Sim'hat Torah 5787 - Le pouvoir de la joie
La modernité nous promet toujours plus de contrôle, mais elle nous laisse souvent plus seuls, plus dispersés, plus coupés de ce qui nous touche vraiment. Sim’hat Torah propose l’inverse : sortir de soi, entrer dans la relation, recevoir au lieu de maîtriser. La joie naît alors moins de ce que nous possédons que de ce à quoi nous nous relions. Danser autour de la Torah, c’est retrouver un « nous » là où les écrans nous enferment dans le « je ». Et peut-être que la joie commence précisément quand le monde cesse d’être un objet à contrôler pour redevenir un don à accueillir.

Rabbi Jonathan Sacks aimait citer cette phrase de Robert Louis Stevenson : « Découvrez l’endroit où réside la joie et donnez-lui une voix bien au-delà du chant. Rater la joie, c’est tout rater. »
Mais encore faut-il savoir où la chercher.
La modernité nous entraîne dans une direction presque opposée : davantage de contrôle, davantage de technique, davantage de mesure, davantage d’argent. Nous voulons rendre le monde prévisible, modélisable, maîtrisable. Nos écrans deviennent alors des écrans à notre propre monde intérieur, parce qu'ils nous empêchent d’être réellement présents à ce qui pourrait nous toucher.
Le sociologue Hartmut Rosa a montré le paradoxe : plus nous cherchons à rendre le monde disponible, plus il risque de devenir « muet ». La joie advient au contraire dans ce qu’il appelle la résonance : lorsqu’une personne, un paysage, une musique, une idée nous touche de façon inattendue, et que nous lui répondons. Cette relation ne se commande pas : il ne s'agit plus de rendre le monde disponible pour y prélever notre jouissance, mais de nous rendre au contraire disponibles pour recevoir de lui.
Cultiver la joie commence donc par une forme d’attention. “On a besoin de courage moral pour s’endeuiller. On a besoin de courage religieux pour se réjouir", disait Kierkegaard, cité lui aussi par le rav Jonathan Sacks.
Pour certains, ce sera danser avec les Sifrei Torah. Pour d’autres, marcher dans la nature, partager un repas, regarder ses enfants, parler vraiment avec son conjoint ou un ami.
La joie naît de la connexion, mais surtout de la capacité à recevoir cette connexion comme un don plutôt que comme un dû.
C’est précisément le sens de Sim’hat Torah : Israël se réjouit de sa relation avec son Créateur à travers le don de la Torah.
Rabbi Na’hman savait que cette joie devait être travaillée, et qu'elle était consubstantielle à la douleur et à la fragilité... peut-être est-ce pour cette raison que le jour de Sim'hat Torah succède à la fête de Souccot, où, loin de la technique et du confort, nous éprouvons de nouveau notre vulnérabilité et notre finitude face aux forces de la nature.
L'économiste Christian Arnsperger voit d'ailleurs dans l’accumulation matérielle une tentative de conjurer cette finitude. Il appelle à l'avènement d'une "économie existentielle", attentive non plus seulement aux besoins matériels de l'homme mais à sa recherche de sens et de continuité dans sa finitude. Pour Arendt, comme pour Bergson, la joie survient justement lorsque nous parvenons à transformer notre angoisse de la finitude non plus en une quête éperdue de consommation, de divertissement, de contrôle et de domination, mais en capacité d'action, de créativité et d'expression. Chez Durkheim, l’« effervescence collective » désigne ces moments où un groupe réuni autour de rites, de symboles et d’émotions partagées éprouve quelque chose de plus grand que la somme des individus. Le rite ne se contente pas d’exprimer une communauté déjà existante : il la recrée. Les individus sortent momentanément de leur isolement, sentent qu’ils appartiennent à un même corps, et cette intensification du lien produit une forme d’exaltation.
C’est peut-être en cela que Sim’hat Torah contient un antidote au mal-être propre à la condition moderne.
La modernité nous apprend à posséder, à prévoir, à optimiser, à nous rendre illusoirement "autonomes". Sim’hat Torah nous apprend presque l’inverse : à recevoir, à répondre, à nous relier. La Torah n’est pas un objet que nous avons produit ni un monde que nous maîtrisons ; elle est un don que nous devons apprendre à recevoir.
Et c’est précisément de cette relation que naît la joie.
Nous dansons avec un texte que nous n'avons pas nous-mêmes composé et que n’aurons jamais fini de comprendre, autour d’un cercle qui ne mène nulle part, avec une communauté que nous n’avons pas choisie.
Peut-être est-ce cela que Sim’hat Torah vient nous rappeler : l’homme ne sort pas de l’angoisse en étendant indéfiniment son emprise sur le monde, mais en retrouvant quelque chose quelque chose qui le dépasse et qu’il puisse recevoir comme un don.
La joie commence alors lorsque nous cessons de demander au monde : « Que puis-je encore obtenir de toi ? », pour lui demander : « Comment puis-je mieux recevoir de toi ? »
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