Pin'has : désirer la terre qu'on n'a pas vue
- steveohana5
- 2 juil.
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Les filles de Tselofhad réclament une part dans une terre qu'elles n'ont jamais vue, et Dieu les récompense pour cet amour. Les explorateurs, eux, ont vu la terre de leurs yeux et n'ont pas su l'aimer. Aujourd'hui, nos objections contre l'aliyah répètent presque mot pour mot leur rapport. Elles ne sont pas fausses, mais elles concluent trop vite. Aimer la terre, ce n'est pas la juger, c'est la recevoir comme un héritage.
Résumé de la paracha :
La parasha s'ouvre sur la récompense de Pin'has, qui a mis fin au fléau en tuant Zimri et Cozbi. Dieu lui accorde son alliance de paix et le sacerdoce perpétuel. Un nouveau recensement du peuple est ordonné, en vue du partage de la terre entre les tribus. Viennent alors les filles de Tselofhad, qui réclament la part de leur père mort sans fils, et Dieu leur donne raison en inscrivant leur cas dans les lois de l'héritage. Moïse apprend qu'il ne rentrera pas en terre d'Israël et demande à Dieu de lui désigner un successeur ; Josué est choisi et investi. La parasha se termine par le détail des offrandes quotidiennes et de celles des fêtes, du chabbat aux solennités de l'année.

Il n'y a que deux endroits dans toute la Torah où un homme adresse une demande à Dieu et où Dieu ne se contente pas de dire oui, mais grave ce oui dans la loi pour toujours. La première fois, ce sont des hommes rendus impurs qui réclament de pouvoir offrir le sacrifice de Pessah. La seconde, ce sont les filles de Tselofhad, qui réclament une part dans la terre d'Israël.
Ces deux demandes ont en commun de naître d'un même refus d'être exclu de ce que Dieu offre à son peuple, le sacrifice pour les uns et la terre pour les autres. C'est ce refus qui touche Dieu. Et l'une de ces deux histoires nous parle directement de la terre d'Israël.
Les filles de Tselofhad aiment la terre, et elles l'aiment avant même de l'avoir vue. Elles n'y ont jamais posé le pied, leur père est mort, aucune loi ne leur donne de droit. Elles réclament pourtant leur part, et disent à Moïse :
תְּנָה לָּנוּ אֲחֻזָּה בְּתוֹךְ אֲחֵי אָבִינוּ
« Donne-nous une possession au milieu des frères de notre père. »
L'idée d'être exclues de la terre leur est insupportable. לָמָּה יִגָּרַע שֵׁם אָבִינוּ, disent-elles, « pourquoi le nom de notre père serait-il retranché ». Ce n'est pas un calcul, c'est une douleur, car on ne réclame une part que lorsque son absence nous blesse. C'est cet amour que Dieu récompense.
Chaque génération est mise à l'épreuve sur ce point précis, et nous devons nous demander si nous saurons, nous aussi, désirer la terre.
L'épreuve du regard
Quelques semaines plus tôt, dans la parasha de Chelah, une autre génération avait échoué à cette même épreuve. Les explorateurs reviennent de la terre et découragent le peuple. On croit souvent qu'ils ont menti, mais ce n'est pas le cas. Les géants existaient, les villes étaient fortifiées, et ils ont dit vrai.
Leur faute n'était pas de voir le mal, mais de se tromper sur la conclusion à en tirer. Ils commencent d'ailleurs par reconnaître le bien, puisque la terre ruisselle de lait et de miel. Puis vient un mot qui renverse tout ce qui précède.
אֶפֶס כִּי עַז הָעָם
« Seulement, le peuple est fort. »
Ce mot, אֶפֶס, « seulement », est le cœur de leur faute, car il transforme un obstacle qu'on pourrait franchir en une porte qui se ferme. Caleb voit exactement les mêmes choses et en tire la conclusion inverse : עָלֹה נַעֲלֶה וְיָרַשְׁנוּ אֹתָהּ, « montons, montons, et nous en hériterons ». Devant les mêmes géants et la même terre, un cœur recule quand l'autre veut monter. On comprend alors que l'épreuve ne tient pas aux faits eux-mêmes, mais au regard qu'on porte sur eux.
Le mois de la vue
Ce n'est pas un hasard si cette faute se joue au cœur de l'été. La tradition associe à chaque mois un sens, et au mois de Tamouz elle attribue la vue. C'est le mois où le regard peut égarer, et deux brisures en marquent les extrémités.
Il s'ouvre le dix-sept Tamouz sur la brisure des Tables de la Loi. Le peuple, au pied du Sinaï, croit ne plus voir revenir Moïse, se trompe dans son attente et façonne le veau d'or. Une erreur du regard, encore, qui prend l'absence pour un abandon.
Il se referme sur la faute des explorateurs. Envoyés le vingt-neuf Sivan, ils reviennent après quarante jours et découragent le peuple, qui pleure toute la nuit du neuf Av. Nos maîtres enseignent que Dieu fit de ces larmes versées en vain la source des larmes des générations, et que le Temple fut détruit, bien plus tard, à cette même date du neuf Av. La brisure de Jérusalem est née, elle aussi, d'un regard qui a mal vu la terre.
Ainsi le mois de la vue est encadré par deux ruptures, et l'une et l'autre naissent du même égarement, celui d'un œil qui regarde et conclut trop vite.
Ce que nous entendons aujourd'hui
Depuis que nous avons lancé le Projet Sioniste, nous avons recueilli beaucoup de ces regards, et nous les comprenons, car ces peurs sont réelles et nous les portons nous aussi.
« On n'a plus vraiment notre place en France, mais Israël, ce n'est pas possible. »« Les Israéliens, avec eux il faut se battre tout le temps. »« J'ai trop peur des bombes. »« Vu la situation là-bas, ce n'est pas tentant. »« Les ultra-orthodoxes maintenant, et les bombes. »« Pour nous c'est trop tard. J'espère que nos enfants le pourront. »
Quand on relit le rapport des explorateurs, on y retrouve chacune de ces phrases. עַז הָעָם, le peuple est dur, avec eux il faut se battre. אֶרֶץ אֹכֶלֶת יוֹשְׁבֶיהָ, « une terre qui dévore ses habitants », où se mêlent la peur du danger et le poids de la vie matérielle. לֹא נוּכַל לַעֲלוֹת, « nous ne pouvons pas monter », c'est-à-dire ce n'est pas possible, avec le même verbe que celui de l'aliyah.
La dernière image que les explorateurs emploient est la plus révélatrice. וַנְּהִי בְעֵינֵינוּ כַּחֲגָבִים, disent-ils, « nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles ». Ils ne parlent plus de la terre, mais d'eux-mêmes, et ils se jugent trop petits, incapables, disqualifiés d'avance. Le regard qui refuse la terre finit toujours par se retourner contre celui qui le porte.
Quant à la phrase « pour nous c'est trop tard, mais nos enfants le pourront », c'est précisément ce qui est arrivé aux explorateurs. Leur génération n'est pas entrée en terre d'Israël, et ce sont leurs enfants qui y sont entrés à leur place.
Ce que le Kouzari avait déjà vu
Cette difficulté n'est pas nouvelle. Il y a près de neuf siècles, Rabbi Yehouda Halévi la met en scène dans le Kouzari. Le roi des Khazars écoute le sage juif faire l'éloge de la terre d'Israël, puis lui adresse un reproche. Vous vous tournez vers Jérusalem dans vos prières, vous répétez que vous l'aimez et que vous soupirez après elle, mais ce ne sont là que des paroles, puisque aucun de vous ne fait le voyage pour y vivre. Le sage baisse la tête et reconnaît que le roi a touché son point faible.
Le Kouzari donne alors le signe du véritable amour de la terre, en citant un verset des Psaumes : כִּי רָצוּ עֲבָדֶיךָ אֶת אֲבָנֶיהָ וְאֶת עֲפָרָהּ יְחֹנֵנוּ, « car tes serviteurs chérissent ses pierres et prennent en pitié sa poussière ». La délivrance vient lorsque les enfants d'Israël aiment jusqu'aux pierres et à la poussière de la terre. Aimer une terre pour ce qu'elle offre, chacun le peut. Aimer ses pierres et sa poussière, c'est-à-dire ce qu'elle a de plus humble et de moins séduisant, voilà l'amour que Dieu attend.
Rabbi Yehouda Halévi n'en est pas resté aux mots. À la fin de l'ouvrage, le sage quitte tout pour monter en terre d'Israël, comme si le livre entier n'avait été écrit que pour conduire à ce départ.
La pureté des filles de Tselofhad
C'est ici que le contraste éclaire tout. Les explorateurs ont vu la terre de leurs yeux, pendant quarante jours, et n'ont pas su la désirer. Les filles de Tselofhad ne l'ont jamais vue, et pourtant elles la désirent tout entière.
Comment est-ce possible ? C'est que leur amour ne repose pas sur ce qu'elles voient. On ne peut pas leur montrer un géant qui l'annulerait, parce qu'il n'a jamais dépendu de l'absence de géants. Elles n'aiment pas une image de la terre, elles aiment leur appartenance à cette terre, la part de leur père et leur place dans l'Alliance. Elles l'aiment comme le décrivait le Kouzari, jusqu'à ses pierres et sa poussière, avant même d'en avoir foulé le sol.
Ce n'est pas un hasard si la Torah les rattache à Yossef. Rachi le souligne : elles descendent de celui qui aimait la terre. Yossef fut vice-roi d'Égypte, portant un nom égyptien et marié à une Égyptienne, dans la réussite la plus complète qu'un exilé ait jamais connue. Pour l'éternité, il n'a pourtant demandé qu'une chose, que ses ossements montent vers la terre, sans rien vouloir garder de sa gloire égyptienne. Ses filles ont hérité de ce cœur, et l'on comprend que le renoncement n'appauvrit pas l'amour mais le prouve.
Le choix et le mérite
Notre tradition elle-même le rappelle. Commentant un verset du Deutéronome, Rachi explique pourquoi nous continuons d'accomplir les commandements en exil. Même après avoir été dispersés, dit-il, distinguez-vous par les mitzvot, posez les téfilines, fixez les mezouzot, afin qu'elles ne vous soient pas étrangères lorsque vous reviendrez. Notre pratique en diaspora ne se suffit donc pas à elle-même, car elle prépare le retour et maintient vivants des gestes dont la pleine mesure ne se déploiera qu'en terre d'Israël. Le Ramban le dira plus nettement encore : l'essentiel des commandements a été donné pour ceux qui habitent la terre de Dieu.
Reste une question. Pourquoi Dieu laisse-t-il toujours des raisons de reculer, et pourquoi la terre n'est-elle jamais offerte sans obstacle ?
C'est que sans obstacle il n'y aurait pas de choix, et sans choix il n'y aurait ni mérite ni amour véritable. Dieu ménage toujours un אֶפֶס, un « seulement », pour que le désir reste un acte libre. Il y a toujours quelque chose à quoi renoncer pour mériter la terre, et c'est la condition même de l'amour.
Les défauts d'Israël changent alors de sens. Ils cessent d'être des raisons de rester dehors pour devenir l'endroit précis où un travail nous attend, une part de réparation qui porte notre nom. Il est vrai que le pays est divisé, que la vie y est rude et que la société traverse ses tempêtes. C'est justement là que se trouve notre part.
Reformer notre désir ne consiste donc pas à nier ces défauts, car ce serait mentir et cela ne fonctionne pas. La génération du désert avait la manne et la nuée sous les yeux, et elle n'a pas cru. Il s'agit plutôt de changer de regard, de cesser de juger la terre comme on évalue un produit pour la recevoir comme un héritier reçoit sa part. Celui qui juge dit אֶפֶס, seulement. Celui qui aime dit תְּנָה לָּנוּ, donne-nous.
Chaque génération traverse cette épreuve, et la nôtre n'est ni pire ni meilleure que les autres. À chacune d'elles, les filles de Tselofhad restent là pour nous rappeler qu'un cœur peut désirer la terre avant même de l'avoir vue.
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