Paracha Bamidbar: S'ouvrir à la parole créatrice
- steveohana5
- 7 juin 2024
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Le premier Sivan qui suit la sortie d'Egypte, Israël campe dans le silence et le recueillement, quelques jours avant de recevoir la Parole Divine. En ce premier Sivan de l'année 5784, où la Parole ne cesse d'être dévoyée et détournée pour semer la haine et la discorde, nous sommes invités à nous purifier pour faire éclore à nouveau une parole libératrice et créatrice.
[Le 1er Sivan] Moïse ne dit rien à tout le peuple juif car ils étaient fatigués du voyage.
(Talmud, Chabbat 86b sur la paracha Yitro)
Nous sommes cinq jours avant le don de la Torah sur le mont Sinaï, six semaines après la sortie d'Egypte. En ce premier jour du troisième mois après la naissance du peuple juif, "Israël campe" (Exode 19:2) en bas de la montagne où sera scellée l'Alliance entre D.ieu et son peuple. Rachi commente ainsi l’utilisation grammaticale étonnante du singulier : vayi’han (« et il campa » plutôt que l’attendu vaya’hanou, « et ils campèrent »): la Torah désire ici nous informer qu’« ils campèrent comme un seul homme, avec un seul cœur, contrairement à tous les autres campements, qui étaient marqués par la discorde et les disputes. » C'est donc par le silence et le recueillement que les enfants d'Israël se préparent à leurs fiançailles prochaines avec le Créateur. Chacun doit faire le vide en son coeur, se dépouiller de toute trace d'égo, pour se laisser pénétrer par la puissante force d'Unité qui saisit alors le peuple d'Israël.
La paracha Bamidbar (littéralement "dans le désert"), généralement lue le chabbat qui précède Chavouot, nous guide davantage dans la préparation que nous devons accomplir en vue de pouvoir recevoir la Torah. Première paracha du livre de Bamidbar, qui décrit le processus de préparation du peuple d'Israël à l'entrée en Terre d'Israël lors de ses quarante années d'errance dans le désert, elle se déroule le 1er Iyar de la deuxième année après la sortie d'Egypte et commence par l'instruction donnée par D.ieu à Moïse de littéralement "lever la tête" -שְׂאוּ אֶת רֹאשׁ (c'est l'expression que la Torah choisit pour dire "faire le décompte") des enfants d'Israël,
לְמִשְׁפְּחֹתָם לְבֵית אֲבֹתָם בְּמִסְפַּר שֵׁמוֹת כָּל זָכָר לְגֻלְגְּלֹתָם
(littéralement): "selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen du nombre des noms de tous les mâles, comptés par crâne".
Il y a là une tension, presque une contradiction dans les termes. Le מִסְפַּר-mispar (nombre) est en effet une donnée quantitative, il "mesure" l'étendue du peuple en considérant chaque individu comme un "numéro". Au contraire, le mot שֵׁמוֹת-shemot (les noms), nom du livre de l'Exode en hébreu, restitue à l'individu son identité propre et sa dignité pleine et entière. C'est d'ailleurs la raison d'être du Musée de Yad Vashem (יד ושם) à Jérusalem que de restituter un nom à ceux que les nazis ont voulu réduire à de simples numéros tatoués sur leur bras. Mais la contradiction n'était apparente si l'on se souvient que compter (לִספּור-lispor en hébreu) a la même racine que raconter (לסַפֵּר-lesaper): chaque "numéro" raconte en vérité une histoire, celle d'un individu, d'une famille, d'une tribu, et toutes ces histoires renvoient à leur tour à notre Histoire commune, celle de Yaakov devenant Israël, de son père Yitzhak et de son grand-père Avraham, cet "hébreu" qui, au milieu de la civilisation décadente de Babel, et du magasin d'idoles de son père, redécouvre son identité et reçoit de D.ieu la prophétie lui enjoignant la mission de se rendre au pays de Canaan, pour y fonder la nation qui apportera à l'Humanité sa Délivrance. Le comptage des enfants d'Israël est ainsi ce qui fait l'articulation entre l'individu et le collectif, entre LES NOMS (שֵׁמוֹת) et LE NOM (השם-Hashem): chacun des enfants d'Israël devient alors un "chaque-un" (comme le disait magifiquement Benny Levy), c'est-à-dire une expression unique, sainte et précieuse de l'Unité primordiale.
Et, tout comme le mispar (nombre) raconte (mispar-מִסְפָּר a la même racine que mesaper-מְסַפֵּר-raconter), le midbar (désert) parle (midbar-מִדְבָּר a la même racine que medaber-מְדַבֵּר-parler).
Vide des possessions qui établissent des hiérarchies artificielles entre les hommes et leur confèrent une illusion de puissance et de contrôle, le désert préserve en effet dans le coeur des enfants d'Israël l'humilité nécessaire à l'accueil du message divin. Moins l'Homme parle, et plus la parole de l'Unité résonne en lui. Moins il s'écoute, et plus il écoute Israël (שמע ישראל- Shéma Israel-Ecoute Israël). C'est à cette condition que sa propre parole peut devenir porteuse de sens et de vérité...
Dans la Kabbale, la bouche (qui se dit פה-Pé en hébreu) est symbolisée par la lettre פ et est associée à la sephira de Malkhout. Cette sephira dévoile la "royauté" divine dans le monde et se manifeste la dernière semaine du 'Omer, que nous achèverons mardi prochain la veille de la fête de Chavouot. La guematria de cette lettre est de 80, l'âge atteint par Moïse quand il a pu enfin recevoir la Torah et la transmettre par sa bouche au peuple d'Israël, d'une façon qui lui soit accessible et bénéfique. Ainsi, la parole vraie - tout comme le dévoilement de la Royauté divine dans ce monde - est le résultat d'un long processus de maturation, sans lequel la parole est stérile voire néfaste.
En cursive, la lette פ ressemble à une spirale:

C'est le cercle qui s'ouvre dans un chemin continuel de perfectionnement et de quête de vérité...
Pharaon, qui s'écrit en hébreu פרע-Par'o, peut être décomposé en פֶּֿ-רַע-Pé Ra' (littéralement "bouche malfaisante"): c'est l'effet de la parole quand elle émane de l'être prisonnier de ses passions, de ses préjugés et de son égo. C'est cette parole qui, déversée en continu sur les réseaux sociaux et les chaînes d'informations, sème aujourd'hui tant de haine, de discorde, de bruit et de désordre.
Antithèse de פרע, פסח-Pessa'h est la "bouche qui parle" (פֶ-ּסַח-Pé Sa'h): c'est la parole qui devient créatrice, libératrice et réparatrice quand l'être ménage en lui l'espace nécessaire pour accueillir et réverbérer les valeurs de l'infini.
En caractère d'imprimerie, le פ est formée par un kaf כ (symbole du כלי-keli-réceptacle) contenant un Youd י, symbole de la sagesse divine (חוכמה-'hokhma):

Allusion aux dix commandements dans l'Arche et à l'âme dans le corps, le Youd dans le Pé est ce qui transforme פֶּֿ-רַע en פֶ-ּסַח, la bouche malfaisante en bouche créatrice.
Puissent donc les quelques jours qui nous séparent de Chavouot nous aider à faire éclore une parole de Vérité, de Bonté et de Beauté, exprimant et exaltant le divin qui est en nous.



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