est le signe.
Noa’h plante une vigne et s’enivre. Ham voit la nudité de son père, tandis que Chem et Yéfet la couvrent, ce qui vaut une malédiction à Canaan, fils de Ham.
La Torah dresse la « table des nations », la généalogie des descendants de Chem, Ham et Yéfet, qui peuplent la terre.
Les hommes, unis par une seule langue, bâtissent à Babel une ville et une tour « pour se faire un nom ». Dieu confond leurs langues et les disperse sur toute la terre.
La paracha s’achève sur les dix générations de Chem à Avram. Avram épouse Saraï, stérile, et part d’Ur Kasdim avec son père Téra’h vers Canaan, mais la famille s’arrête à ‘Haran, où Téra’h meurt.

Il y a quelques jours, j’ai posté sur LinkedIn une interview donnée à Tandem TV, intitulée « La France face au risque de faillite, Israël résiste… pourquoi ? », consacrée aux trajectoires économiques et morales de la France et d’Israël. D’un côté, la France, malgré une richesse par habitant supérieure à celle d’Israël et un plus faible niveau de pauvreté, traverse une crise morale sans précédent depuis l’après-guerre. De l’autre, les Israéliens souffrent sur le plan économique mais éprouvent une confiance inébranlable en eux-mêmes et en l’avenir.
À ma grande surprise, Marius-Cristian, un ami chrétien dont j’avais perdu la trace, a laissé ce commentaire sous l’interview : « Israël résiste parce qu’il a une mission à accomplir et un rôle à jouer dans l’histoire à venir, comme la France il y a 200 ans »
J’ai alors compris que la vocation universelle d’Israël, si bien analysée par Manitou et ses héritiers, était malgré tout ressentie à l’extérieur de notre peuple. Les Juifs eux-mêmes la ressentent si peu, trop occupés à se défendre et à justifier leur existence face à une guerre incessante contre la légitimité de l’État hébreu.
La paracha Noa’h, que nous lisons cette semaine, est justement l’occasion de nous pencher à nouveau sur la raison d’être d’Israël parmi les nations. Après le récit de la Création du monde et de l’homme, la Torah raconte deux effondrements civilisationnels successifs : le Déluge et la chute de Babel.
Le Déluge (Maboul) fut la conséquence du ‘hamas, l’iniquité des hommes les uns envers les autres. La réponse fut une première alliance conclue avec Noa’h (Brit ‘Olam), à laquelle la tradition rattache les sept lois noa’hides, données à toute l’humanité.
Quelques générations plus tard, les bâtisseurs de Babel voulurent réunir l’humanité autour d’une langue, d’une technique et d’un projet commun : « Faisons-nous un nom » (Beréchit 11,4). Mais ce noble projet d’unité se mua en aspiration à l’uniformité. Dans son Ha’amek Davar, le Netsiv de Volozhin décrit une société devenue incapable de tolérer la dissidence. Dieu disperse alors les hommes et multiplie les langues, préservant leur diversité contre la tentation totalisante d’un pouvoir unique. Manitou nomme cette dispersion « l’exil de l’humanité de son rêve d’unité ».
Pourquoi fallait-il, après l’alliance conclue avec Noa’h, une seconde alliance avec Avraham, passant par la naissance de la nation d’Israël ? Parce que, comme l’a révélé l’échec de Babel, une loi morale abstraite ne suffit pas à orienter une civilisation vers sa finalité. Il faut une mémoire, une transmission, des institutions, et une terre capable de donner corps aux obligations qu’elle impose. L’arche fut le keli, le réceptacle, qui permit à Noa’h de traverser le Déluge. Israël devait devenir le keli permettant à l’humanité de traverser ses tentatives infructueuses de réunification et ses éclatements successifs. Il préserve ainsi une alliance dont la bénédiction est destinée à toutes les familles de la terre.
Cette nouvelle alliance est difficile à appréhender, et elle a donné lieu à bien des contresens. Il ne s’agit pas pour Avraham de fonder une nouvelle « religion », comme le christianisme ou l’islam, dont la vocation serait de convertir l’humanité entière. Il ne s’agit pas non plus de créer une nation vivant pour elle-même, à l’écart des autres, dans une relation exclusive avec Dieu.
Cette alliance est une troisième voie, beaucoup plus exigeante : perpétuer la promesse d’une rédemption de l’humanité à travers l’existence historique d’une nation sur sa terre. L’hébraïsme n’est donc ni une religion, ni un mouvement national stricto sensu. C’est un mouvement national à vocation universelle : l’incarnation tangible de l’espoir d’un retour de l’humanité à son unité perdue, portée par un peuple choisi pour assurer la continuité de l’alliance à travers le chaos apparent de l’histoire.
Or, comme l’a bien perçu Marius-Cristian, cette vocation ne peut se manifester qu’à la chute des mouvements d’unification dévoyés, ces tours de Babel successives qui ont émaillé l’histoire humaine.
Aujourd’hui, c’est la Babel marchande, cette tentative d’unifier l’humanité par le marché, qui se fissure sous nos yeux. Les convulsions de l’Occident depuis le début de ce siècle en sont les symptômes : crises financières à répétition, polarisation interne croissante, fractures identitaires de plus en plus violentes. Elles révèlent une crise morale profonde, née de l’adoration de l’individualisme, de l’argent et de la technique, les nouvelles idoles de notre temps.
Le maboul dont nous sentons les prémices submerge la Babel marchande sous les flots qu’elle a elle-même déchaînés, des flux de capitaux et d’hommes qu’elle ne sait plus maîtriser. C’est précisément ce moment qui donnera à Israël son rôle de phare pour l’humanité. Ce rôle s’annonce pour la première fois à la fin de notre paracha, avec la naissance d’Avram (qui deviendra plus tard Avraham, père de Yitzhak).
Le rejet d’Israël peut alors se comprendre non comme une haine parmi d’autres, mais comme une forme de haine de soi d’une partie de l’humanité. Celle-ci reste prisonnière de la culpabilité de ne pas avoir reconnu le peuple porteur de l’alliance, et parfois d’avoir voulu l’effacer. Ceux qui, comme Marius-Cristian, ne portent pas cette haine perçoivent positivement ce que d’autres redoutent : le retour d’Israël comme peuple porteur de l’espérance du monde.
Quant à nous, il nous faut intérioriser l’appel adressé à Avraham depuis son exil babylonien : לֶךְ־לְךָ, Lekh Lekha, « Va vers toi-même ». Comme l’enseignait Manitou, ce départ est en réalité un retour, celui des descendants de Chem vers la terre de leurs pères. Quitter Babel, ce n’est pas fuir le monde. C’est au contraire retrouver notre identité profonde, pour être capables de lui rendre ce qu’il a perdu : le rapport authentique à l’unité et à la transcendance.



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