Paracha Vaye’hi et jeûne du 10 Tévet : dépasser nos limites pour retrouver la grandeur de la Vie
- steveohana5
- 10 janv. 2025
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Le fait que la paracha Vaye’hi coïncide avec le jeûne de 10 Tévet, qui a lieu aujourd’hui, est très riche de sens. Ce jeûne très important (puisque c’est le seul jeûne de l’année qui n’est jamais déplacé même quand il tombe le vendredi) a pour but de nous aider à prendre conscience et à nous débarrasser des limites qui nous empêchent de réaliser notre vocation individuelle et collective. La jeune génération israélienne, qui découvre dans sa chair l’expérience de l’Unité des Valeurs, va nous permettre d’achever ce processus et de donner ainsi toute sa grandeur à la Vie, telle qu’elle est célébrée dans le titre de notre paracha.

Le jeûne du 10 Tévet commémore trois événements distincts qui eurent lieu respectivement les 10, 9 et 8 Tévet[1] :
1. Le 10 Tévet, en l’an 3336 après la création (425 avant l’ère commune), les armées de l’empereur de Babylone Nabuchodonosor assiégèrent Jérusalem. Des années durant, D.ieu avait envoyé Ses prophètes pour avertir Israël de la destruction prochaine de Jérusalem et du Temple s’ils ne s’amendaient pas. Mais ils tournaient en dérision ces saints hommes, les accusant d’être porteurs de « fausses prophéties de malheur », voués à démoraliser la nation. Ils allèrent même jusqu’à assassiner l’un des prophètes. Dans Sa longanimité, D.ieu retarda la destruction pour donner aux Juifs encore une chance de se repentir. Il envoya plusieurs fois le prophète Jérémie avertir sa nation, mais ils le jetèrent en prison. C’est ainsi que 30 mois plus tard, le 9 Tamouz 3338, les murs de la ville furent percés, et le 9 Av suivant, le Temple fut détruit et le peuple juif exilé.
2. Ezra le Scribe quitta ce monde le 9 Tévet de l’an 3448 (313 avant l’ère commune), 1000 ans exactement après le don de la Torah sur le mont Sinaï. C’est lui qui dirigea le retour du peuple juif à la Terre d’Israël après l’exil babylonien. C’est aussi lui qui supervisa la construction du Second Temple. Mais on sait que seule une minorité de Juifs sont sortis de leur exil à Babel pour l’accompagner dans ce projet grandiose.
3. Dans son désir de faire traduire la Torah en grec (à la suite d’une tentative infructueuse 61 ans auparavant), l’empereur égypto-grec Ptolémée rassembla 72 sages de la Torah, les séquestra dans 72 pièces séparées et ordonna à chacun d’eux de produire une traduction de la Torah. Le 8 Tévet de l’an 3515 (246 avant l’ère commune), ils produisirent 72 traductions identiques. Ce fut d’autant plus miraculeux qu’en 13 points du texte les traducteurs divergèrent délibérément de la même façon de la traduction littérale.
Le point commun entre ces trois événements est qu’ils correspondent à un enfermement (le plus souvent volontaire) du peuple juif dans les limites étroites du monde de l’Histoire et de la Nature, dont il a justement pour vocation de s’affranchir :
1. La traduction de la Torah en grec procède, d’une volonté d’effacement de sa source divine et de rétrécissement de son horizon. En effet, l’objectif principal de cette traduction était d’en faire un livre racontant une mythologie comme toutes les autres, perdant sa vocation morale et prophétique. Ce rétrécissement de la Torah est également présent aujourd’hui, quand la Torah est enseignée comme un conte ou un code de lois « religieuses », dont le niveau du « sod »[2] est négligé.
2. La mort d’Ezra le Scribe rappelle la difficulté pour les Juifs en exil d’assumer complètement leur lien avec la terre d’Israël, lien sans lequel la réalisation de leur vocation est pourtant impossible. Cette réticence à épouser la terre d’Israël se renouvèle aujourd’hui avec le « retard » pris par les Juifs de diaspora pour monter en Israël depuis la naissance du projet sioniste et la Déclaration Balfour…
3. Le siège de Jérusalem par Nabuchodonosor, qui évoque physiquement la notion d'enfermement, symbolise quant à lui notre difficulté à assumer notre vocation spirituelle quand nous nous trouvons sur notre terre. Ce défi se retrouve aujourd’hui avec la tentation des Israéliens de se « normaliser » et leur difficulté à établir en Israël une société fidèle aux valeurs de nos patriarches et de notre Torah.
Dans la paracha Vaye’hi, nous voyons ces limites surmontées par l’unification des vocations messianiques de Yehuda et de Yossef, qui reçoivent chacune une bénédiction spécifique de leur père Ya’akov : alors que Yehuda garantit l’unité du peuple juif autour des valeurs éternelles de la Torah, Yossef assure leur dévoilement au sein d’un processus historique et national[3]. Tant que Yehuda (incarnant la sefira féminine de la Malkhout – royauté) et Yossef (incarnant la sefira masculine du Yessod – le fondement) sont capables de se mettre en symbiose dans une relation receveur/donneur, alors Israël est sur le chemin de sa vocation et l’Humanité est donc sur celui de sa délivrance. L’apogée de cette symbiose fut représentée par les règnes de David et de Salomon, tous deux issus d’ailleurs de la tribu de Yehuda.
Les trois événements que nous commémorerons lors du jeûne de demain correspondent à une période postérieure à celle de Salomon, où cette symbiose entre les vocations messianiques de Yehuda et Yossef s’est interrompue. Les 2000 ans de l’exil de Rome qui ont suivi cette période ont été caractérisés par une mise en sommeil de la vocation de Yossef, où l’identité des Hébreux s’est transmise principalement à travers la composante « juive », c’est-à-dire « judéenne » (issue de Yehuda). Mais la naissance du sionisme politique a marqué le retour de l’identité nationale « yossefique » dans l’âme du peuple juif. Cette unité entre les vocations de Yehuda et de Yossef a encore des difficultés à s’incarner dans la nation d’Israël moderne, comme en témoignent en particulier les conflits parfois virulents entre les trois segments principaux de la société israélienne, que l’on appelle maladroitement les « laïcs », les « ‘haredim » et les « sionistes religieux ».
Ces fractures, héritées de notre long exil, sont appelées à disparaître à mesure que la jeune génération israélienne, qui a vécu l’expérience de l’Unité des vocations de Yossef et de Yehuda dans l’épreuve du feu, infusera cette Unité des Valeurs dans l’ensemble de la Nation.
Aujourd'hui, lors du jeûne, nous prendrons conscience de tous les carcans qui, plus de 2000 ans après les événements du mois de Tévet, continuent de nous piéger dans les mêmes catégories mentales et de nous éloigner de notre vocation, et nous penserons en même temps à tous nos jeunes héros (ceux qui sont tombés comme ceux qui sont rentrés du front ou se battent encore pour nous), grâce auxquels nous allons bientôt B’H nous en émanciper.
Nous penserons à la Vie telle qu’elle est célébrée dans le titre de cette paracha (qui signifie littéralement « Et il vécut »). Car, comme dans la paracha ‘Hayye Sarah (dont le titre évoque lui aussi la Vie), le rappel à D.ieu d’un Juste après une vie dédiée à l’accomplissement de sa vocation est justement la meilleure occasion de nous rappeler le sens véritable et la grandeur de notre propre Vie.
[1] Bien que le 8 et le 9 Tévet aient été établis comme des jours de jeûne distincts, les rabbins les réunirent au jeûne du 10 Tévet, mentionné dans la Bible par le prophète Ézéchiel comme étant un jour de deuil, afin que le mois ne soit pas plein de tristesse et de deuil.
[2] Le « sod » fait référence à la Torah telle qu’elle est transmise par la Kabbale, c’est-à-dire une Torah qui dévoile l’Unité et le Projet du Divin dans la Création
[3] C’est pour cette raison que, tout au long du livre de Berechit et jusque même le livre de Chemot, Yossef intervient à chaque fois que l’histoire des « bnei Yisrael » prend un nouveau tournant : d’abord de l’exil chez Lavan à la terre d’Israël au moment de la naissance de Yossef, puis de la terre d’Israël à l’Egypte (avec la vente de Yossef par ses frères et la famine qui mène à la réunification de la famille), puis enfin lorsque Ya’akov charge Yossef de la mission de transférer sa tombe de l’Egypte à la terre d’Israël, mission qui conduira finalement à ce que Moshé lui-même se charge du rapatriement des ossements de Yossef, qui vont un jouer un rôle clé dans l’ouverture de la Mer des Joncs…


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