Paracha Nitsavim Le retour de la Chekhina : Providence, responsabilité, et l’épreuve des nations
- steveohana5
- 19 sept. 2025
- 6 min de lecture
« Veshav Hashem Elohekha » — Dieu revient avec Son peuple. L’exil cachait Sa Présence, le retour d’Israël la révèle : langue retrouvée, désert fleuri, victoires incroyables. L’antisémitisme peut pousser à rentrer, mais il reste une faute : mieux vaut Cyrus qui bénit que Pharaon qui contraint. Aux nations comme à Israël de choisir : rejouer la haine ou devenir lumière. Choisir la vie, c’est rentrer à Sion et faire revenir la Chekhina dans l’histoire.

La paracha Nitsavim place d’emblée le débat au niveau le plus haut (Devarim 30 :3) :
וְשָׁב יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֶת שְׁבוּתְךָ וְרִחֲמֶךָ וְשָׁב וְקִבֶּצְךָ מִכָּל הָעַמִּים אֲשֶׁר הֱפִיצְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ שָׁמָּה.
Veshav Adonay Eloheykha et-shvoutkha Et Hashem ton Dieu ramènera ton retour (c’est le retour de l’exil)
Veri’hamekha Il aura générosité pour toi (littéralement : te rendra matrice féconde)
Veshav et reviendra (sous- entendu : avec toi)
vekibetskha. et te rassemblera.
Rachi souligne l’étrangeté : « Le texte aurait dû dire : « Il “fera” revenir » [et non « il reviendra »]. Nos rabbins en ont déduit que la Chekhina, s’il est permis de s’exprimer ainsi, réside avec Israël dans les souffrances de l’exil, et qu’elle s’est inscrite Sa propre délivrance pour le jour où ils seront délivrés (Meguila 29a). Elle reviendra [alors] avec eux. »
Conclusion : l’exil d’Israël voile la Chekhina ; le retour d’Israël dévoile la Chekhina. L’histoire juive n’est pas un chapitre parmi les autres de l’histoire des Nations : c’est la scène du dévoilement de la Présence.
Pendant deux millénaires, nous avons normalisé l’anormal. Nous avons excellé en diaspora, mais toujours « à côté » de nous-mêmes. Manitou l’a dit sans détour : nous avons appris à gérer l’exil comme une condition durable. Pendant ce temps, le monde portait une plainte confuse : “Pourquoi n’êtes-vous pas à votre place ? Pourquoi la Présence ne se manifeste-t-elle pas ?” L’antique accusation chrétienne de « déicide » s’est tue officiellement juste après la création d’Israël, qui venait réparer l’exil de la Chekhina. Mais son noyau inconscient est resté : tant que vous restez dispersés, vous maintenez la Providence en retrait.
Ici surgit la tension : si l’antisémitisme fonctionne, au plan inconscient, comme un reproche adressé aux Juifs de ne pas être « chez eux », et s’il a poussé concrètement à l’aliyah, ne serait-il pas, d’une certaine manière, « positif » ? Et, dans le même temps, comment affirmer la pleine responsabilité des individus et des nations antisémites ? Contradiction ? Non, si l’on revient aux fondements de la conception juive de l’histoire.
1) Deux plans qui ne s’annulent pas : Providence et Responsabilité
Selon le plan de la Providence (hashga’ha), rien n’arrive sans sens. Dieu instrumentalise parfois la pression extérieure pour faire avancer Son projet : rappeler Son peuple à Sion. De ce point de vue, l’antisémitisme a pu servir de catalyseur : il a accéléré des retours que l’aisance et l’habitude freinaient.
Selon le plan de la responsabilité humaine (be’hira), l’homme reste libre et comptable de ses actes. Que Dieu se serve du mal commis par les hommes n’innocente jamais celui qui commet ce mal. La Torah n’a jamais exonéré Pharaon au prétexte qu’il a « servi » le dévoilement de la Présence divine et de l’élection d’Israël.
Le même événement peut donc avoir une fonction providentielle et rester une faute morale. C’est la clef qui résout notre paradoxe.
2) Deux archétypes pour lire les nations : Pharaon et Cyrus
La Bible nous donne deux figures qui organisent ce discernement :
Pharaon : il « contribue » malgré lui au projet divin en frappant Israël, mais il est coupable. Son nom reste la signature de l’endurcissement, de la haine et de l’aveuglement. Il n’accompagne pas : il contraint. Il pousse au départ par la peur et le malheur (וַיְהִי בְּשַׁלַּח פַּרְעֹה אֶת־הָעָם-quand il arriva que Pharaon expulsa le peuple, Chemot 13 :17).
Cyrus (Koresh) : roi perse, il accompagne positivement le retour. Il ouvre la porte, autorise la montée, aide à la reconstruction. La Bible l’honore pour cela (Esdras 1). Il participe au même plan divin, mais par la bénédiction.
Les nations d’aujourd’hui sont mises à l’épreuve entre ces deux modèles. Le retour d’Israël est en marche : le monde doit choisir comment il s’y associe, à la manière de Cyrus ou à la manière de Pharaon.
3) Lire notre époque : dévoilement, convulsions, choix
Depuis trois générations, les signes s’alignent : hébreu ressuscité, désert qui fleurit, victoires militaires défiant la logique et toutes les prédictions, créativité technologique, rassemblement des exilés après 2000 ans d’exil depuis plus de cent nations... Ce ne sont pas des « coïncidences » improbables, mais la lisibilité retrouvée de la Providence : quand Israël revient, la Chekhina revient.
En miroir, l’Occident traverse ses plaies : crise de sens, polarisation, anxiété de masse, anomie, dénatalité. Tant qu’Israël restait en exil, les nations pouvaient se croire capables de produire culture, progrès, morale, sans dépendre d’un retour de la Providence. Mais quand l’anomalie prend fin, quand Israël revient et se redresse, le masque tombe. Ce qui paraissait normal (l’exil) apparaît soudain comme une absurdité corrigée. Dès lors, les nations ne peuvent plus ignorer qu’il existe un signe dans l’histoire. Face à ce signe vivant, les nations découvrent que leur propre projet historique est creux s’il n’est pas relié à une transcendance. Le retour d’Israël agit comme un révélateur : il met en contraste la vitalité retrouvée du peuple juif et le désenchantement croissant des sociétés occidentales.
Là encore, c’est une épreuve :
accompagner le retour de la Providence dans l’histoire par le retour vers la transcendance, le soutien d’Israël et la reconnaissance de sa centralité ou
s’endurcir, céder à la haine de soi, refaire du Juif le coupable de sa chute, rejouer Pharaon.
Quant à l’antisémitisme : oui, au plan inconscient, il fonctionne comme un reproche (“Rentrez chez vous”). Oui, de fait, il encourage l’aliyah. Mais non, il n’est ni « légitime » ni « positif » : c’est l’échec des nations à entrer dans la bénédiction à la manière de Cyrus. Dieu saurait accomplir Son plan sans notre souffrance ; que les hommes choisissent la haine au lieu de la bénédiction les condamne, ils ne sont pas blanchis parce que Dieu tire du bien de leur mal.
Comme le rappelle Rav Yoël Benharrouche dans un message adressé à ses frères israéliens, Roch Hachana est précisément le jour du jugement des nations :
« Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas un accident de calendrier, mais un signe. Roch Hachana est le jour où les rois et les nations sont pesés dans la balance. Et voilà qu’à la veille de ce jugement, les peuples se rassemblent pour décider du sort d’Israël. Ce moment recèle un secret extraordinaire : ces nations, croyant condamner Israël, « prunelle des yeux du créateur » (Devarim 32 :10), se condamnent elles-mêmes. Car à la veille du Jour du jugement, elles choisissent de donner légitimité non pas à une vision de paix, mais à une identité forgée comme la négation d’Israël et ayant pour seul projet sa destruction. En récompensant la haine, elles se rangent du côté du mensonge. En cherchant à donner suite au pogrom du 7 octobre par une reconnaissance politique, elles inscrivent leur propre accusation dans le livre du jugement. Le verdict des nations envers Israël scelle leur propre destin. »
4) Notre part : habiter la Présence, offrir la bénédiction
Côté Israël, il s’agit d’assumer sans triomphalisme la responsabilité du retour. Plus le peuple se montre juste — dans le droit, le ‘hesed, la pudeur et la probité — plus la Chekhina habite le monde. Les succès d’Israël doivent se transformer en lumière pour le monde, et non en arrogance.
Côté diaspora, il ne s’agit plus de gérer l’exil comme une normalité, mais de multiplier les ponts vivants avec la terre, et, pour ceux qui en entendent l’appel, de monter non par peur ou par fuite, mais par fidélité.
Quant aux nations, elles doivent choisir la voie de Cyrus, comme le font aujourd’hui les Etats-Unis, les Emirats, le Maroc, le Bahreïn, la République Tchèque, la Hongrie, l’Inde, l’Argentine, et de nombreux pays d’Afrique Noire : protéger les Juifs, respecter Israël, encourager le rassemblement des exilés, coopérer au bien commun. Le projet divin avance de toute façon, mais la dignité des peuples se joue dans la manière dont ils y prennent part.
5) Formule de sortie : la tension féconde
Ainsi, il n’y a pas contradiction mais tension féconde :
Providentiellement, l’hostilité et la persécution ont servi de coup de fouet à un peuple trop habitué à l’exil.
Moralement, elle demeure une faute. Dieu préfère la bénédiction de Cyrus à la contrainte de Pharaon.
C’est exactement le sens de Nitsavim :
« J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction… choisis la vie ! » (Devarim 30:19). Aujourd’hui, choisir la vie, c’est rentrer pour que la Chekhina rentre dans l’histoire, et c’est inviter les nations à accompagner ce retour par la bénédiction. Que chacun, individu, communauté, peuple, décide comment il veut être inscrit dans le récit : Pharaon, ou Cyrus.
Ve-shav Hashem : Dieu revient avec Son peuple. À nous d’être le peuple qui habite la Présence ; à eux d’être les nations qui escortent la bénédiction.
Lire le dvar torah en hébreu:


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