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Roch Hachana 5787 – Eprouver le manque de la délivrance

steveohana5
10 sept.
7 min de lecture

Cette année, Roch Hachana commencera par une absence : le jour même que la Torah appelle Yom Teroua, le shofar ne sonnera pas, parce qu’il tombe Chabbat. Or au Beit Hamikdash, il retentissait malgré Chabbat, signe que notre retour reste encore inachevé. Ce silence nous rappelle non seulement ce qui manque encore à la gueoula, mais aussi ce que nous devons continuer à attendre et à désirer. Car la tradition enseigne que la délivrance est liée à cette espérance qui refuse de s’habituer à une réalité incomplète. Avant d’entendre le shofar le lendemain, il nous faut peut-être d’abord ressentir combien nous manque encore le grand shofar de la délivrance.



Cette année, le premier jour de Roch Hachana tombe Chabbat. Nous entrerons donc dans la nouvelle année sans entendre le shofar. Cela peut sembler n’être qu’une particularité du calendrier, mais elle devient beaucoup plus troublante lorsqu’on revient au texte de la Torah, car Roch Hachana n’y porte justement pas le nom que nous lui donnons aujourd’hui.

Dans Bamidbar, le premier Tichri est défini ainsi :

יוֹם תְּרוּעָה יִהְיֶה לָכֶם

« Ce sera pour vous un jour de teroua. »

Bamidbar 29,1


La Torah ne parle ici ni de nouvel an, ni même explicitement de jugement. Elle caractérise ce jour par la teroua, par le son du shofar. Dans Vayikra, pourtant, la formule change légèrement :

בַּחֹדֶשׁ הַשְּׁבִיעִי בְּאֶחָד לַחֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם שַׁבָּתוֹן זִכְרוֹן תְּרוּעָה מִקְרָא קֹדֶשׁ

« Au septième mois, le premier du mois, vous aurez un jour de repos, un souvenir de teroua, une convocation sainte. »

Vayikra 23,24


D’un côté, Yom Teroua, le jour où la teroua retentit. De l’autre, Zikhron Teroua, le souvenir de cette teroua. Cette différence prend un relief particulier lorsque Roch Hachana tombe Chabbat. Nous célébrerons bien la fête, nous dirons les mêmes prières, nous proclamerons la royauté de Dieu, mais le son qui définit ce jour dans la Torah ne se fera pas entendre.


La raison halakhique la plus connue est donnée par le Talmud. Sonner du shofar n’est pas en soi une melakha interdite par la Torah le Chabbat. Les Sages ont cependant craint qu’une personne qui ne saurait pas correctement sonner ne prenne son shofar pour aller apprendre auprès de quelqu’un qui maîtrise la mitsva, et qu’elle en vienne ainsi à le transporter dans le domaine public. C’est pour éviter ce risque qu’ils ont suspendu la sonnerie lorsque Roch Hachana tombe Chabbat.


Mais la Michna ajoute immédiatement une donnée beaucoup plus surprenante :

יוֹם טוֹב שֶׁל רֹאשׁ הַשָּׁנָה שֶׁחָל לִהְיוֹת בְּשַׁבָּת, בַּמִּקְדָּשׁ הָיוּ תוֹקְעִים, אֲבָל לֹא בַמְּדִינָה

« Lorsque Roch Hachana tombait Chabbat, au Temple on sonnait, mais pas dans le reste du pays. »

Michna Roch Hachana 4,1


C’est précisément sur ce point que le Rav Fiszon insiste dans son cours consacré au shofar de Roch Hachana qui tombe Chabbat. Il rappelle qu’au Beit Hamikdash, le shofar continuait de retentir, et il relie cela au fait que le service du Temple lui-même ne s’arrêtait pas le Chabbat. Les korbanot publics prescrits par la Torah continuaient d’être offerts. Or, dans Bamidbar, le verset qui définit le premier Tichri comme Yom Teroua est immédiatement suivi de l’ordre d’offrir les sacrifices du jour :

יוֹם תְּרוּעָה יִהְיֶה לָכֶם. וַעֲשִׂיתֶם עֹלָה לְרֵיחַ נִיחֹחַ לַה׳

« Ce sera pour vous un jour de teroua. Vous offrirez un holocauste d’agréable odeur à Hachem. »

Bamidbar 29,1-2


Le Rav Fiszon souligne donc la proximité entre la teroua et les korbanot : là où l’Avoda de Roch Hachana continue à être accomplie pleinement, la voix du shofar continue elle aussi de se faire entendre, même Chabbat. Il formule explicitement l’idée ainsi : au Mikdash, on sonnait parce que la teroua est associée au commandement d’offrir les korbanot, et « là où on fait les korbanot, on sonne ».


Le point est donc plus profond que l’idée selon laquelle « Chabbat interdit le shofar ». Il existait un lieu où Roch Hachana gardait toute son expression, y compris le Chabbat, parce que le service du jour y était encore vivant. Le shofar appartenait à cette réalité du Mikdash, à cette rencontre entre Israël, le temps sacré et le service divin.


C’est ici que le silence de cette année peut recevoir un autre sens.

Manitou a souvent insisté sur le parallélisme entre Nissan et Tichri, comme s’il existait deux grands cycles du temps juif.

Nissan ouvre le temps particulier d’Israël. La Torah le dit explicitement :

הַחֹדֶשׁ הַזֶּה לָכֶם רֹאשׁ חֳדָשִׁים

« Ce mois sera pour vous le commencement des mois. »

Chemot 12,2


Le 1er Nissan commence le mois de la naissance d’Israël comme peuple. Le 10 Nissan, les Hébreux prennent l’agneau qui deviendra le korban Pessa'h. Le 15 Nissan, ils sortent d’Égypte.


Six mois plus tard se déploie un cycle parallèle. Le 1er Tichri, Roch Hachana. Le 10 Tichri, à Yom Kippour, le Grand Prêtre accomplit le service d’expiation, notamment à travers les deux boucs, l’un offert à Hachem et l’autre envoyé vers Azazel. Le 15 Tichri, Souccot. 


Ainsi, ce qui se joue en Nissan à l’échelle particulière de l’histoire d’Israël se rejoue en Tichri à l’échelle de l’humanité. Roch Hachana n’est d’ailleurs pas présenté par la Michna comme le jugement d’Israël seulement :

בְּרֹאשׁ הַשָּׁנָה כָּל בָּאֵי הָעוֹלָם עוֹבְרִין לְפָנָיו

« À Roch Hachana, tous les habitants du monde passent devant Lui. »

Michna Roch Hachana 1,2


Souccot porte elle aussi cette dimension universelle, jusqu’à la prophétie de Zacharie où les nations montent à Jérusalem pour célébrer la fête. Nissan est donc d’abord le temps de la naissance historique d’Israël, tandis que Tichri ouvre sur sa vocation universelle.


Or ce temps universel commence précisément par le shofar. Le premier Tichri, Israël ne reçoit pas seulement une nouvelle année. Il fait entendre une teroua. Le shofar devient alors plus qu’un instrument destiné à réveiller les consciences individuelles. Il est aussi la voix d’Israël au seuil d’un temps qui concerne toute l’humanité.


Et cette année, cette voix se tait le premier jour.

Nous vivons pourtant une époque où beaucoup de ce qui avait disparu est revenu. Israël est revenu sur sa terre, Jérusalem est redevenue une ville juive vivante, l’hébreu est redevenu une langue parlée et le peuple juif a retrouvé une existence nationale. Mais ce retour demeure incomplet. Le Beit Hamikdash n’est pas là, l’Avoda n’a pas repris, le Sanhédrin n’a pas retrouvé sa pleine fonction. Nous sommes revenus dans l’Histoire, mais nous ne sommes pas encore arrivés au terme de ce retour.


C’est peut-être cela que le shofar silencieux vient nous rappeler.

Le Rav Fiszon va précisément dans cette direction lorsqu’il relie la question de la sonnerie du shofar à Jérusalem, lorsqu’un Roch Hachana tombe Chabbat, à une interrogation plus large sur notre place dans le processus de la gueoula. Pour lui, la discussion ne porte pas seulement sur une règle technique de portage ou de sonnerie, mais sur la question de savoir jusqu’où le retour d’Israël à Jérusalem permet déjà de retrouver des réalités qui appartenaient au monde du Mikdash.


Le danger n’est pas seulement de manquer de quelque chose. Le danger est de s’habituer à ce manque au point de ne plus le ressentir. On peut finir par considérer comme normale une réalité qui, dans la tradition juive, ne l’est pas. On peut lire dans la Michna qu’au Temple le shofar retentissait même Chabbat et ranger cela parmi les souvenirs d’un monde révolu.

Mais le judaïsme refuse que l’absence devienne indifférence. Il nous demande de continuer à ressentir ce qui n’est pas encore accompli.


Et de ce sentiment naît l’attente.

Yaakov, au milieu de ses bénédictions à ses fils, s’interrompt soudain pour dire :

לִישׁוּעָתְךָ קִוִּיתִי ה׳

« J’ai attendu Ta délivrance, Hachem. »

Bereshit 49,18


Il ne dit pas seulement qu’il croit à la délivrance. Il dit qu’il l’attend. Habacuc exprime la même idée avec encore plus de force :

אִם יִתְמַהְמָהּ חַכֵּה לוֹ כִּי בֹא יָבֹא לֹא יְאַחֵר

« Même s’il tarde, attends-le, car il viendra, il viendra ; il ne tardera pas. »

Habacuc 2,3


Cette attente de la délivrance n’est d’ailleurs pas une idée abstraite ou réservée aux temps messianiques. Elle fait partie de notre prière quotidienne. Dans la ‘Amida, nous demandons :

אֶת צֶמַח דָּוִד עַבְדְּךָ מְהֵרָה תַצְמִיחַ... כִּי לִישׁוּעָתְךָ קִוִּינוּ כָּל הַיּוֹם

« Fais bientôt germer le rejeton de David Ton serviteur… car nous espérons Ta délivrance tout le jour. »


L’attente de la gueoula est ainsi inscrite au cœur même de notre vie quotidienne. Il ne nous est pas seulement demandé de croire qu’elle viendra un jour, mais de continuer à l’espérer, jour après jour, comme une réalité dont l’absence doit encore nous toucher.


Le ‘Hida s’interroge sur cette formule de la ‘Amida. Pourquoi notre espérance serait-elle un argument ? Si nous méritons la délivrance, elle devrait venir de toute façon ; si nous ne la méritons pas, pourquoi l’espérance suffirait-elle ?

Sa réponse est précisément que l’espérance elle-même crée un mérite. Même si Israël n’est pas encore digne de la gueoula par ses actes, le fait de continuer à l’attendre, à la désirer et à espérer en elle peut devenir lui-même une raison de la délivrance.


Le Midrash Tehillim confirme cette interprétation en commentant les mots :

קַוֹּה קִוִּיתִי ה׳

« J’ai attendu, profondément attendu Hachem. »

Tehillim 40,2


Il enseigne :

אֵין בְּיַד יִשְׂרָאֵל אֶלָּא שֶׁיְּקַוּוּ כְּדֵי שֶׁיִּגְאָלֵם הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא

« Israël n’a en main que le fait d’espérer, afin que le Saint béni soit-Il les délivre. »

Puis il ajoute :

בִּשְׂכַר קַוֹּה קִוִּיתִי ה׳

« En récompense de “j’ai espéré, j’ai espéré en Hachem”. »


L’espérance n’est donc pas seulement ce qui nous aide à supporter l’attente de la délivrance : elle participe elle-même à cette délivrance.


Isaïe va jusqu’à décrire une attente réciproque :

וְלָכֵן יְחַכֶּה ה׳ לַחֲנַנְכֶם... אַשְׁרֵי כָּל חוֹכֵי לוֹ

« C’est pourquoi Hachem attend pour vous faire grâce… heureux tous ceux qui L’attendent. »

Isaïe 30,18


La Guemara de Sanhédrin peut alors poser cette question étonnante : si nous attendons Dieu et que Dieu nous attend, qu’est-ce qui retarde encore la délivrance ?


C’est peut-être ainsi qu’il faut entendre le premier jour de Roch Hachana cette année. Nous serons à la synagogue, nous arriverons au moment où, chaque année, le shofar devrait retentir, et il ne sonnera pas. Ce silence ne sera pas seulement une privation. Il pourra devenir un Zikhron Teroua, le souvenir d’une voix absente qui nous rappelle qu’une partie de l’histoire d’Israël reste encore à écrire.


Puis, le lendemain, le shofar retentira enfin. Peut-être l’entendrons-nous alors autrement. Il ne nous dira pas seulement de nous réveiller, de faire techouva et de commencer une nouvelle année. Il nous rappellera aussi qu’Israël est revenu chez lui sans que son retour soit encore achevé, et qu’il existe une voix que nous attendons toujours.


Celle dont parle Isaïe :

וְהָיָה בַּיּוֹם הַהוּא יִתָּקַע בְּשׁוֹפָר גָּדוֹל

« En ce jour-là retentira un grand shofar. »

Isaïe 27,13


Cette année, avant d’entendre le shofar, nous aurons donc une journée entière pour éprouver son absence. Peut-être est-ce justement le sens de cette attente : apprendre à ne pas considérer comme normale une réalité inachevée, et à transformer le manque en désir de délivrance.


Car la gueoula commence peut-être au moment où ce qui manque recommence à nous manquer.


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