Mattot-Maseï : Le cœur foncier de Bamidbar
- steveohana5
- 10 juil.
- 9 min de lecture
Bamidbar est le livre de la terre et de son juste partage. Il s'ouvre sur un recensement pour répartir la נחלה et se referme sur les filles de Tselofhad, dont la part ne doit pas se perdre. Son secret est le yovel, כִּי לִי הָאָרֶץ, la terre est à Dieu, on ne la possède pas, on l'habite, et elle revient toujours à celui qui en fut privé. La spéculation est le contraire exact du yovel. Elle fait de la terre une marchandise et chasse le frère modeste hors du sol. Retrouver l'esprit du yovel, c'est lui refaire une place, comme un גּוֹאֵל qui rachète pour que le frère revienne. Car la terre n'est pleinement épousée que le jour où chacun y retrouve sa part.
Résumé des parachiot Matot-Maseï
Matot s'ouvre sur les vœux et leur annulation, transmis aux chefs des tribus, puis raconte la guerre contre Midian, ordonnée à Moshé comme dernier acte avant sa mort, et le partage du butin avec ses lois de purification et de prélèvement. La paracha se referme sur la demande de Gad et Reuven, qui veulent s'établir à l'est du Jourdain pour leurs troupeaux, la colère de Moshé qui y voit une désertion, et le pacte qui les engage à passer le fleuve en avant-garde avant de recevoir leur part.
Massei récapitule les quarante-deux étapes du voyage depuis l'Égypte, puis fixe les frontières de la terre, désigne les hommes chargés du partage, prescrit les villes léviques et les six villes de refuge pour l'homicide involontaire, et se clôt sur les filles de Tselofhad, tenues d'épouser à l'intérieur de leur tribu pour que leur héritage ne passe pas à une autre. Ainsi s'achève le livre de Bamidbar.

On croit que Bamidbar est le livre du désert, et il l'est par son nom. Mais le désert n'est qu'un intervalle. Ce que le livre raconte vraiment, du premier chapitre au dernier, c'est la marche vers une terre et la question de son juste partage. Il s'ouvre sur un recensement, et ce recensement n'est pas une simple statistique, il prépare la répartition de la נחלה, la part héréditaire dans la terre, chaque tribu comptée pour recevoir sa portion à la mesure de son nombre. Il se referme sur une loi d'héritage, celle des filles de Tselofhad, qui règle comment la terre se transmet sans se perdre. Et le grand péché du livre, celui des explorateurs, est lui-même une calomnie de la terre, דִּבַּת הָאָרֶץ, la médisance jetée sur le pays, le refus de la part promise. Le cœur de Bamidbar est donc foncier.
Le livre se referme en deux mouvements qui disent la même chose. Le premier est la demande de Gad et Reuven. Ils possèdent d'immenses troupeaux, et lorsqu'ils voient que les terres de Yazer et de Gilead, à l'est du Jourdain, sont bonnes pour le bétail, ils viennent trouver Moshé et lui demandent de les leur donner, אַל תַּעֲבִרֵנוּ אֶת הַיַּרְדֵּן, ne nous fais pas passer le Jourdain. Ils veulent leur part en deçà du fleuve, hors des frontières que Dieu vient tout juste de tracer pour la terre. Moshé se met en colère, car il entend dans cette demande le relâchement du lien, et il leur répond הַאַחֵיכֶם יָבֹאוּ לַמִּלְחָמָה וְאַתֶּם תֵּשְׁבוּ פֹה, vos frères iraient-ils au combat pendant que vous, vous resteriez assis ici, les comparant aux explorateurs qui ont détourné le cœur du peuple de la terre. Les deux tribus se reprennent alors et proposent un pacte. Elles bâtiront des enclos pour leurs bêtes et des villes pour leurs enfants, mais elles-mêmes passeront le fleuve les premières, וַאֲנַחְנוּ נֵחָלֵץ חֻשִׁים לִפְנֵי בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, et nous, nous marcherons en avant-garde, en hâte, devant les enfants d'Israël, et elles ne reviendront chez elles qu'une fois chaque Israélite établi dans son héritage. La part à l'écart n'est concédée qu'à cette condition, passer devant pour les autres. Le mot par lequel elles se déclarent, נֵחָלֵץ, est celui-là même, חֲלוּצִים, qui deviendra le nom du pionnier.
Le second mouvement est celui des filles de Tselofhad, dont l'histoire encadre toute cette dernière partie du livre, ouverte dans Pinhas et refermée dans Massei. Leur père est mort au désert sans laisser de fils, et selon la loi de l'époque sa part allait disparaître avec son nom. Les cinq sœurs, Mahla, Noa, Hogla, Milka et Tirtsa, s'avancent devant Moshé et devant toute l'assemblée, et elles plaident, לָמָּה יִגָּרַע שֵׁם אָבִינוּ מִתּוֹךְ מִשְׁפַּחְתּוֹ כִּי אֵין לוֹ בֵּן תְּנָה לָּנוּ אֲחֻזָּה בְּתוֹךְ אֲחֵי אָבִינוּ, pourquoi le nom de notre père serait-il retranché de sa famille parce qu'il n'a pas de fils, donne-nous une possession au milieu des frères de notre père. Elles ne réclament ni argent ni bétail, mais une part dans la terre, par amour de la terre, חִבַּת הָאָרֶץ, l'attachement au pays, à l'exact opposé des explorateurs qui la méprisaient. Dieu leur donne raison, כֵּן בְּנוֹת צְלָפְחָד דֹּבְרֹת, les filles de Tselofhad parlent justement, en écho inversé à la calomnie des explorateurs. L'affaire n'est pourtant pas close, car un dernier péril foncier se lève. Les chefs du clan de Gilead objectent que si ces héritières épousent des hommes d'une autre tribu, leur terre passera à cette tribu et sera perdue pour Menashé, וְאִם יִהְיֶה הַיֹּבֵל לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל וְנוֹסְפָה נַחֲלָתָן עַל נַחֲלַת הַמַּטֶּה, et quand viendra le yovel (jubilé), leur héritage s'ajoutera à celui de la tribu dans laquelle elles seront entrées, et même le yovel ne le ramènera pas. La solution scelle le livre. Elles épouseront qui elles veulent, mais à l'intérieur de la tribu de leur père, אַךְ לְמִשְׁפַּחַת מַטֵּה אֲבִיהֶם תִּהְיֶינָה לְנָשִׁים, seulement, elles se marieront dans une famille de la tribu de leur père, pour que nulle part ne quitte définitivement celui à qui elle fut donnée. Le dernier mot du livre est une note d'obéissance et d'accomplissement, כַּאֲשֶׁר צִוָּה יְהוָה אֶת מֹשֶׁה כֵּן עָשׂוּ בְּנוֹת צְלָפְחָד, comme l'Éternel l'avait ordonné à Moïse, ainsi firent les filles de Tselofhad.
Le principe qui gouverne tout est le secret du yovel. כִּי לִי הָאָרֶץ כִּי גֵרִים וְתוֹשָׁבִים אַתֶּם עִמָּדִי, car la terre est à moi, car vous n'êtes chez moi que des étrangers et des résidents. La terre ne se vend pas à perpétuité, לֹא תִמָּכֵר לִצְמִתֻת, elle ne sera pas vendue sans retour, parce qu'elle n'appartient pas à celui qui l'occupe. Le propriétaire est Dieu, et l'homme n'en est que le locataire à durée déterminée. On ne possède pas la terre, on en est l’hôte. C'est le renversement le plus profond que la Torah oppose au monde. Partout ailleurs, la terre est le bien suprême, ce qu'on accumule, ce qu'on lègue, ce qui fait la richesse des puissants. Ici, elle est retirée du commerce des hommes. Elle peut être louée, jamais vendue. Tous les cinquante ans, au yovel, elle retourne à sa famille d'origine, pour que nul ne soit à jamais dépossédé et que nul n'accumule sans fin.
Le jubilé ne nivelle pas les fortunes, il ne prend pas aux riches pour donner aux pauvres. Il est plus radical. Il interdit que la terre devienne une marchandise que l'on garde pour toujours. Il la rend incessible. On ne peut jamais l'acheter absolument, seulement en louer l'usage jusqu'au prochain jubilé. Aucune concentration durable n'est possible, parce que tout retourne. Le yovel est la digue que la Torah dresse contre l'accaparement du sol. Et c'est exactement là que notre temps le trahit.
La spéculation foncière est le contraire exact du yovel. Elle traite la terre comme un actif, une chose que l'on achète non pour l'habiter mais pour la revendre plus cher, non pour y vivre mais pour en tirer un rendement. Elle transforme le sol en marchandise perpétuelle, précisément ce que לֹא תִמָּכֵר לִצְמִתֻת, elle ne sera pas vendue sans retour, avait interdit. La concentration foncière en est le fruit mûr. Peu à peu la terre se rassemble entre les mains de ceux qui ont le capital, et s'éloigne de ceux qui n'ont que leurs bras et leur désir d'habiter. La famille modeste, le jeune couple, l'olé qui arrive avec son amour de la terre et ses moyens réduits, se trouvent exclus du sol même qu'ils sont venus retrouver. Le lien du peuple à sa terre, ce zivoug que les prophètes chantaient comme des noces, כִּי יִבְעַל בָּחוּר בְּתוּלָה יִבְעָלוּךְ בָּנָיִךְ, comme un jeune homme épouse une vierge, tes fils t'épouseront, se défait par l'argent. Non plus la terre עֲזוּבָה, délaissée, de l'exil, mais une terre présente et pourtant inaccessible, accaparée par quelques-uns et refusée à tous les autres.
Le plus troublant est que la forme du yovel subsiste encore. L'État d'Israël a fait de l'incessibilité le socle de son droit foncier. La terre y est nationale pour l'essentiel, elle ne se vend pas, elle se loue pour quarante-neuf ans, le compte même du jubilé. La lettre est là. Mais l'âme s'est retirée. On a gardé le bail de quarante-neuf ans et perdu le כִּי לִי הָאָרֶץ, car la terre est à moi. On a conservé l'incessibilité et oublié pourquoi elle existait, non pour faire de la terre une source de revenu au prix du marché, mais pour que le pauvre ne soit jamais chassé de sa part. Il reste l'ossature du yovel et non plus son cœur. C'est ce que les prophètes reprochaient au culte vidé de sens, garder les gestes et perdre ce qu'ils servaient.
Le cœur de Bamidbar est là, dans le juste partage de la terre. Le livre ne se referme pas sur une bataille ni sur une révélation, mais sur une loi qui veille à ce que la part de chacun lui reste. C'est ce qu'il tient à dire au seuil de l'entrée. Une nation ne se fonde pas seulement en conquérant une terre, elle se fonde en la partageant avec justice et en refusant qu'elle devienne l'objet de l'accaparement. Le peuple qui a calomnié la terre est mort au désert. Le peuple qui l'a aimée et qui a réclamé sa part y est entré. Entre les deux, il n'y a que le rapport entretenu avec le sol, mépris ou amour, marchandise ou héritage, possession ou habitation.
Cette paracha se lit dans Bein haMetsarim, dans le deuil de la terre perdue, et ce n'est pas un hasard. Le second Temple est tombé par la haine gratuite entre frères, et la spéculation qui chasse le frère modeste hors de la terre est une forme moderne de cette haine, moins bruyante, plus polie, aussi destructrice du lien. Bien avant la haine gratuite qui emporta le second Temple, les prophètes avaient déjà nommé le visage économique de cette fracture. Le prophète Micah (Michée) décrivait des hommes qui convoitent le champ du voisin et s'en saisissent, וְחָמְדוּ שָׂדוֹת וְגָזָלוּ וּבָתִּים וְנָשָׂאוּ וְעָשְׁקוּ גֶּבֶר וּבֵיתוֹ וְאִישׁ וְנַחֲלָתוֹ, ils convoitent des champs et s'en emparent, des maisons et les enlèvent, ils oppriment l'homme et sa maison, l'homme et son héritage. Le dernier mot du verset est נַחֲלָה, la part héréditaire dont tout le livre avait entouré la transmission. Prendre au frère sa נחלה, le déloger du sol qui lui revenait, c'est la forme la plus concrète de la haine entre frères, et Michée la range parmi les fautes qui ont vidé la terre et conduit à l'exil. Retrouver l'esprit du yovel n'est pas d'abord une politique, c'est une conversion du regard. C'est cesser de voir dans la terre un actif et recommencer à y voir un don confié, dont nous ne sommes que les gardiens, chargés que nul ne soit exclu de la maison du Dieu vivant.
Cette conversion peut prendre des formes concrètes, et il en existe déjà des esquisses. L'avocat Shraga Biran a proposé ce qu'il nomme la “privatisation sociale”. Son principe est simple et profondément yovélique. Puisque l'État détient l'immense majorité du sol, cette terre nationale est un bien commun dont la valeur devrait servir à donner une part à ceux qui n'en ont aucune, plutôt qu'à être cédée au prix du marché à ceux qui possèdent déjà. Au lieu de vendre au plus offrant et de nourrir la concentration, l'État distribuerait la richesse foncière vers les dépossédés, les modestes, la périphérie, comme un instrument de sortie de la pauvreté. On reconnaît là, transposé dans le langage de la politique moderne, le geste même du yovel, ramener la terre à ceux qui en furent tenus dehors, refuser que le sol national devienne le privilège de quelques-uns.
Il est une autre voie, plus modeste et plus immédiate, qui n'attend pas la réforme de l'État. C'est celle d'une foncière à vocation sociale, un véhicule qui achète du foncier pour les olim et les tsabarim de la périphérie que le marché a exclus du sol, ces jeunes couples et ces familles venus avec leur amour de la terre et leurs moyens réduits, et qui n'accèdent plus à rien. À ceux-là, une telle foncière offre d'abord un loyer tenu en dessous des prix du marché, puis, après quelques années, la conversion de ce loyer en achat, de sorte que celui qui n'entrait que comme locataire finit par détenir sa part. Ce mécanisme porte un nom dans la Torah, et ce n'est pas un hasard s'il est celui du chapitre voisin du yovel. C'est la גְּאֻלָּה, la rédemption de la terre, וּבָא גֹאֲלוֹ הַקָּרֹב אֵלָיו וְגָאַל אֵת מִמְכַּר אָחִיו, son proche parent viendra et rachètera ce qu'a vendu son frère. La foncière sociale n'est rien d'autre qu'un גּוֹאֵל collectif, un racheteur fraternel qui acquiert le sol pour que le frère appauvri puisse y revenir et y demeurer. Là où la spéculation chasse, la גְּאֻלָּה fait rentrer. C'est l'esprit du yovel actualisé au monde d’aujourd’hui.
Les prophètes promettaient une terre redevenue בְּעוּלָה, épousée de nouveau. Cette épousaille ne sera pas seulement le retour du peuple sur son sol, elle sera le jour où le sol sera de nouveau partagé de telle sorte qu'aucun frère n'en soit tenu dehors. Le livre du désert s'achève sur cette exigence. La terre est à Dieu. Nous n'y sommes que des hôtes. Or un hôte fait de la place, il avance une chaise pour celui qui restait debout. Retrouver l'esprit du yovel, c'est cela, faire une place à son frère sur la terre, et la table n'en est que plus belle. C'est le jour où chacun retrouve sa part que la terre délaissée redevient épousée, וּמְשׂוֹשׂ חָתָן עַל כַּלָּה יָשִׂישׂ עָלַיִךְ אֱלֹהָיִךְ, et comme l'époux se réjouit de son épouse, ton Dieu se réjouira de toi.
לקרוא בעברית



Commentaires