En attendant Chabbat... Paracha Tsav : « vous serez pour moi une nation sainte »
- steveohana5
- 28 mars 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 mars 2024
Même si les korbanot ne sont plus d’usage aujourd’hui, l’étude de leur finalité éclaire la façon dont la tradition juive conçoit le rapport au divin et à la sainteté. La comparaison entre les interprétations de Maïmonide, Nahmanide et Yehuda Halevi permet de déceler le principe unificateur derrière tout le rapport au divin dans la tradition juive : la recherche de la sainteté en tant que chemin de perfectionnement moral de l’Homme.
La paracha Tsav est, comme la paracha Vayikra, largement consacrée aux règles concernant les sacrifices.
Il est difficile pour les modernes que nous sommes de nous relier à cette pratique, d’autant plus que le Temple n’est plus là pour l’illustrer. Ce commandement, s’il était à nouveau pratiqué aujourd’hui, serait sans nul doute très fortement désapprouvé par la conscience occidentale, comme l'est d’ailleurs de plus en plus le rite d’abattage juif (shehita)...
C’est pourquoi il m’a semblé utile de résumer les différentes thèses de nos maîtres au sujet de cette pratique, afin de mieux comprendre sa finalité profonde et d’y puiser des sources d’inspiration dans l’appréhension de notre relation au divin et à la sainteté.
Nous avons évoqué dans notre commentaire de Vayikra la thèse de Maïmonide, expliquant que le but des commandements relatifs aux sacrifices était de détourner les enfants d’Israël de l’idolâtrie, en leur permettant de continuer à pratiquer ce culte très répandu à l’époque, mais exclusivement au service du D.ieu Un.
Nahmanide est en désaccord avec cette interprétation. Pour lui, les sacrifices n'ont pas seulement une justification contextuelle mais sont dotés d'un rôle positif intrinsèque, consistant à exorciser chez le fauteur sa culpabilité refoulée et à réveiller en lui une aspiration sincère à la techouva[1]. En effet, en l’absence de réparation de la faute, vont se refermer sur le fauteur les mâchoires redoutables du Yetser hara.
Bien avant que sociologues et psychologues ne se penchent sur ce phénomène, la Torah et nos maîtres nous ont mis en garde contre le pouvoir destructeur de la culpabilité sur la conscience morale de l’Homme.
En voici le mode opératoire :
1) Première étape : j’ai fauté sans avoir pu réparer le sentiment de culpabilité sous-jacent
2) Seconde étape : de façon inconsciente, ma culpabilité me fait perdre mon estime de soi (consciemment au contraire, je trouve toutes les justifications possibles à cette faute, ce qui me permet de refouler ma culpabilité sous-jacente)
3) Troisième étape : je suis alors prêt à fauter à nouveau, avec la motivation inconsciente de me venger de ma souffrance sur autrui et de valider le jugement négatif que je porte sur moi-même
L’animal offert en sacrifice va sortir l’Homme de cette boucle en offrant une catharsis à son sentiment de culpabilité refoulé. On va éprouver de la peine pour cet animal innocent qui subit « à notre place » les conséquences de notre faute. On va ensuite être habité par un regret sincère, puis on va pouvoir se séparer du fauteur en nous, en le voyant partir en fumée en même temps que se consume l’animal. Finalement, on va renaître à nous-mêmes, vierge de toute culpabilité. Cette sensation est très comparable à celle ressentie après le « vidouy » de Yom Kippour, dont on doit ressortir comme un homme nouveau, lavé de toutes les fautes du passé.
Le Rav Yehuda Halevi, grand kabbaliste sépharade du 11ème siècle, dont nous avons parlé dans notre précédent commentaire, propose une troisième explication très puissante des sacrifices (Kuzari 2 :26). L’infini béni soit-il n’a évidemment pas « besoin de nos cadeaux » pour « attirer sa bienveillance » ou « apaiser sa colère » - motivations païennes des sacrifices. Pour Yehuda Halevi, D.ieu nous a prescrit les sacrifices comme des cadeaux pour nous-mêmes, nous permettant de sublimer nos fautes à travers un acte de don. En effet, rien n'élève autant le coeur de l’Homme que de donner et rien ne peut lui procurer plus de souffrance que de ne pas avoir le pouvoir de le faire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est demandé même aux pauvres de donner une partie de ce qu’ils possèdent à des plus pauvres qu’eux. La joie du don est décuplée quand son destinataire est une personne que nous tenons en très haute estime. Et son acceptation nous honore encore davantage quand il s'adresse au Dieu de la Providence et de la miséricorde YHVH. En acceptant hier nos offrandes - et aujourd'hui nos prières-, D.ieu nous offre le plus grand honneur qui puisse être donné à un Homme. Cela est illustré (quoique de façon négative) par la blessure immense que ressent Kayin (Caïn) après le refus de son offrande par D.ieu dans le récit de la Genèse, blessure qui le conduira par jalousie jusqu’au meurtre de son frère Hevel (Abel).
Finalement, ces trois interprétations des « sacrifices » sont davantage complémentaires que contradictoires. Dans les trois cas, le message fondamental est que le « sacrifice » ne doit viser qu’au perfectionnement moral de l’Homme. Maïmonide insiste sur le fait que le korban, pour ne pas devenir un culte idolâtre, se doit d’être adressé seulement au D.ieu UN YHVH. Nahmanide met en relief la dimension expiatoire du sacrifice en tant que chemin de techouva. Yehuda Halevi, quant à lui, l’interprète comme un instrument de sublimation de la faute via le pouvoir transcendant du don.
Le Rav Léon Ashkenazy[2] nous enseigne que là se trouve justement toute la différence entre la notion de sainteté dans le judaïsme, qui traduit une aspiration à l’élévation morale, et le "sacré", qui est un concept souvent idolâtre et étranger à la tradition juive. C’est la raison-même pour laquelle la notion de « korban » est si mal véhiculée par le mot « sacri-fice », qui se rattache au sacré et non à la sainteté. Comme l’explique le sociologue René Girard dans son livre « La Violence et le Sacré », le sacré est toujours associé à la violence, à travers la recherche d’une victime sacrificielle chargée de restaurer la cohésion sociale du groupe. Il cherche à reporter la culpabilité intrinsèque de l’Homme sur un « bouc émissaire » - les Juifs ayant toujours joué et jouant encore ce rôle dans l’Histoire. Mais, sans l’objectif d’élévation morale, cette recherche de bouc émissaire ne fait que perpétuer et aggraver la culpabilité inhérente à la condition humaine, alimentant la boucle de la faute et de la haine de soi dont nous avons parlé plus haut.
Les avis divergent sur le fait de savoir si les korbanot seront ou non rétablis à l’avènement de la période messianique. Si Maïmonide fait valoir l’immutabilité de la Torah, le Midrash Raba soutient que, comme l’Humanité atteindra un haut niveau de perfection morale, seul le sacrifice de gratitude (korban Toda)[3] subsistera (Vayikra Rabba 9 :7). Quant au Rav Kook, Il entrevoit la possibilité que toute la civilisation revienne à certaines pratiques d’avant le déluge, où, selon la Torah, toute l’humanité était végétarienne. Si tel est le cas, alors tous les korbanot, suggère-t-il, seront du type minchah, entièrement constitués de farine (Siddur Olat Re’iah vol.1, p. 292).
En tout état de cause, la dimension morale des korbanot permet de comprendre pourquoi un célèbre adage de la tradition juive recommande de commencer l’étude de la Torah par le livre de Vayikra pour les enfants, et ce dès l’âge de 5 ans. Les Sages du Talmud expliquent : « Que ceux qui sont purs viennent étudier les choses pures ! ». C’est très jeune qu’il faut élever la conscience morale des enfants, pour qu’ils s'imprègnent de l’idée que fauter fait partie de la vie et qu’il y a toujours une seconde chance pour réparer ses erreurs…
[1] Précisons ici que les sacrifices n’ont pas vocation à expier les fautes commises volontairement (pour les fautes volontaires, la procédure de réparation est beaucoup plus exigeante), mais simplement celles commises de façon non intentionnelle (par exemple, la faute d’avoir été traversé de pensées impures, qui est réparée par le « korban ola » ou « holocauste »).
[2] Voir son commentaire de la paracha Vayikra http://manitou.over-blog.com/article-vayiqra-1994-46803972.html
[3] « Ceci est la règle du sacrifice rémunératoire qu'on offrira à l'Éternel. Si c'est par reconnaissance qu'on en fait hommage, on offrira, avec cette offrande de reconnaissance, des gâteaux azymes pétris à l'huile, des galettes azymes ointes d’huile ; plus, de la fleur de farine échaudée, en gâteaux pétris à l'huile. » (Vayikra 7,11-12).



Sujet critique et souvent central pour acceptation ou rejet de la loi mosaique.
Ton commentaire est clair, précis et apporte une compréhension solide des sacrifices
J'aimerais tant une étude poussée psychiatrique du monde de l'islam, sur les conséquences de leur vie enfant liée à la description de la troisième étape : 'je suis alors prêt à fauter à nouveau, avec la motivation inconsciente de me venger de ma souffrance sur autrui et de valider le jugement négatif que je porte sur moi-même'