Paracha Pin’has : désirer le shalom pour lui-même
- steveohana5
- 18 juil. 2025
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L’acte violent de Pin’has, récompensé par l’Alliance de Paix, nous enseigne que le véritable שלום-shalom n’est pas absence de conflit, mais complétude spirituelle. La Torah nous met en garde contre deux dérives : le pacifisme naïf et la violence aveugle. Le שלום véritable est une paix lucide, fruit d’un discernement intérieur et d’un engagement moral. L’accomplissement du שלום à travers la violence, qui semble être son exact contraire, suscite une contestation légitime. L’enseignement du Ramhal permet de comprendre que, tant que notre désir du שלום reste dépendant de la guerre, le שלום doit malheureusement continuer à s’envelopper de la klipa (écorce) de la violence. Il nous faut désirer et poursuivre le shalom pour lui-même pour briser cette écorce.

La Torah nous enseigne cette semaine un principe subtil et complètement à contre-courant de la pensée occidentale moderne : on ne peut parfois atteindre la miséricorde et la « paix » que par des actes qui leur paraissent absolument antagonistes.
C’est après l’assassinat public de Zimri, grand prince de la tribu de Shim’on, et de Cozbi, princesse de la tribu de Midian, qui se livraient ensemble à la débauche à la vue de tous les enfants d’Israël, que Pin’has reçoit l’Alliance de Paix (ברית שלום) de Dieu.
Comment comprendre cet apparent « paradoxe » ?
Le mot paix en hébreu a en effet une signification bien différente du sens occidental : le mot שלום renvoie en effet à la notion de שלמות-shlemout (« complétude ») : être en « paix » dans la conception juive signifie être « entier », c’est-à-dire ne faire qu’un avec sa propre âme, elle-même parcelle du divin.
Dans certaines circonstances, le monde et toutes ses aliénations nous imposent d’utiliser la « violence » voire la guerre, pour atteindre cette שלמות, cette complétude avec nous-mêmes et avec Dieu.
Ce fut le cas lors de l’épisode raconté par la paracha de cette semaine, où les enfants d’Israël succombent à la tentation des femmes de Midian, envoyées par Bil’am et Balak pour les corrompre dans la débauche et l’idolâtrie, après l’échec de la tentative relatée dans la paracha précédente.
Dans ce contexte particulier, l’acte de Pin’has n’est pas un acte de « vengeance » au sens où l’entend généralement, mais le rétablissement par voie humaine de la rigueur divine dans le monde de la Création. Et c’est ce geste apparemment violent et cruel qui permet le retour de la « paix » dans le monde. En effet, un monde où les limites entre les enfants d’Israël et les autres tribus ne sont plus respectées n’est pas un monde de paix, mais un monde de « tohou » (chaos). Le passage du tohou au שלום, exigeait un acte de tikoun (réparation), tikoun qui fut accompli par la main de Pin’has.
L’histoire moderne d’Israël nous a mis bien souvent dans des situations comparables, où le recours à la violence et à la guerre nous a été imposé pour rétablir la justice et la « paix » dans le monde. Notre intervention actuelle dans le sud de la Syrie pour protéger la communauté druze d’un massacre certain en est un nouvel exemple. Dans ce type de situations, la gauche occidentale bien-pensante va souvent condamner ce qu’elle assimile à de la « violence aveugle ». Car sa conception de la « paix » est celle de l’absence de guerre, même au prix du triomphe du Mal et de l’iniquité. Le « pacifisme » de la gauche française au moment de l’expansionnisme hitlérien des années 30-40, que l’on voit se répéter aujourd’hui face à l’impérialisme islamiste, est l’antithèse du שלום, telle qu’il est conçu dans la sagesse juive.
Si le pacifisme bêlant des gauches occidentales est un écueil évident, un autre danger opposé est celui de l’usage d’une violence aveugle, sous l’emprise de pulsions animales ou narcissiques. Ce penchant « fanatique » est celui que l’on trouve dans l’islam fondamentaliste, qui, pour mieux renforcer la confusion morale qui règne dans notre monde, justifie sa barbarie par « l’établissement de la paix d’Allah dans le monde ». On voit cette barbarie à nouveau à l’œuvre aujourd’hui en Syrie. C’est pour nous préserver de ce danger que la Torah et nos maîtres prennent bien soin de caractériser l’acte de Pin’has comme un acte parfaitement lucide, maîtrisé, et dépourvu de toute dimension narcissique. Pin’has comprend, par l’étendue de sa connaissance et de sa sagesse, que Dieu a besoin de l’intervention des hommes pour faire régner ses Valeurs sur la terre, et, se rendant compte qu’il est le seul capable d’agir à ce moment précis pour résoudre la situation, il exécute avec sang-froid et responsabilité l’action qui est attendue de lui.
Tant que perdurent dans le monde des conceptions dévoyées de la « paix » (notamment celles de la gauche occidentale et du fondamentalisme islamiste), les guerres d’Israël restent malheureusement nécessaires pour maintenir vivant l’idéal du שלום, tel qu’Israël l’incarne. Ce n’est qu’aux temps messianiques que ce שלום pourra se manifester dans son éclat le plus parfait, débarrassé de la klipa (écorce) de la violence.
Un petit détail dans le texte de la paracha évoque cette idée. De façon intéressante, le vav du mot shalom dans le verset où D.ieu annonce à Pin’has l’alliance de paix qu’il conclut avec lui, est un « vav brisé»[1]. C’ est la seule lettre de toute la Torah qui n’est pas « complète ». Ce vav incomplet signifie que le שלום tel que représenté par l’action de Pin’has est encore enveloppé d’une klipa de violence, qui fait naître une légitime contestation : pourquoi le שלום, s’il est parfait, devrait-il passer par la violence, qui semble être son exact contraire ?
Cette idée est développée à son paroxysme chez le Ramhal[2] qui prend comme thème central de ses écrits la notion de transformation du mal en bien. La nature humaine est telle que l’on ne peut saisir et apprécier la grandeur d’une chose que lorsqu’on l’a perdue. “On ne peut comprendre la lumière qu’à partir de l’obscurité” écrit-il dans Daat Tvounot.
Cette vision puissante du Ramhal permet de comprendre que la klipa de violence qui recouvre encore le שלום puise sa nécessité de notre propre faiblesse : nous ne nous mettons à désirer et poursuivre le שלום que lorsque nous l’avons perdu. Nous n’arrivons pas encore à le désirer pour lui-même. Nos divisions internes incessantes avant les massacres du 7 octobre, et qui ressurgissent à chaque fois que la pression extérieure se relâche[3], montrent que notre aspiration intérieure au שלום dépend encore de la klipa de la guerre.
Puissions-nous donc désirer et poursuivre intensément le שלום pour lui-même, par l’amour gratuit (ahavat ‘hinam) et nos actes de ‘hesed envers nos frères ! Et puissions-nous briser l’écorce de la guerre à tout jamais pour ne plus jamais connaître le Mal, la mort, ni la souffrance !
Amen ve Amen
[1] Voir ce très bel article d’un sofer dénommé Mordechaï Pin’has (!!!) sur ce vav brisé de notre paracha https://www.sofer.co.uk/broken-vav
[2] Le Ramhal (Rabbi Moché ‘Haïm Luzzatto, 1707–1746) est l’un des penseurs les plus profonds du judaïsme moderne. Originaire de Padoue, en Italie, il fut à la fois kabbaliste, philosophe et poète. Son œuvre majeure, Daat Tevounot, explore la finalité de la Création et la manière dont le mal lui-même est intégré au plan divin de réparation. Le Ramhal enseigne que la lumière ne peut être pleinement révélée qu’à travers l’obscurité, une idée centrale dans sa pensée, où la transformation du mal en bien devient le moteur même du tikoun (réparation du monde).
[3] La fracture au sein de la coalition gouvernementale au sujet de l’enrôlement des jeunes haredim dans Tsahal en est le plus récent exemple, voir l’analyse de Daniel Haïk à ce sujet https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/artc-analyse-reflexions-sur-la-crise-autour-de-l-enrolement-des-orthodoxes-par-daniel-haik


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