Paracha Chemot: la Délivrance des Noms
- steveohana5
- 17 janv. 2025
- 8 min de lecture
Il peut sembler étrange que le second Livre de la Torah, qui en français est intitulé L’Exode, et qui fait le récit de la sortie d’Egypte, porte en hébreu le titre Chémot (« les noms »). Ce titre nous révèle que ce sont non seulement les corps des bnei yisrael qui se trouvent en exil, mais également leurs noms et donc leur identité profonde. Et c’est par le redévoilement du Nom Divin à travers Moshé (dont le prénom contient lui aussi le mot שם en lecture inversée) que les Noms des Hébreux vont se retrouver enfin libérés. La coïncidence de cette lecture avec l’actualité de la prochaine libération B’H de 33 de nos otages est troublante. Unissons nos prières pour que D.ieu se manifeste, comme dans le Livre de Chemot, avec son attribut de Miséricorde pour le peuple d’Israël et celui de la Justice pour tous nos ennemis.

Le second livre de la Torah, qui fait le récit de la sortie d’Egypte (et qui est d’ailleurs intitulé l’Exode en français), commence par cette phrase étrange :
וְאֵלֶּה שְׁמוֹת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל הַבָּאִים מִצְרָיְמָה: אֵת יַעֲקֹב אִישׁ וּבֵיתוֹ בָּאוּ
Voici les noms des fils d'Israël, qui viennent en Égypte; ils y accompagnèrent Ya’akov, chacun avec sa famille
Le Zohar, dans son commentaire de la paracha Chémot, nous fait remarque que ce premier verset du Livre de Chémot, peut laisser penser que ce sont LES NOMS des enfants de Ya’akov – et pas seulement leur corps - qui sont descendus en Egypte. Le nom d’une personne, c’est l’intériorité profonde de son être, à la différence de son corps, qui en est l’enveloppe extérieure. La guematria de שם-shem, désignant le mot « nom » en hébreu (340) est ainsi la même que celle de רצון- ratson- la volonté.
Ainsi, l’exil égyptien n’est pas seulement un exil de notre être superficiel, il est celui de notre נשמה-neshama elle-même – mot qui contient d’ailleurs le mot שם-nom[1].
Et le Zohar de commenter ensuite l’emploi étrange du présent (habahim- qui viennent) dans le verset : ce début du Livre de Chémot ne fait pas seulement référence à un événement historique particulier (l’installation des enfants de Ya’akov – et de toute leur descendance- en Egypte) mais à l’essence-même de l’exil, qui concerne les enfants d’Israël à chaque génération.
On voit par ailleurs que Ya’akov, dans son exil, est de nouveau appelé par son nom de naissance, et non plus par le nom d’Israël, qui sert néanmoins à dénommer ses enfants… En effet, Yisrael est le nom de Ya’akov quand il réalise la promesse d’unification des vocations matérielle et spirituelle sur la terre d’Israël, tandis que Ya’akov désigne celui de l’écorce (klipa) de Yisrael lors de son exil. Mais les enfants de Ya’akov restent toujours les Bnei Yisrael, même en exil, en tant que porteurs de la réalisation de la promesse du Retour.
Et le livre de Chémot est justement celui où la Torah nous dévoile le modèle de redécouverte par le peuple juif de son nom à partir de la matrice de l’exil, matrice dont l’Egypte représente l’essence. Seulement deux générations après l’arrivée de Ya’akov et ses fils, les bnei Yisrael n’ont plus de noms. Ni Moshé, ni ses parents, ni sa sœur ne sont nommés :
« Or, il y avait un homme de la famille de Lévi [il s’agit de ‘Amram, fils de Qehath, fils de Levi], qui avait épousé une fille de Lévi [il s’agit de Yokheved]. Cette femme conçut et enfanta un fils. Elle considéra qu'il était beau et le tint caché pendant trois mois […] Sa sœur [il s’agit de Myriam] se tint à distance pour observer ce qui lui arriverait. » (Chémot, 2 :1-4)
C’est finalement la fille de Pharaon (la tsadeket Bitya, qui, d’ailleurs n’est pas non plus nommée dans le texte !) qui lui donne le nom (Egyptien) de Moshé. Dans la langue égyptienne, ce prénom provient de la transcription de m-s-j (« engendrer »), racine que l’on retrouve dans de nombreux noms de Pharaon, comme Ramsès, qui signifie « engendré par le Dieu Ré ». Mais, par prophétie, Bitya donne à cet enfant d’Israël un nom, qui, en hébreu, fait référence à la prochaine libération de son peuple :
1. Moshé veut dire littéralement « tiré » des eaux (כִּי מִן הַמַּיִם מְשִׁיתִהוּּ - « car je l’ai retiré des eaux »).
2. Dans le nom de משה, on retrouve justement le mot השם- hashem, en lecture inversée : Moshé, c’est l’enfant par lequel les bnei yisrael vont retrouver leur nom au sein de l’obscurité de l’exil.
La redécouverte par les bnei Yisrael de leur nom passe par une longue phase de maturation d’identité de Moshé « l’Egyptien »[2] :
1. Elevé comme un fils adoptif du Pharaon et appelé peut-être même à lui succéder sur le trône d’Egypte, Moshé commence à prendre conscience de son identité hébraïque quand, à l’âge de 40 ans, il voit un Egyptien frapper un « frère » hébreu ; sa réaction est alors celle de la « gauche compassionnelle », consistant à prendre le parti de l’opprimé contre l’oppresseur
2. Ensuite, il essaie d’intervenir pour pacifier un conflit opposant deux de ses frères hébreux. Rejeté par eux, et encore mu par des sentiments contradictoires par rapport à son identité, il cherche une « troisième voie » identitaire, en trouvant refuge pendant 40 ans dans le pays de Midiane, où il épouse la fille du prophète Yithro.
3. Puis, à la naissance de son fils, il prend conscience de son statut d’étranger en terre de Midiane, à travers l’attribution à son aîné du nom de « Guershom » גֵּרְשֹׁם, qui signifie "Je suis un émigré sur une terre étrangère." (כִּי אָמַר גֵּר הָיִיתִי בְּאֶרֶץ נָכְרִיָּה)
4. C’est alors seulement que D.ieu se manifeste à lui sur le mont ‘Horeb pour lui donner la mission de libérer son peuple de l’Egypte et de le conduire sur la terre qu’il lui a attribuée
On remarque que la première question que Moshé pose à D.ieu sur le mont ‘Horeb (l’endroit-même où lui sera donnée quelques temps plus tard la Torah) est relative à son nom :
"Or, je vais trouver les enfants d'Israël et je leur dirai: Le Dieu de vos pères m'envoie vers vous... S'ils me disent: Quel est son nom? que leur dirai-je?" (Chemot, 3 :13)
En effet, c’est à travers son Nom que D.ieu révèle à son peuple son Projet, sa Volonté : du Divin, il est impossible de connaître l’essence, mais il est possible de déchiffrer la Volonté, notamment à travers son Nom et sa Parole. Le Livre de Chémot n’est autre que celui du jaillissement de ce Nom et de cette Parole depuis les tréfonds de l’exil.
Dans sa réponse à Moshé, D.ieu lui donne plusieurs indications de son Projet :
1. Dans un premier temps, il lui révèle un premier Nom dans le verset 3 :14
אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה וַיֹּאמֶר כֹּה תֹאמַר לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל אֶהְיֶה שְׁלָחַנִי אֲלֵיכֶם
« Je serai qui serai » Et il ajouta: "Ainsi parleras-tu aux enfants d'Israël: C'est « Je serai » qui m'a délégué auprès de vous."
Rashi, dans son commentaire de ce verset, nous révèle un dialogue entre Moshé et D.ieu qui ne figure pas dans le texte de la Torah :
Moi qui suis avec eux dans la détresse présente, je serai avec eux dans leur asservissement par d’autres empires. Moshé a dit à Hachem : « Maître de l’univers ! Pourquoi faut-il que je leur parle d’une autre souffrance ? Ils ont bien assez de celle-ci ! » Hachem a répondu : « Tu as raison ! “Ainsi parleras-tu aux enfants d’Israël… « Je serai » [sans : « qui serai », allusion à leurs souffrances futures] m’a envoyé auprès de vous ” » (Berakhoth 9b)
Dans ce premier dévoilement, D.ieu met en relief son caractère intemporel et la continuité de sa bienveillance et de sa miséricorde à l’égard de son peuple à travers les péripéties de son histoire, qui s’annonce semée de nouveaux exils et de nouvelles délivrances.
2. Dans un second temps, D.ieu dit à Moshé dans le verset 3 :15
"Parle ainsi aux enfants d'Israël: ‘L'Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d'Avraham, de Yitzhak et de Ya’akov, m'envoie vers vous.’ Tel est mon nom à jamais, tel sera mon attribut de génération en générationז וַיֹּאמֶר עוֹד אֱלֹהִים אֶל מֹשֶׁה כֹּה תֹאמַר אֶל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבֹתֵיכֶם אֱלֹהֵי אַבְרָהָם אֱלֹהֵי יִצְחָק וֵאלֹהֵי יַעֲקֹב שְׁלָחַנִי אֲלֵיכֶם זֶה שְּׁמִי לְעֹלָם וְזֶה זִכְרִי לְדֹר דֹּר
Ici, Rashi nous fait remarquer que
« Le mot le‘olam est écrit sans la lettre waw, pour qu’on puisse le lire : le‘além [« tel est mon Nom destiné à être “caché” »], à ne pas prononcer comme il est écrit (Pessa‘him 50a ; Chemoth raba) »
Dans ce second dévoilement, D.ieu se manifeste à travers le Tétragramme YHVH, c’est-à-dire à travers son attribut de Miséricorde (le Nom אלהים-Elohim faisant référence quant à lui à l’attribut de Justice). Léon Askénazi[3] explique que D.ieu ne se définit pas ici comme « D.ieu de Moshé » ni comme « D.ieu d’Israël » mais comme celui des trois patriarches : en effet, nos Avot ont surmonté avec succès les épreuves que D.ieu leur a envoyées, ce qui n’est pas encore le cas de Moshé ni d’Israël…
Le commentaire de Rashi pointe le fait que le mot prononcé (Adonaï-mot signifiant « Mon Seigneur ») ne correspond pas au mot lu (YHVH) : le D.ieu auquel le Juif s’adresse est celui de la Miséricorde, mais il n’est possible de s’adresser à Lui qu’en manifestant sa Souveraineté sur nous en tant que Créature, la prononciation du nom YHVH n’étant réservée[4] qu’au Cohen Gadol dans le Temple.
A la fin de la paracha, quand Moshé et son frère Aharon font connaître à Pharaon le Projet de D.ieu pour son peuple :
Pharaon répondit: "Quel est cet Éternel (מִי יְהוָה ) dont je dois écouter la parole en laissant partir Israël? Je ne connais point l'Éternel (לֹא יָדַעְתִּי אֶת יְהוָה ) et certes je ne renverrai point Israël." (Chémot, 5 :2)
Et Moshé et Aharon de répondre :
"Le Dieu des Hébreux (אֱלֹהֵי הָעִבְרִים) s'est manifesté à nous. Nous voudrions donc aller à trois journées de chemin dans le désert et sacrifier à l'Éternel notre Dieu (וְנִזְבְּחָה לַיהוָה אֱלֹהֵינוּ), de peur qu'il ne sévisse sur nous par la peste ou par le glaive." (Chémot, 5 :3)
A ce stade, Pharaon ne « connaît » pas encore le D.ieu dont lui parle Moshé et Aharon, et ces-derniers ne savent pas encore que D.ieu a choisi de se manifester uniquement à travers l’attribut de Miséricorde (YHVH) pour le peuple d’Israël et uniquement à travers l’attribut de la Justice (Elohim) pour les Egyptiens. C’est seulement dans la paracha suivante, celle des Dix Plaies, que le dévoilement du Nom et du Projet Divins vont s’éclairer pour Pharaon et pour les bnei Yisrael.
Cette paracha résonne de façon troublante avec notre actualité. Depuis plus d’un an, nous évoquons avec anxiété les noms de nos otages, dont les corps et les âmes sont retenus captifs tout près de l’Egypte, priant intensément pour leur libération. Alors que nous nous apprêtons à accueillir 33 d’entre eux (nombre qui évoque le jour saint de Lag Ba’Omer, 33ème jour du ‘Omer et Hillioula de Rabbi Chim’on Bar Yochai), unissons nos prières pour que D.ieu continue à se manifester avec son attribut de Miséricorde pour le peuple d’Israël et celui de la Justice pour tous nos ennemis.
[1] Le texte traite à part le cas de Yossef [« Quant à Yossef, il était déjà en Égypte »] pour bien montrer, qu’il est le seul des douze fils dont l’identité profonde n’a pas été altérée par la « descente » en Egypte…
[2] C’est ainsi que Moshé est nommé dans cette parasha par les filles de Yitro quand elles parlent de leur rencontre avec lui à leur père (Chémot, 2 :19)
[3] Voir son commentaire de la paracha Chémot http://manitou.over-blog.com/article-chemot-1971-42791062.html
[4] La prononciation exacte de ce nom est connue, mais réservée aux initiés. Elle ne sera dévoilée qu’à la Délivrance finale.


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