Parachiot Aharei Mot-Kedochim : reconstruire l’unité d’Israël
- steveohana5
- 9 mai 2025
- 5 min de lecture
La paracha Kedochim contient le verset « tu aimeras ton prochain comme toi-même », considéré par Rabbi Akiva comme un condensé de toute la Torah. A l’heure où le tissu de la nation israélienne se redéchire à nouveau, il nous appartient de mettre ce verset en pratique pour reconstruire l’unité d’Israël, pivot de la réparation du monde. Trois démarches concrètes pourraient nous permettre de progresser dans cette tâche essentielle.

Le verset 19 :18 de Vayikra est considéré par certains de nos maîtres, comme Rabbi Akiva, comme un condensé de toute la Torah :
לֹא תִקֹּם וְלֹא תִטֹּר אֶת בְּנֵי עַמֶּךָ, וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ: אֲנִי יְהוָה.
Tu ne te vengeras point et tu ne garderas point rancune contre les enfants de ton peuple, tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel.
Hier soir, j’ai justement participé à une conférence exceptionnelle (« 12 heures pour Israël : penser, réparer, construire ») organisée par mes amis Antoine Mercier, Valérie Saül et Emmanuel Adda à l’hôtel Basel à Tel Aviv. Avec les autres invités, nous avons réfléchi aux mutations d’Israël depuis le 7 octobre et avons rêvé à ce que pouvait être l’Israël du 21ème siècle.
Mon intervention s’est focalisée sur la reconstruction de l’unité au sein de notre peuple, qui la condition essentielle de la réalisation de notre vocation parmi les Nations. En effet, selon le Zohar, l'amour véritable entre les enfants d'Israël, modèle de celui devant relier tous les membres de l'espèce humaine, contribue à la réparation du monde. En éliminant la haine, la vengeance et la rancune, on purifie les mondes spirituels et on permet à la lumière divine de se manifester pleinement.
Le verset cité plus haut résonne particulièrement dans le contexte de la société israélienne aujourd’hui, parce que, justement, les blessures et les ressentiments y sont omniprésents. Lors de mon intervention hier soir, j’ai évoqué par exemple les humiliations et les discriminations dont ont été victimes les communautés orientales depuis leur arrivée des pays arabo-musulmans dans les années 50-60. Puis, j’ai parlé de la polarisation sociale, économique et géographique des sociétés occidentales induite par la mondialisation : la mondialisation a en effet déchiré le tissu des sociétés occidentales, avec, d’un côté, des « élites » gagnantes de la mondialisation vivant en vase clos au cœur des métropoles et concentrant la richesse économique et le pouvoir symbolique et culturel, et, de l’autre, des populations dites « périphériques », perdantes de la mondialisation, déclassées et reléguées dans les zones péri-urbaines.
Cette déchirure se retrouve bien sûr avec énormément de force dans le cas de la société israélienne, où les écarts de salaires entre les employés de la high-tech et les travailleurs peu qualifiés sont les plus importants de tous les pays de l’OCDE[1]. Dans le contexte israélien, ce clivage coïncide également avec une fracture religieuse : les populations périphériques se sont tournées vers des partis à orientation religieuse (comme le Shas ou les partis sionistes religieux), qui traduisent leurs frustrations sociales en revendications et réponses d’ordre religieux.
Comme je l’expliquais hier soir, une « revanche » est aujourd’hui exercée par la périphérie sur le centre en Israël, car les partis représentant les aspirations politico-religieuses de la périphérie exercent le pouvoir politique depuis 2019 et entament une transformation institutionnelle du pays (la « réforme judiciaire » en particulier) qui s’oppose frontalement aux valeurs libérales de l’élite économique et culturelle du pays. Cette élite, d’après les sondages d’opinion, est celle qui est aujourd’hui la plus inquiète quant à l’avenir du pays et qui a le moins confiance dans ses institutions[2].
Et, j’ai conclu mon intervention en expliquant que le cycle d’humiliation et de vengeance devait maintenant s’arrêter :
לֹא תִקֹּם וְלֹא תִטֹּר אֶת בְּנֵי עַמֶּךָ, וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ: אֲנִי יְהוָה
Le temps est venu maintenant en effet de reconnaître et réparer les blessures pour recoudre le tissu national déchiré.
Je voudrais proposer ici quelques pistes pour reconstruire cette unité au sein de notre peuple. J'aurai l'occasion B'H de développer davantage ces propositions dans de prochaines conférences et écrits.
A mon sens, trois démarches complémentaires nous permettront de reconstruire l'unité de la nation israélienne.
Premièrement, la fracture sociale du pays doit enfin être reconnue et prise en charge par la société dans son ensemble plutôt que par les partis dits « sectoriels ». Il est temps de réfléchir tous ensemble, en impliquant en particulier l’élite économique et culturelle du pays, à un grand plan de développement et de désenclavement de la périphérie en Israël : réaménagement urbain, accès universel à la propriété foncière, développement des réseaux de transport et des services sociaux, accès à une éducation de haute qualité etc. Les propositions visionnaires de l’Institut des Réformes Structurelles, fondé par l’entrepreneur israélien Ashrag Biran, pourraient être une inspiration et un point de départ pour cette réflexion[3].
Deuxièmement, il est essentiel de réparer la fracture entre les autorités religieuses et la population dite « laïque ». L’enseignement essentiel du rav Kook (père et fils) et de Manitou est en effet que tous les Juifs ont une sainteté naturelle, comme nous le confirme le premier verset de la paracha Kedochim :
L'Éternel parla à Moïse en ces termes :Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur : Soyez saints, car Moi, l’Éternel, votre Dieu, Je suis saint.
וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר.דַּבֵּר אֶל-כָּל-עֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם: קְדֹשִׁים תִּהְיוּ, כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם.
Le discours des rabbins envers la population laïque doit évoluer, pour devenir un discours d’empathie et d’amour, un discours qui inclut et répond au besoin profond de sens et de spiritualité de la population laïque, en particulier depuis le 7 octobre[4].
Enfin, et de façon complémentaire, il est essentiel et urgent de réparer la fracture qui s’est ouverte entre les populations haredim et le reste de la nation[5]. Une étude, qui vient d’être publiée par Nahumi Yaffe, chercheuse ultra-orthodoxe au Département de politique publique de l'Université de Tel Aviv, révèle que près de 50% des haredim israéliens souhaitent s'intégrer davantage à la société majoritaire, et qu'un homme sur quatre serait même disposé à effectuer un service militaire sous certaines conditions. Le principal frein à cette intégration est la peur des jeunes haredim israéliens d’être rejetés par leur famille et leur communauté[6]. Les chefs de la communauté haredi doivent prendre position pour promouvoir la liberté de choix chez les jeunes haredim[7] et nos institutions doivent fournir un soutien financier et humain aux haredim qui sont exclus par leur communauté en raison de leur choix de vie.
Le verset 19 :17 de Kedochim nous indique l’attitude générale à adopter pour nous réparer :
לֹא-תִשְׂנָא אֶת-אָחִיךָ בִּלְבָבֶךָ; הוֹכֵחַ תּוֹכִיחַ אֶת-עֲמִיתֶךָ, וְלֹא-תִשָּׂא עָלָיו חֵטְא.
Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur ; tu corrigeras ton prochain, et tu ne porteras pas de faute à cause de lui.
On comprend à travers ce verset que, d’une part, nous avons le devoir de « corriger » notre prochain quand il fait fausse route, car nous portons la responsabilité collective de nos fautes, et que, d’autre part, nous devons accomplir cette correction avec un cœur pur et rempli d’amour, sans autre motivation que la recherche de la sainteté.
Alors puissions-nous nous mettre immédiatement au travail ! Et que la lumière divine vienne élever et purifier nos cœurs !
[1] Le ratio entre salaires des 20% plus riches et 20% plus pauvres est compris entre 7 et 8 en Israël, l’un des plus importants des pays développés.
[2] Voir cette étude très intéressante et importante réalisée par le Israel Democracy Institute https://en.idi.org.il/media/26705/madd-d2024-eng05print.pdf
[4] Voir à ce sujet cette tribune du Rav Kenneth Brander Despite disconnection from rabbinic authorities, Israelis still seek out spirituality
[5] Voir ce sondage du Jewish People Policy Institute sur la colère montante de la société israélienne envers les populations haredim https://jppi.org.il/en/21826-2/
[7] Certains leaders, comme le rav David Leibel (originaire de Strasbourg et devenu une voix importante au sein de la communauté ultra-orthodoxe en Israël) font entendre ce discours depuis maintenant plusieurs années https://en.idi.org.il/articles/52328


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