Paracha Ki Tavo : La Terre de la Fraternité retrouvée
- steveohana5
- 20 sept. 2024
- 7 min de lecture
Comme la paracha Behar (qui s’ouvre par la mitzvah de la Shemitah), la paracha Ki Tavo commence par un commandement reliant l’entrée en terre d’Israël avec la sanctification des fruits de la terre : la mitzvah des prémices. Les enseignements du rav Kook et du rav Léon Askénazi nous permettent de comprendre cette association : offrir les prémices de la récolte est un tikoun (réparation) de la faute de Qaïn. Par là, nous comprenons que le but de notre présence sur la terre d’Israël est la reconstruction du lien fraternel perdu depuis l’origine de l’Humanité… Quand nous parviendrons à réunifier la Torah du Ciel (reçue au Sinaï) avec la Torah de la terre (reçue avec la renaissance de la nation d’Israël sur sa terre), alors notre lumière éclipsera totalement celle des Nations et nous pourrons alors faire resplendir la Gloire du Créateur au sein des Nations…

Vehayah ki-tavo el-ha'arets Et il arrivera lorsque tu viendras dans le pays
asher Adonay Eloheycha noten lecha Que Hashem ton Dieu te donne
nachalah virishtah veyashavta bah en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi,
Velakachta mereshit kol-peri ha'adamah Et tu prendras le commencement de tous les fruits du sol
asher tavi me'artsecha Que tu amèneras de ton pays
asher Adonay Eloheycha noten lach Que Hashem ton Dieu te donne
vesamta vatene Et tu les placeras dans un panier
vehalachta el-hamakom Et tu iras à l’endroit
asher yivchar Adonay Eloheycha Que Hashem ton Dieu aura choisi
leshaken shmo sham Pour y faire résider son nom là
Les premiers versets de Ki Tavo soulèvent plusieurs questions.
1. Pourquoi l’emploi du verbe « tavo » (tu viendras) plutôt que « telekh » (tu iras) ?
2. Pourquoi Moché, s’adressant aux enfants d’Israël à la veille de leur entrée en terre d’Israël, désigne Hashem comme « Hashem ton Dieu » plutôt que « notre Dieu »
3. Pourquoi associer la aliyah en eretz yisrael avec la mitzvah des prémices, qui a lieu lors de la fête de Shavouot (l’offrande des premiers fruits de la récolte à Hashem, sept semaines après la fête de Pessa’h) ?
Le rav Kook fournit la réponse à la première question. Il est écrit « tavo » car, dans l’expression « Ki Tavo », c’est Dieu qui, à travers la bouche de Moché, s’adresse à Israël, et, où que se trouve Israël, le Créateur lui parle toujours depuis Jérusalem. « Ki Tavo » veut dire « quand tu viendras chez Moi, à Jérusalem ».
C’est le Zohar qui va nous fournir une réponse à la seconde question. En effet, remarque le Zohar, le Talmud, dans le traité Ketoubot 110 b, explique que quiconque vit dans le pays d’Israël ressemble à celui qui a son Dieu mais que quiconque vit en dehors d’Israël est comme s’il n’en avait pas. Or, Moché étant sur le seuil de la terre sainte, mais sachant qu’il n’y entrerait pas, évite l’expression « notre Dieu ».
Quant à la troisième question, c’est le rav Léon Askénazi qui va nous fournir une extraordinaire réponse. Le mot « bikour-ביכור» (prémice) dérive en effet du mot « bekhor- בכור» (aîné) : accomplir la mitzvah des prémices, c’est réparer la faute du premier frère aîné de l’Humanité Qaïn envers son plus jeune frère Abel. On se souvient que Qaïn a eu l’initiative de faire une offrande à Hashem, mais ne l’a pas fait comme il faut.
Comme l’explique Léon Askénazi :
« L’offrande de Qaïn survient en fin d’année « Vayéhi miQets Yamin » c’était au moment de Soukot et le Midrash explique qu’il s’est d’abord servi et ce qui restait il l’a offert comme offrande. C’est exactement le contraire de l’offrande des prémices. Alors qu’Abel a d’abord donné les prémices en offrande et s’est ensuite contenté du reste. Le jugement de Dieu apparait et c’est l’offrande de Abel qui est choisie et non celle de Qaïn. »
Et, derrière cette offrande inaboutie, se cache l’incapacité de Qaïn à faire de la place à quelqu’un d’autre que lui. La Kaballah explique ainsi le plaidoyer de Qaïn lorsque Dieu s’adresse à lui : « Ani lo rotsea’h » (« Je ne suis pas assassin »), que la Kaballah nous fait lire en deux mot « Ani lo rotsé a’h » (« Je ne veux pas de frère »).
Tout l’objet de la vie des patriarches, c’est d’arriver à engendrer un frère aîné qui soit vraiment un frère digne de ce nom. Cela a échoué entre Yishmaël et Yitzhak, puis à nouveau entre Essav et Yaakov. C’est à la naissance de Yosef (fils aîné de Ra’hel) que le tikoun (réparation) de la faute de Qaïn peut commencer et que Ya’akov peut alors quitter Lavan pour se diriger vers la terre d’Israël. Et, inversement, on sait que la rétribution de la faute de Qaïn fut l’exil, comme le fut celle de la haine gratuite entre Juifs à l’époque du Second Temple…
Toute la mission du peuple d’Israël va donc être de regagner la terre d’Israël pour y réparer la relation fraternelle cassée par le meurtre d’Abel. Et, pour effectuer cette réparation, il faut commencer par s’effacer devant Hashem en lui offrant les premiers fruits de la récolte : si nous nous inclinons avec humilité devant Celui qui est plus grand que nous, alors nous apprendrons que nous ne sommes pas les propriétaires de la terre et nous serons également capables de faire de la place à celui qui est plus petit que nous. Le choix de Shavouot pour le don de la Torah participe de la même idée : toute la Torah peut en effet être résumée, nous enseigne rabbi Akiba, par le seul commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même »…
Quant au choix du lieu de résidence du Nom d’Hashem (mentionné au début de notre paracha), un Midrash en explique l’origine : sur un champ habitaient deux frères, qui ont témoigné de leur amour fraternel ; après la moisson il y avait deux meules de blé, une pour chacun, et chacun se levait pour ajouter de sa meule de blé à celle de l’autre... Le lendemain matin chacun trouva la même quantité que la veille... C’est sur ce champ que Dieu a décidé d’établir sa résidence.
Cette interprétation est confirmée plus loin dans le texte :
Uvata el-hakohen asher yiheyeh bayamim hahem Et tu iras chez le Kohen qui sera en ces jours-là
ve'amarta elav Et tu lui diras
higadeti hayom l'Adonay Eloheycha Je viens dire aujourd’hui à Hashem ton Dieu
ki-vati el-ha'arets asher nishba Adonay la'avoteynu latet lanu Que je suis venu au pays que Hashem a juré à nos pères de nous donner
Velakach hakohen hatene miyadecha Et le Kohen prendra ce panier de ta main
vehinicho lifney mizbach Adonay Eloheycha Et le placera devant l’autel de Hashem ton Dieu
Le Kohen n’est autre que le grand frère « idéal » du peuple d’Israël, celui qui, à l’image du premier Kohen Gadol Aharon, aime et donne inconditionnellement, sans rien attendre pour lui-même. C’est pour cela qu’au début du verset, Hashem est appelé « ton Dieu » (le Dieu du Kohen). Mais, après l’offrande des prémices, Hashem devient, par l’intermédiaire du Kohen, le Dieu de tout Israël.
De façon frappante, les premiers pionniers de la terre d’Israël, inspirés par un idéal sioniste laïc, ont senti intuitivement la portée spirituelle et symbolique des prémices, à travers la fête folklorique du kibboutz, qui s’appelait « ‘Hag Habikourim » (la fête des prémices).
Comme l’écrit magnifiquement le rav Cherki[1] dans son commentaire de Ki Tavo :
« La Torah, en Eretz Israël, provient de la terre, de la matérialité, de la vie-même, sans contrainte. Une telle Torah place la confiance en la capacité de l’homme qui a déjà entendu la Parole de l’Eternel au Sinaï, d’accorder sa volonté à la Volonté divine, à l’aide de sa nature profonde. La double provenance de la Torah, du Ciel d’une part et de la terre de l’autre, se retrouve également dans les deux sources de sainteté rapportées dans l’enseignement du rav Kook, à savoir : la sainteté « classique », luttant contre la nature, d’une part, et de l’autre son complément apparaissant à la fin des temps, « la sainteté dans la nature ». Cette dernière lave avec énergie l’affront qui lui a été fait durant le long exil où elle a été mise au ban. C’est elle qui suscite le mouvement laïc, s’exprimant au nom d’une « vie normale », mais qui ne sait pas que c’est en fait la sainteté dissimulée dans la nature qui l’actionne. Au bout du compte, les deux saintetés se réconcilieront et reconnaîtront leur source commune. Ainsi, ceux qui reçoivent la Torah provenant du Ciel reconnaîtront la richesse cachée de ceux qui reçoivent la Torah provenant de la terre, et ces derniers accepteront avec amour l’intensité de vie dans la Révélation de la Torah du Ciel »
Quand les enfants d’Israël parviendront à réaliser l’union de la Torah du Ciel et de la Terre, conformément à l’idéal conçu par le Créateur, alors la terre d’Israël pourra accueillir à nouveau la présence divine et la lumière d’Israël éclipsera alors complètement celle des Nations.
Comme le dit la Haftara lue ce chabbat, tirée de Isaïe (60 :1) :
Lève-toi ! Resplendis ! car est venue ta lumière
Et c’est la gloire de Dieu lui-même qui brille sur toi
Cette « gloire » nous a auréolés cette semaine, après l’opération « biblique » qui, comme une plaie, a frappé le Hezbollah au Liban[2]…
Puisse cette gloire se renforcer chaque jour par notre fraternité retrouvée, et puisse-t-elle révéler à travers nous celle du Créateur !
[1] Voir son commentaire ici https://ravsherki.org/index.php/french-articles/78-la-paracha-de-la-semaine-articles-rav-oury-cherki/555-la-paracha-de-la-semaine-devarim/4789-ki-tavo-la-thora-provenant-de-la-terre
[2] Voici par exemple ce qu’a écrit sur X le politologue émirati Amjad Tahaf après les événements de cette semaine au Liban : « Vous avez osé frapper une nation intelligente et courageuse le 7 octobre, en commettant un génocide, en kidnappant ses enfants et en violant ses femmes. Vous pensiez qu'ils tomberaient, mais ils se sont relevés, revenant après 11 mois pour corriger ce qui n'avait que momentanément dérapé - leur intelligence. Aujourd'hui, ils vont vous renvoyer 1 000 ans en arrière, à une époque dépourvue de technologie, où une sonnerie ressemble à un glas et où un bip est un cauchemar. Vous serez hanté par votre propre ombre, trop effrayé pour utiliser la moindre technologie, coupé du monde avancé. Et ils vous vaincront, non pas avec des balles ou des tanks, mais grâce à la volonté inébranlable de personnes courageuses et intelligentes. Autour d'une simple tasse de café, d'un clic décisif, ils scelleront votre destin et celui de tous ceux qui oseront faire du mal à leurs enfants. C'est une nation que le monde respecte. Liban – Cette opération contre le Hezbollah n’est pas seulement une victoire militaire ; elle représente un triomphe pour le Moyen-Orient sur le radicalisme - une victoire non seulement pour Israël mais aussi pour tous ceux qui se dressent contre la terreur. »



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