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Ki Tetsé : ce qui restera d’Amalek

steveohana5
21 août
8 min de lecture

La paracha se termine par un ordre qui semble se retourner contre lui-même, puisqu'il faut effacer le souvenir d'Amalek et qu'il est en même temps interdit de l'oublier. Or il existe une fête où nous accomplissons les deux gestes ensemble, et un livre dont on nous promet qu'il ne sera jamais aboli. Ce que nous gardons n'est pas l'ennemi, c'est le réveil qu'il a provoqué, et il existe une discipline pour l'entretenir sans lui.


Résumé de la paracha

La paracha Ki Tetsé rassemble le plus grand nombre de commandements de toute la Torah, soixante-quatorze selon le Sefer haHinoukh, et la plupart règlent le détail de la vie ordinaire. Elle s'ouvre sur la belle captive prise à la guerre, puis vient le droit d'aînesse qu'un père ne peut retirer au fils de l'épouse mal-aimée, et le fils rebelle. Suivent l'obligation d'enterrer le supplicié le jour même, la restitution de l'objet perdu, le renvoi de la mère avant de prendre les oisillons, le garde-fou sur le toit, les mélanges interdits et les tsitsit. Un long ensemble règle ensuite le mariage, l'adultère, la séduction et les unions défendues, puis l'admission dans l'assemblée, la propreté du camp, l'esclave fugitif qu'on ne livre pas, le prêt sans intérêt et les vœux. Viennent alors les lois qui protègent le faible, le divorce, l'année accordée au jeune marié, le gage qu'on ne saisit pas au pauvre, le salaire du journalier payé avant le coucher du soleil, la glane laissée à l'orphelin, à la veuve et à l'étranger, et la dignité préservée du condamné aux coups. La paracha se termine par le lévirat, l'exigence de poids et de mesures justes, et l'ordre de se souvenir d'Amalek et d'effacer son souvenir.




Se souvenir pour effacer

Les derniers versets de la paracha tiennent en trois verbes. Le premier est זָכוֹר אֵת אֲשֶׁר עָשָׂה לְךָ עֲמָלֵק, souviens-toi de ce que t'a fait Amalek. Le dernier est לֹא תִּשְׁכָּח, tu n'oublieras pas. Et entre les deux se trouve תִּמְחֶה אֶת זֵכֶר עֲמָלֵק מִתַּחַת הַשָּׁמָיִם, tu effaceras le souvenir d'Amalek de dessous les cieux.


Il faut prendre la mesure de ce que la Torah nous demande ici. Elle nous ordonne de nous souvenir, elle nous ordonne d'effacer le souvenir, et elle nous interdit d'oublier, le tout dans la même phrase et avec la même racine hébraïque, ז־כ־ר, portée successivement par l'ordre de garder et par l'ordre de détruire. Ce n'est pas une nuance de vocabulaire, c'est une contradiction frontale.


Le plus étrange est que la pratique juive n'a rien fait pour l'atténuer, elle l'a même aggravée. Une fois l'an, avant Pourim, nous sortons un Sefer Torah pour lire ces trois versets à voix haute, avec une attention que nous n'accordons à presque aucun autre passage. Chacun doit entendre chaque mot, on veille à ne pas parler pendant la lecture, et l'usage s'est répandu dans de nombreuses communautés de lire deux fois le mot זֵכֶר, avec l'une et l'autre vocalisation, par crainte de manquer la bonne. Nous entourons donc de toutes les précautions possibles la transmission exacte d'un nom dont ces versets mêmes nous demandent la disparition.


Et le jour de Pourim, lorsque nous entendons le nom de Haman, nous frappons du pied et faisons du bruit pour le couvrir. Là encore, il faut d'abord le prononcer pour pouvoir l'effacer, et le geste d'effacement n'est possible que parce que la mémoire a été gardée intacte. Nous ne parvenons jamais à faire disparaître ce nom autrement qu'en le disant.


Cette contradiction ne se résout pas en corrigeant le texte. Elle se résout en admettant que les deux ordres ne portent pas sur la même chose, et il faut alors chercher ce que nous gardons lorsque nous effaçons.


 

Pourquoi il y a eu un Amalek

Rappelons d'abord d'où il vient. La première attaque a lieu à רְפִידִים, et nos Sages lisent ce nom comme la contraction de רָפוּ יְדֵיהֶם, leurs mains s'étaient relâchées, plutôt que comme une simple indication géographique : שֶׁרָפוּ יְדֵיהֶם מִדִּבְרֵי תוֹרָה, leurs mains s'étaient relâchées de la Torah. On trouve cette lecture dans la Mekhilta, le plus ancien commentaire que nous ayons sur l'Exode, rédigé en terre d'Israël à l'époque de la Michna, et le Talmud la rapporte également. Juste avant, le peuple avait demandé הֲיֵשׁ ה' בְּקִרְבֵּנוּ אִם אָיִן, l'Éternel est-il au milieu de nous ou non, et le verset qui suit immédiatement est וַיָּבֹא עֲמָלֵק, alors surgit Amalek (Chemot, 17, 7-8).


Rashi, dans la paracha Béchalah, s'étonne de cette succession et demande pourquoi le récit d'Amalek a été placé juste après cette question. Il répond au nom de Dieu: je suis constamment parmi vous et מְזֻמָּן, disponible, pour tous vos besoins, et vous demandez si je suis au milieu de vous. Sur votre vie, le chien viendra vous mordre, vous crierez vers moi, et vous saurez alors où je suis.


Il illustre ensuite par une parabole. Un père porte son fils sur ses épaules et prend la route. L'enfant aperçoit un objet et demande à son père de le lui prendre, et le père le lui donne. Il en demande un deuxième, puis un troisième, et le père les lui donne encore. Ils croisent un homme, et l'enfant lui demande s'il a vu son père. Le père lui dit alors qu'il ne sait donc pas où il se trouve, il le dépose à terre, et le chien vient le mordre.


Tout tient dans cette question adressée au passant. L'enfant est assis sur les épaules de son père, il reçoit de sa main tout ce qu'il réclame, et c'est cette proximité même qui a fini par la lui rendre invisible, au point qu'il cherche ailleurs celui qui le porte. Il n'apprendra rien du chien, et le chien n'est pas le sujet de l'histoire. Il apprendra seulement, en criant אבא, où était son père depuis le début.


Le mot employé par Rashi mérite d'être relevé, car c'est celui du Kuzari que nous avons rencontré à propos d'Ekev. Le flux était מְזֻמָּן, disponible, et c'est nous qui avions cessé de l'être.


 

Le livre qui ne sera pas aboli

Nos Sages enseignent, dans le Midrach Michlé, que toutes les fêtes sont appelées à être suspendues dans le monde à venir, et que les jours de Pourim ne le seront jamais. Le Rambam le reprend et le durcit en écrivant que les livres des Prophètes et des Écrits seront eux aussi suspendus aux jours du Messie, à l'exception de la Meguilat Esther, qui demeurera comme les cinq livres de la Torah et comme les lois de la Torah orale, qui ne seront jamais abolies.


Arrêtons-nous sur ce que cela signifie. De toute la bibliothèque d'Israël, le seul livre qui traversera l'abolition générale est celui où le nom de Dieu ne figure pas une seule fois, et c'est aussi le seul dont le récit tout entier tourne autour d'un descendant d'Amalek. Le monde où Amalek aura disparu conservera donc précisément le livre qui raconte Amalek.


Cela n'est possible que si ce livre ne parle pas vraiment de lui. Car ce que la Meguila raconte, sous le décor de la cour de Suse, c'est un peuple dispersé, installé, assimilé aux mœurs du royaume, qui se découvre menacé et qui se rassemble. Esther fait dire לֵךְ כְּנוֹס אֶת כָּל הַיְּהוּדִים, va rassembler tous les Juifs, et le récit s'achève par קִיְּמוּ וְקִבְּלוּ הַיְּהוּדִים, les Juifs confirmèrent et acceptèrent. Le Talmud lit ces mots comme l'événement le plus considérable de notre histoire après le Sinaï, puisque Rava enseigne que la Torah avait d'abord été reçue sous la contrainte, la montagne suspendue au-dessus des têtes, et qu'elle fut acceptée librement, cette fois, aux jours d'Assuérus.


Voilà ce qui survit. Non pas Haman, dont le nom sera couvert de bruit jusqu'à disparaître, mais le קִיְּמוּ וְקִבְּלוּ qu'il a provoqué sans le vouloir. Le livre demeure parce que ce qu'il enregistre n'est pas la chute d'un ennemi, mais le moment où un peuple endormi a voulu de nouveau ce qu'il avait autrefois reçu sans le vouloir.


 

Le monde qui vient

Nous pouvons alors imaginer ce que sera ce monde, et la Torah nous en donne d'ailleurs la condition, puisqu'elle ne place pas l'effacement d'Amalek pendant la guerre mais après elle, וְהָיָה בְּהָנִיחַ ה' אֱלֹקֶיךָ לְךָ מִכָּל אֹיְבֶיךָ מִסָּבִיב, lorsque l'Éternel ton Dieu t'aura donné le repos de tous tes ennemis alentour. L'ordre ne s'ouvre pas dans la guerre, il s'ouvre dans le repos, ce qui n'est pas une permission accordée mais un diagnostic, car l'effacement devient possible à l'instant exact où il devient inutile.


Ce sera un monde où plus rien ne viendra nous mordre, et où pourtant nous continuerons de lever les yeux. Il existe une maladie rare dans laquelle la voie de la douleur ne se forme pas, et ceux qui en sont atteints se blessent sans le savoir, marchent sur des fractures qu'ils ne sentent pas et meurent jeunes de n'avoir jamais souffert. La guérison que nous attendons n'est donc pas la disparition de la sensibilité, mais uniquement de ce qui blesse. On n'efface pas le nerf, mais la douleur.


 

La discipline

Encore faut-il savoir comment on garde un nerf vivant quand plus rien ne l'excite, et c'est ici que les deux commandements cessent d'être contradictoires pour devenir un travail quotidien.


Notre tradition en connaît le nom, הַכָּרַת הַטּוֹב-hakarat hatov, la reconnaissance du bien. Le mot mérite qu'on s'y arrête, car il ne dit pas remercier, il dit reconnaître, c'est-à-dire identifier un bien qui était déjà là et que je ne voyais plus. L'enfant de la parabole ne manquait de rien, il recevait de la main de son père tout ce qu'il réclamait, et c'est précisément l'abondance et la régularité de ce flux qui l'avaient rendu invisible. La hakarat hatov est l'opération inverse de celle qui l'a conduit à demander à un passant s'il avait vu son père.

Elle ne se pratique pas dans les grandes occasions. Le Sefer haHinoukh enseigne que אַחֲרֵי הַפְּעוּלוֹת נִמְשָׁכִים הַלְּבָבוֹת, les cœurs sont entraînés à la suite des actes, et le Rambam précise la posologie en expliquant que mieux vaut donner mille fois un dinar que mille dinars d'un coup, parce que seule la répétition forme le caractère. Il s'agit donc de très petites quantités, très souvent.


Concrètement, cela ressemble à ceci. Se réveiller et dire מוֹדֶה אֲנִי לְפָנֶיךָ (« je remercie- ou reconnais-devant toi ») avant même de poser les pieds au sol, ce qui revient à reconnaître qu'une nuit rendue est un don et non un dû. Faire une berakha (bénédiction) sur un verre d'eau en pensant réellement à ce que l'on tient, plutôt que de la prononcer en marchant. Dire le birkat hamazon dont notre paracha voisine tire le verset, וְאָכַלְתָּ וְשָׂבַעְתָּ וּבֵרַכְתָּ, Tu mangeras, tu te rassasieras, et tu béniras, en se rappelant que l'ordre des mots est un avertissement autant qu'une bénédiction, puisque c'est la satiété qui précède l'oubli.


Cela ressemble aussi à ceci. Remercier nommément sa femme ou son mari pour un geste ordinaire qui se répète depuis quinze ans et qu'on a cessé de voir pour cette raison même. Dire à ses enfants ce qu'on leur trouve de bien, à voix haute, sans attendre l'occasion solennelle. Écrire au professeur, au médecin, à l'ami qui a fait quelque chose il y a longtemps et qui ne sait pas que cela a compté. Regarder une rue un jour de semaine, des enfants qui rentrent de l'école en hébreu, et se souvenir que quatre générations ont prié pour cette scène sans jamais la voir.


Et cela ressemble enfin à ceci. Se rappeler ce que nous avons été capables d'être dans les jours qui ont suivi le pire, les inconnus qui hébergeaient des inconnus, les réservistes revenus de l'autre bout du monde, les repas préparés pour des familles dont on ignorait le nom, et refuser que cette capacité redevienne quelque chose qu'il faut un malheur pour réveiller. C'est exactement ce que demande לֹא תִּשְׁכָּח. Non pas garder l'ennemi présent à l'esprit, mais garder présent ce qu’il a réveillé en nous, afin de continuer à le faire quand rien ne nous y oblige plus.


Voilà comment les deux commandements se pratiquent ensemble. On efface Amalek en cessant d'avoir besoin de lui, et l'on cesse d'avoir besoin de lui en apprenant à voir sans être mordu ce que la morsure nous avait fait voir. Chaque merci prononcé quand tout va bien retire à l'épreuve une part de son emploi.


Ce jour-là, la Meguila sera encore lue et le nom qu'elle contient ne signifiera plus rien pour personne. לֹא תִּשְׁכָּח ne voudra plus dire n'oublie pas Amalek, mais n'oublie pas ce que tu as su devenir, et deviens-le sans qu'on ait besoin de te poser à terre.


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