Paracha Mass’ei : vaincre la fatalité de l’exil
- steveohana5
- 2 août 2024
- 4 min de lecture
Les premiers mots de la paracha Mass’ei, qui clôt le livre de Bamidbar et précède la conquête de la terre de Canaan, mettent à nouveau en relief la passivité du peuple d’Israël par rapport à sa mission de conquérir la terre que D.ieu lui a donnée. Ces mots renvoient à la longue histoire de nos exils volontaires, de celui de Babylone jusqu’à celui de Rome aujourd’hui. Arriverons-nous cette fois-ci à vaincre la fatalité de l’exil ?

La paracha Mass’ei, dernière paracha du livre de Bamidbar énumère les 42 étapes qui ont ponctué le voyage des enfants d’Israël depuis leur sortie d’Egypte jusque dans les plaines de Moab près de Jéricho, dernière étape avant l’entrée en terre de Canaan.
Elle s’ouvre par ce verset (Bamidbar, 23 :1) :
Eleh massey veney-Yisra'el
voici les étapes des enfants d’Israël
asher yats'u me'erets Mitsrayim
qui sont sortis du pays d’Egypte
letsiv'otam
selon leur rangée en cohorte
beyad-Moshe ve'Aharon
sous la conduite de Moïse et Aharon
Comme le souligne le rav Léon Askénazi, ce qui caractérise ce récit, c’est l’absence de toute volonté propre des enfants d’Israël, ainsi que l’absence de toute mention de leur destination finale (la terre d’Israël). C’est contraints et forcés que les hébreux, sous la conduite de Moïse et d’Aaron, ont rejoint la terre de Canaan…
Déjà le récit de la sortie d’Egypte avait fait apparaître la même passivité du peuple d’Israël, qui ne sort que « renvoyé » d’Egypte par Pharaon (Chemot, 13 :17) :
Vayehi beshala’h Par'oh et-ha'am
Et il arriva lorsque Pharaon renvoya le peuple…
Juste après ce verset, le texte de la Torah mentionne, de façon allusive mais cruciale, qu’il était possible de rejoindre directement la terre d’Israël à travers le « pays des Philistins »[1], mais D.ieu fait prendre un détour aux enfants d’Israël, de peur que l’éventualité de la guerre ne les fasse vouloir revenir en direction de l’Egypte :
velo-nacham Elohim derech erets Plishtim
Elohim ne les a pas dirigés par le chemin du pays des Philistins
ki karov hou
Car il était proche.
ki amar Elohim
car Dieu s’était dit
pen-yinachem ha'am bir'otam milchamah veshavu Mitsraymah.
de peur que le peuple ne regrette en voyant (l’éventualité de) la guerre et ne retourne en direction de l’Egypte.
Il faut rappeler ici que seuls 20% des hébreux ont souhaité suivre Moïse lors de la sortie d’Egypte (les 80% restants s’étant perdus dans l’exil). Et ces 20% de rescapés, après avoir été épargnés par D.ieu d’une guerre avec les Philistins à laquelle ils n’étaient pas préparés, ont pour la plupart péri eux-mêmes dans le désert avant d’avoir pu rejoindre leur terre, suite à la faute des explorateurs dont nous avons parlé dans notre commentaire de Chela’h Lekha[2]…
Ce complexe par rapport à la terre d’Israël s’est rejoué à maintes reprises dans la longue histoire de notre peuple. Ainsi, après l’exil du Royaume de Judée, les Judéens avaient préféré demeurer dans leur exil confortable de Babylone plutôt que de répondre à l’appel du roi perse Cyrus (prédécesseur d’Assuérus) de rebâtir le temple de Jérusalem détruit par Nabuchodonosor…S’ensuivirent l'exil de la Chehina (la présence divine) de la terre d’Israël, l’interruption de la prophétie ainsi que la tentative d’extermination du peuple juif par Haman, déjouée in extremis par l’intervention providentielle de Mordechaï et Esther…
La fin de l’exil de Rome, le quatrième[3] et dernier du peuple juif, est caractérisée à nouveau par la même réticence tragique du peuple juif à prendre possession de sa terre. A part la poignée d’idéalistes qui sont venus avant la naissance du sionisme moderne[4], ainsi que les fidèles de Herzl, la grande majorité de ceux qui sont venus fonder le pays l’ont fait contraints et forcés, poussés dehors par les persécutions antisémites. Et cette fois-ci, il n’y eut pas de Mordechaï ni d’Esther pour sauver de la persécution nazie les Juifs qui choisirent de rester en Europe avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale…
Nous voyons se rejouer ce scénario aujourd’hui dans la diaspora juive occidentale, confrontée au déchaînement des passions judéophobes depuis le pogrom perpétré par le Hamas contre le peuple israélien le 7 octobre 2023.
Il est particulièrement significatif que cette paracha soit lue en ces heures fatidiques, où le destin d’Israël semble en suspens face aux menaces conjointes de la pieuvre iranienne et de ses proxys : à chaque époque, la partie du peuple qui se trouve en exil est mise face à ses peurs et ses doutes quant à sa décision de s’installer ou non sur la terre que D.ieu a donnée à Abraham et à sa descendance…
L’accomplissement ou non de cette mitzvah de « conquérir la terre d’Israël et de s’y installer » (verset 23 :53 de la paracha Mass’ei) est la manifestation par excellence de la force de notre confiance en Hachem. Nos sages vont jusqu’à dire que « tout homme qui quitte le pays et va habiter en dehors d’Eretz israël, qu’il soit à tes yeux comme s’il pratiquait l’idolâtrie ». (Ketouvot 110 b).
La haftara que nous lirons ce chabbat est extraite du livre de Jérémie, adressé au peuple d’Israël dans son exil de Babel (après la destruction du premier temple de Jérusalem). On peut y lire ce magnifique appel au retour (Jérémie 3 :14) :
« Revenez, enfants rebelles, dit l'Eternel, car je veux, moi, contracter une union avec vous. Je vous prendrai un par ville; deux par famille, et je vous amènerai à Sion. »
Puissent donc nos frères de diaspora répondre à cet appel aujourd’hui et venir participer à l’édification du troisième et dernier temple de Jérusalem :
« En ces temps on appellera Jérusalem : "Trône de l'Eternel". Tous les peuples s'assembleront là, à Jérusalem, en l'honneur de l'Eternel, et ils cesseront de suivre les mauvais penchants de leur cœur. » (Jérémie, 3 :17).
[1] Les résonances avec la période actuelle sont proprement stupéfiantes : les « palestiniens » d’aujourd’hui ont hérité leur nom des Philistins et la terre dont il s’agit ici n’est autre que … Gaza !
[2] Lire notre commentaire ici https://steveohana5.wixsite.com/torahetpresent/post/paracha-chela-h-lekha-gu%C3%A9rir-de-notre-complexe-par-rapport-%C3%A0-la-terre-d-isra%C3%ABl
[3] Les quatre exils du peuple juif ont été successivement : l’exil de Babel, l’exil de Perse, l’exil de Grèce et l’exil de Rome. L’exil d’Egypte n’est généralement pas inclus dans cette liste, car antérieur à l’acte de naissance historique du peuple juif, qui est justement la sortie d’Egypte.
[4] Comme par exemple les disciples du Gaon de Vilna ou du Ba’al Chem Tov


Commentaires