Paracha Choftim : Faire de notre parole un souffle de vie
- steveohana5
- 29 août 2025
- 7 min de lecture
"Justice, justice tu poursuivras, afin que tu vives" (Devarim, 16 :20).
Les recherches du Pr Baruch, commentées par Manitou, l’ont montré : quand une société vit de justice et de vérité, ses membres respirent mieux intérieurement ; quand le mensonge domine, l’air de l’âme se pollue et rend malade. À l’heure des falsifications qui visent Israël et des paroles qui divisent chez nous, faisons l’inverse : faisons de notre parole un souffle de vie, qui éclaire au lieu d’assombrir, qui rassemble au lieu de fracturer — et la promesse se réalisera : la justice nous fera vivre.

Dès les premiers années de ma vie en Israël, j’ai rencontré un souci de l’autre et un niveau de moralité que je n’avais jamais vus jusque-là. Par exemple, à chaque fois que j’ai perdu mon portefeuille (et cela m’est arrivé souvent !), la personne qui l’a retrouvé m’a contacté pour me le rapporter dans l’heure, comme si c’était quelque chose d’essentiel à ses yeux. Quelques mois après notre alya, quand mon fils a eu un accident, j’ai vu des gestes incroyables de la part de ses camarades et de ses maîtresses : présence, délicatesse, entraide concrète. Très vite, j’ai senti l’effet de cette moralité ambiante sur moi-même : elle me portait et me donnait envie d’incarner à mon tour cette aspiration au juste et au bien.
Ce niveau élevé de moralité est façonné en particulier par l’omniprésence d’une parole positive qui élève la vie intérieure : baroukh hachem, bizrat hachem, refoua chelema, targish tov, tithadech… Ces petites bénédictions, qui accompagnent chaque petit acte de la vie quotidienne, font ici partie de l’air que l’on respire ; elles orientent le cœur vers la gratitude, la guérison, l’espérance et la joie simple. Elles rappellent que la parole peut éclairer le réel plutôt que l’assombrir.
C’est précisément ce que la paracha Choftim place au centre : « צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה — Justice, justice tu poursuivras, afin que tu vives » (Devarim, 16 :20).
« צֶדֶק» est répétée deux fois dans ce verset, peut-être pour nous dire que la justice est atteinte non seulement à travers la poursuite d’une cause juste (viser le vrai et le bien), mais aussi la recherche des moyens justes pour la faire triompher (vérifier, écouter, peser ses mots).
Quant à la fin du verset (« afin que tu vives »), elle nous indique que la poursuite de la justice n’est pas seulement un commandement divin mais un principe de vie fondamental. Le Rav Léon Askénazi (Manitou), rapportant les recherches du Professeur Baruch, évoque dans son commentaire de la paracha le lien direct entre moralité sociale et santé psychique : justice, chalom et vérité constituent l’air que respire l’âme. Quand cet air est pur, l’individu et le corps social respirent ; quand il est vicié par le mensonge, s’installent anxiété, agressivité, frustration, fragmentation. Mon expérience de la vie en Israël, je la lis aujourd’hui à la lumière de ce verset : la justice vécue fait vivre.
La paracha va plus loin en nous indiquant l’importance de la qualité du témoignage dans la poursuite de la justice.
En effet, si les paroles de justice, chalom et vérité font vivre, injustice, calomnies et mensonges alimentent au contraire les forces de mort. Nous en voyons concrètement les effets dans notre époque saturée de paroles de falsification visant Israël et les Juifs : tous les jours, un nouveau mensonge est diffusé au sujet des actions d’Israël à Gaza, se répandant comme un virus mortel. Dans sa réponse à la lettre de Benyamin Netanyahu, le président français fournit à nouveau l’exemple d’une parole qui inverse cause et effet et aggrave le mal qu’elle prétend combattre : en accusant Israël de crimes à Gaza, en annonçant vouloir reconnaître l’Etat palestinien alors que le Hamas n’a toujours pas déposé les armes ni délivré nos otages, en expliquant à Bibi qu’en poursuivant la guerre, il va mettre en danger les communautés juives à travers le monde, il renforce la position du Hamas et rend justement la poursuite de la guerre inévitable, tandis qu’il légitime à l’avance les actes et paroles de haine à l’encontre des Juifs à travers le monde. Le poison ne s’arrête pas aux Juifs : il diffuse dans les sociétés occidentales et rend l’atmosphère publique toxique — confusion morale, injustice, violence, haine.
Et pourtant, au-dedans de nous, un autre combat de la parole se joue. Ici aussi, des mots toxiques de discorde et de division fracturent la société israélienne. L’injustice dont nous sommes victimes de la part des Nations peut devenir un miroir de nos propres manquements : elle nous apprend ce que fait une parole qui déforme la réalité et nous appelle à grandir en orientant la nôtre vers la réparation. « מִדְּבַר־שֶׁקֶר תִּרְחָק — De la parole mensongère, éloigne-toi » (Chemot, 23 :7).
Comment émettre une parole qui crée la vie ?
Cela passe par une architecture de vérité. Choftim pose trois piliers :
La corroboration : « Par la bouche de deux témoins se lèvera la chose (yakum davar) » (Devarim, 19 :15). Le mot davar signifie à la fois parole et chose : la parole vraie fait tenir la chose, elle la dresse dans le monde. Deux voix indépendantes arrachent le réel aux impressions fugitives et aux intérêts privés.
L’examen rigoureux : La Torah prescrit une méthode en trois verbes — « וְדָרַשְׁתָּ וְחָקַרְתָּ וְשָׁאַלְתָּ הֵיטֵב » (Devarim, 13:15) — s’informer, enquêter, interroger avec soin. Les juges interrogent, recoupent, situent — où, quand, comment, qui — jusqu’à dissiper l’ombre. La vérité n’est pas une intuition solitaire, c’est une discipline de vérification.
La dissuasion du mensonge : le faux témoin est sanctionné « comme il avait comploté de faire à son frère » (Devarim, 19 :19). On protège ainsi l’écosystème de la parole : qui empoisonne la source répond de la soif qu’il provoque.
Les deux témoins dont il est question au point 1 sont l’image de deux modalités du connaître liées aux sefirot de l’intellect :
La vue (re’iyah) ⇢ Hokhmah : l’éclair d’intuition, la vision directe.
L’écoute (shemi’ah) ⇢ Binah : la compréhension qui pèse, compare, met en contexte.
Sans la vue, l’écoute se perd ; sans l’écoute, la vue se durcit en caricature.La vue (Hokhmah) donne l’impulsion : elle saisit d’un coup le cap — Vérité, Bien, Justice — et fixe l’orientation intérieure. Mais livrée à elle-même, cette visée globale vire au simplisme : elle tranche trop vite, se fige en slogan, finit en caricature.L’écoute (Binah) reçoit cet élan et le travaille : elle patiente, distingue, met en contexte, ajuste. Elle transforme l’intuition en discours fiable et en actes justes — choix des mots, juste mesure, temporalité adéquate, proportion des moyens. Sans écoute, l’intuition reste généreuse mais inopérante ; avec l’écoute, elle devient décision et réparation.Ainsi, la vue atteste qu’« il y a quelque chose » (le davar se laisse voir) ; l’écoute l’établit (le davar devient parole vraie, examinée, corroborée). La justice naît de cette double fidélité : un élan clair vers l’Émet et une élaboration qui en fait un Chalom praticable — ici et maintenant, pour cette personne, dans cette situation.
La Kabbale nous fournit la boussole pour émettre une parole qui crée la vie. La parole relève de Malkhout (la royauté, la bouche) : elle ne crée pas la lumière, elle la canalise. Pour devenir parole de vie, Malkhout doit s’aligner sur :
Tiféret — Émet (vérité), l’harmonie entre rigueur et bonté. S’aligner sur Tiféret, c’est laisser la vérité prendre une forme juste : ni dureté qui blesse (rigueur sans bonté), ni complaisance qui trompe (bonté sans rigueur). La parole y devient un tissage de clarté et de miséricorde. Cet équilibre produit une parole qui relie : elle tranche quand il faut (rigueur), mais elle laisse une porte ouverte (bonté). Elle tient compte du moment (quand parler), du lieu (où), et de la tonalité (comment). Ainsi, un désaccord ne devient pas une guerre : on clarifie sans écraser, on corrige sans venger, on répare sans rayer l’autre de la carte.
Keter — la Volonté/Intention ultime : Chalom et tikkoun (réparation).
Quand Malkhout s’aligne sur Tiféret et Keter, la parole devient canal de shefa (abondance) : elle fait descendre la lumière dans le monde. À l’inverse, une parole désalignée — mensonge (contre Tiféret) ou instrumentalisation (contre Keter) — nourrit la klipa (forces négatives) et coupe le flux.
Cette dynamique traverse toute la Torah : la parole divine crée le monde (« Vayomer Elohim… »), mais la parole humaine ne crée que si elle est alignée et vérifiée (nous en voyons en particulier l’illustration dans plusieurs parachiot de Bamidbar, en particulier dans l’épisode des explorateurs et celui de Kora’h). C’est le sens de yakum davar : le mot devient chose lorsque la vérité l’élève. À l’inverse, le faux témoignage n’est pas qu’une faute privée : il fabrique une réalité toxique pour l’ensemble de la société.
Quatre repères concrets (une petite kavanah – intention – avant de parler) :
Vérifier : rechercher la vérité et l’objectivité en toutes circonstances.
Orienter la parole vers le Bien et le Chalom : viser la réparation du monde plutôt que l’objectif d’avoir raison ou de vaincre.
Assumer : mesurer l’effet réel de mes mots ; refuser rumeur, mépris et paroles blessantes.
Bénir : réapprendre les mots qui soignent (baroukh hachem, refoua chelema, targish tov, tithadech…) et qui créent du lien.
Alors le verset prend chair : « צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה ». La justice poursuivie par une parole établie — Hokhmah et Binah unies — devient air vital. Ce que j’ai découvert ici, dans des gestes simples et des mots qui bénissent, Choftim l’érige en principe : la justice et la vérité font vivre. Si nous alignons notre Malkhout sur Tiféret et Keter, nos mots cesseront d’être des étincelles de discorde — au-dehors comme au-dedans — pour devenir des canaux de lumière. Et peut-être qu’à partir d’ici, depuis notre façon de témoigner avec droiture, l’atmosphère morale redeviendra respirable — en Israël, et bien au-delà.


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