Paracha Vaet’hanan: devenir hébreu
- steveohana5
- 15 août 2024
- 4 min de lecture
La supplication de Moshé dans la paracha de cette semaine est bien plus qu’une demande de « traverser le Jourdain » : comme nous le révèle Léon Askénazi, elle est une demande à « devenir hébreu ». Et, comme le révèlent les événements récents, il ne suffit pas de traverser physiquement le Jourdain pour devenir hébreu… C’est à une « traversée » identitaire plus profonde que nous convie notre paracha...

La paracha Vaet’hanan commence par une supplication de Moshé adressée à Hashem pour traverser le Jourdain avec le peuple d’Israël et participer à la conquête de la terre de Canaan :
Vaet’hanan el-Adonay ba'et hahi lemor. (Devarim 3:23)
Et j’ai supplié devant Dieu en ce temps-ci en disant
E’eberah-na veereh et haaretz hatovah b’ever hayarden (Devarim 3:25)
אֶת הָאָרֶץ הַטּוֹבָה אֲשֶׁר בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן : הָהָר הַטּוֹב הַזֶּה וְהַלְּבָנֹן אֶעְבְּרָה נָּא וְאֶרְאֶה
« Laisse moi, S’il Te plait, traverser et je verrai la bonne terre qui se trouve de l’autre côté du Jourdain, cette belle montagne [il s’agit du mont tsion] et le Liban[1]»
Vayit'aber Adonay bi lema'ankhem (Devarim 3:26)
וַיִּתְעַבֵּר יְהוָה בִּי לְמַעַנְכֶם
Et Dieu s’est enflammé de colère contre moi en votre faveur
Le rav Léon Askénazi nous livre un secret de Kabalah derrière ces deux derniers versets.
Dans les deux versets 25 et 26, on trouve à trois reprises la racine עבר du mot « hébreu » -עברי-‘ivri, qui renvoie à la notion de « traversée » (לעבור-la’avor signifie « traverser » en hébreu) : Avraham l’hébreu, dont l’ancêtre était ‘Ever-עבר, est celui qui quitte la civilisation idolâtre et décadente de Babel pour passer « de l’autre côté », celui d’une relation authentique avec le Créateur.
La supplication de Moshé אֶעְבְּרָה נָּא peut ainsi être comprise à la fois par « laisse-moi traverser » et par « rends-moi hébreu ».
Léon Askénazi, dans son commentaire de la paracha Vaet’hanan[2], relie cette demande d’hébraïsation de Moshé au passage de Chemot où Moshé est qualifié d’« égyptien » par les filles de Yitro lorsqu’il se réfugie dans le pays de Midian après avoir tué un homme égyptien qui maltraitait l’un de ses frères:
« Ce sont les filles de Yitro qui ont raconté à leur père ce que ce « ish mitsri » (homme égyptien) avait fait (Chemot 2 :19). En fait, il avait le type tellement égyptien qu’il a été pris pour un Égyptien. Il ne s’est pas défini lui-même comme tel. Cependant, lorsque Dieu a dicté la Torah à Moïse et qu’il a entendu « ish mitsri » il n’a pas réagi et s’est laissé l’écrire. Il était tellement imprégné de son identité galoutique d’Egypte, civilisation au service de laquelle il était au plus haut poste possible, que tout se passe comme si on pouvait dire de lui qu’il avait les deux identités. A l’inverse, Yosef, dans le livre de Béréchit, est toujours défini comme « hébreu » (Berechit 39:14, 17; 41:12),. C’est la grande différence de Yosef, qui est resté hébreu chez les égyptiens et Moshé, qui, finalement, apparait comme un égyptien »
La différence fondamentale entre Moshé et Yosef, qui explique ce fossé identitaire, est leur origine : alors que Yosef est issu de Yaakov, qui s’est toujours défini comme « guer » (étranger) quand il se trouvait en dehors de la terre d’Israël[3], Moshé est issu d’une génération qui, réduite en esclavage en Egypte, avait perdu la conscience de son appartenance authentique. C’est la raison profonde pour laquelle toute cette génération va mourir dans le désert sans pouvoir réaliser la promesse de pénétrer en terre de Canaan pour y appliquer les principes de la Torah.
En vérité, il ne suffit pas de « traverser le Jourdain » pour devenir hébreu. Comme le disait ironiquement Léon Askénazi, « il est plus facile de faire sortir le Juif de galout que de faire sortir la galout du Juif »…
Après 2000 ans d’exil, l’identité galoutique continue de nous coller à la peau et elle se manifeste en particulier dans notre réticence à assumer complètement notre légitimité sur l’intégralité de notre terre ancestrale ainsi que sur tous nos lieux saints, comme l’a encore révélé le psychodrame national récent sur la question de la présence juive sur le Mont du Temple[4]…
C’est à une « traversée » identitaire plus profonde que nous sommes conviés par la paracha de cette semaine : devenir hébreu, c’est cesser de se définir comme « judéo-français » ou « judéo-américain », c’est parvenir à se ressentir étranger (guer) à l’extérieur de la terre d’Israël et chez soi sur chaque parcelle de la terre d’Israël.
[1] Au passage, on comprend ici que le Liban (ou au moins une partie de l’actuel Liban) est inclus dans la terre d’Israël telle que définie par la Torah…
[2] Ce commentaire peut être lu à ce lien : http://manitou.over-blog.com/article-34566617.html
[3] ‘Berechit 32 :6 : ‘im Lavan garti (j’ai séjourné chez Laban) ce que Rachi interprète de la façon suivante : Lo vayiti sar verashou elav ger » - je suis pas devenu ministre ou prince ou important mais je suis reste Guer : Garti => j’ai séjourné en tant que Guer – étranger - métèque.
[4] Pour une analyse dépassionnée et équilibrée de la question de l'interdiction de la prière juive sur le Mont du Temple, voir cette interview du Rav Oury Cherki par Antoine Mercier sur Akadem https://youtu.be/_qiDR0EHr1k?si=0EDN_6-AjVsbG_xE


Commentaires