Paracha Ki Tavo : Les fruits de la fraternité
- steveohana5
- 12 sept. 2025
- 6 min de lecture
Mardi soir, à Tel-Aviv, nous avons fêté nos dix ans d’alyah: nos histoires jouées sur scène sont devenues une corbeille offerte, et la salle entière — olim et sabras — a goûté à une même fraternité. Dans la paracha Ki Tavo, Israël apprend qu’en entrant sur sa terre, la première chose à faire est d’apporter ses bikourim, les prémices, le meilleur de soi, pour Dieu et pour l’autre. Et mardi soir, nous avons vécu cela: des fruits nouveaux ont germé, portés par une certitude commune —אין לנו ארץ אחרת, nous n’avons pas d’autre pays.

Mardi soir, à Tel-Aviv, Nathalie, nos trois enfants et moi avons célébré nos dix ans d’alyah. Pour cette occasion, la troupe de théâtre play-back de Nathalie a accepté de venir jouer, en hébreu, nos histoires d’alyah. Sur scène, les récits des olim ont été offerts, puis joués et incarnés. Dans la salle, olim et Israéliens natifs étaient assis ensemble. Et très vite, la soirée a pris une dimension que nous n’avions pas prévue : elle est devenue une corbeille de ביכורים — bikourim vivants.
Dans la paracha Ki Tavo, la Torah ordonne :
Quand tu seras entré dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage, que tu le posséderas et y demeureras
Alors tu prendras des prémices (bikourim) de tous les fruits de la terre que tu recueilleras du pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu les mettras dans une corbeille, et tu iras au lieu que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire résider Son Nom.
Tu viendras vers le prêtre qui sera en fonction en ces jours-là, et tu lui diras : « Je déclare aujourd’hui à l’Éternel, ton Dieu, que je suis arrivé dans le pays que l’Éternel a juré à nos pères de nous donner. »
Le prêtre recevra la corbeille de ta main et la déposera devant l’autel de l’Éternel, ton Dieu.
Alors tu prendras la parole et tu diras devant l’Éternel, ton Dieu :« Mon père était un Araméen errant. Il descendit en Égypte, y séjourna en petit nombre, et il y devint une nation grande, puissante et nombreuse. »
« Les Égyptiens nous maltraitèrent, nous opprimèrent et nous imposèrent un dur esclavage. »
« Nous avons crié à l’Éternel, le Dieu de nos pères ; l’Éternel a entendu notre voix, il a vu notre misère, notre peine et notre oppression. »
« Et l’Éternel nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par une grande terreur, par des signes et par des prodiges. »
« Il nous a conduits dans ce lieu et il nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. »
« Maintenant, voici, j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donnés, Éternel. » Tu les déposeras devant l’Éternel, ton Dieu, et tu te prosterneras devant l’Éternel, ton Dieu.
Et tu te réjouiras de tout le bien que l’Éternel, ton Dieu, t’a donné, à toi, à ta maison, ainsi qu’au Lévite et à l’étranger qui réside au milieu de toi.
À peine entrés en terre d’Israël, les enfants d’Israël doivent donc offrir leurs premiers fruits. Avant de bâtir des maisons, avant de labourer des champs, la première chose à faire est de donner.
Donner son premier fruit, donner le meilleur de soi.
Le mot « bikour-ביכור» (prémice) dérive du mot « bekhor- בכור» (aîné) : accomplir la mitzvah des prémices, c’est réparer la faute du premier frère aîné de l’Humanité Qaïn envers son plus jeune frère Evel. On se souvient que Qaïn a eu l’initiative de faire une offrande à Hashem, mais le Midrash explique qu’il s’est d’abord servi et qu’il a offert comme offrande ce qui lui restait. Or, le premier de la fratrie doit toujours se souvenir qu’il reste second devant Dieu.
Les bikourim (בכורים) enseignent ainsi que la “première place” n’est pas un privilège, mais une responsabilité fraternelle : être le premier, c’est être le premier à se mettre au service de Celui qui est plus grand que soi, pour pouvoir faire de la place à celui qui est plus petit que soi.
Mardi soir, nous avons vécu cela : les olim ont apporté leur premier fruit — l’essence de leur identité, de leur histoire, de leur vulnérabilité, de leurs talents. Et les sabras (ceux qui sont nés en Israël, mais dont les parents ou (arrière) grands-parents sont autrefois montés en Israël comme nous) ont reçu cette offrande. Dans leurs réactions, nous avons entendu les fruits nouveaux que ces récits ont déjà semés.
Yehudit, fille d’olim d’Algérie, née en Israël, a partagé avec nous cette expérience si intense.
Depuis le 7 octobre, elle s’était mise à douter :
“Peut-être que notre place n’est pas ici, dans cet environnement hostile…”
Et voilà qu’après cette soirée, son cœur se rallume :
“Hier, j’ai reçu une grande dose de sionisme et la conscience profonde que אין לנו ארץ אחרת — nous n’avons pas d’autre pays.”
A la fin de son mot de gratitude, Yehudit offre : “Si quelqu’un a besoin d’aide pour des documents administratifs, je suis à votre disposition.”
Les bikourim appellent d’autres bikourim : le don est un cercle sans début ni fin.
Roni, l’une des actrices de la troupe, nous offre cette image éloquente :
« L’image qui m’est venue est celle d’une terre aride qui soudain reçoit une bouffée d’air frais, une communauté nouvelle et ancienne à la fois qui revitalise l’esprit pionnier : tout comme autrefois le principal travail consistait à ôter les pierres, le nouveau pionnier relie les cultures, trouve une voie unique pour planter de nouvelles racines, avec amour et attention pour la flore endémique, et la fait refleurir en mêlant la vision du nouveau sionisme… »
Une terre sèche qui reçoit une bouffée d’air frais…
Une communauté nouvelle et ancienne à la fois qui plante des racines…
Comme à l’époque des pionniers, il faut encore retirer les pierres — les blessures, les incompréhensions, les solitudes — pour permettre à la terre de respirer et à de nouveaux fruits de pousser. Les bikourim ne sont pas seulement les fruits de la terre. Ils sont l’air, l’eau, la vie qui réveillent le sol, libèrent l’âme et sèment l’espérance.
Roni sort de la soirée optimiste et termine simplement son témoignage par ces mots simples, qui résonnent avec ceux de Yehudit ;
“Je me sens plus connectée à la réalité.” אין לנו ארץ אחרת — “Nous n’avons pas d’autre pays.”
Merav, une autre native du pays, issue de l’alya séfarade, nous confie ces mots après la soirée :
« Quel élan pour l’âme, quelle force pour le cœur, de constater la profondeur du lien de ces olim à cet endroit qui est le nôtre, Israël, contrairement à la lassitude et au désespoir de nombreux Israéliens à son égard. C’était vraiment plein d’inspiration sociale, sioniste et juive, et plein d’espérance ! »
Quand on apporte les bikourim, on dit :
“אֲרַמִּי אֹבֵד אָבִי” — “Mon père était errant…”
Les bikourim ne sont pas qu’une offrande : ils sont un récit. On raconte l’errance, l’oppression, puis la délivrance, et on les relie au sol où l’on se tient.
Mardi soir, les olim ont raconté leurs errances, les sabras les ont portées sur scène,et la communauté tout entière est devenue un seul récit.
C’est cela, offrir les bikourim aujourd’hui : déposer le meilleur de soi, et voir la terre refleurir.
Mardi soir, pour nos dix ans d’alyah, nous avons compris : lorsque les olim viennent pour donner les premiers fruits de leur histoire, de leur énergie, de leurs talents,ils sèment des fruits nouveaux dans les cœurs des sabras, — ces enfants du pays dont le nom évoque le cactus du désert, rude à l’extérieur mais portant en lui une douceur cachée.
Et ces fruits portent un nom : fraternité.
Cette semaine de Ki Tavo, faisons de nos vies des bikourim :
Offrons le premier fruit de nous-mêmes — notre temps, nos mots, nos compétences.
Recevons l’offrande de l’autre comme une semence à faire germer.
Soyons premiers à donner… et toujours seconds devant Dieu.
Alors, nous ferons de notre communauté une corbeille vivante, et d’Israël tout entier un verger d’espérance. Car il n’est pas de plus beaux fruits que ceux que nous semons les uns chez les autres.
Et cette phrase, tant de fois dite avec un arrière-goût amer, se transformera en une saveur nouvelle :
אין לנו ארץ אחרת. Nous n’avons pas d’autre pays.


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