Kora’h à la Knesset : faire fleurir la Torah, ne pas l’instrumentaliser
- steveohana5
- 12 juin
- 7 min de lecture
Mercredi, en pleine guerre et alors que Tsahal manque d’hommes, la Knesset a voté en lecture préliminaire une loi fondamentale faisant de l’étude de la Torah une valeur constitutionnelle de l’État, avec en arrière-plan la volonté de protéger le statut des étudiants en yechiva et leur exemption du service militaire. Pourtant, de plus en plus de jeunes haredim aspirent aujourd’hui à s’intégrer pleinement à la société israélienne. La paracha de Kora’h nous met en garde contre une sainteté utilisée comme instrument de pouvoir. Face à Kora’h, la verge fleurie d’Aaron montre que la vraie vocation ne s’impose pas : elle porte un fruit pour le collectif.
Résumé de la paracha:
Kora'h, un Lévite de la famille de Kehat, prend la tête d'une révolte contre Moché et Aaron, entraînant avec lui Datan, Aviram et deux cent cinquante notables de la communauté. Au nom d'un idéal d'égalité, il leur lance : « Toute l'assemblée, tous sont saints, et l'Éternel est au milieu d'eux. Pourquoi vous élevez-vous au-dessus de l'assemblée ? » Moché, blessé, propose une épreuve : chacun apportera son encensoir, et Dieu désignera celui qu'Il a choisi. Le lendemain, la terre s'ouvre et engloutit Kora'h et les siens, tandis qu'un feu consume les deux cent cinquante porteurs d'encens.
Mais la crise ne s'apaise pas : le peuple murmure de nouveau, accusant Moché et Aaron d'avoir tué « le peuple de l'Éternel », et une plaie emporte quatorze mille sept cents personnes, arrêtée seulement par Aaron qui court avec son encensoir entre les morts et les vivants. Pour clore définitivement la querelle, Dieu fait déposer douze verges dans la Tente, une par tribu ; au matin, seule celle d'Aaron a fleuri et porté des amandes, signe que c'est Lui qui a choisi.
La paracha s'achève sur le rappel solennel des fonctions des Cohanim et des Lévites, de leurs dons et de leur service du sanctuaire, ainsi que des prélèvements destinés à les faire vivre, eux qui n'ont pas de part en héritage dans la terre.

Mercredi soir, la Knesset a adopté en lecture préliminaire la « loi fondamentale : limoud Torah ». Portée par les partis orthodoxes, elle veut inscrire l'étude de la Torah parmi les valeurs fondamentales de l'État et ainsi donner un ancrage constitutionnel au statut des étudiants en yechiva, et possiblement à leur exemption du service militaire. Le tout dans la troisième année d'une guerre où l'armée manque cruellement d'hommes. Et, par une « coïncidence » qui n’en est pas une, ce Chabbat, nous lisons la paracha Kora'h.
Pour comprendre Kora'h, il faut revenir à la paracha précédente. Les explorateurs y ont fauté, et leur faute était une faute d'ambition et de peur. C'étaient des nessiim, des princes, et ils ont préféré protéger leur position plutôt que d'affronter la mission reçue. Mais remarquez une chose : dans cet épisode, il n'y a pas un seul Lévite. La tribu de Lévi n'envoie pas d'explorateur, car elle n'a pas de part à conquérir dans la terre, donc rien à craindre ni à convoiter de ce côté. Lévi traverse la faute des explorateurs sans y tomber, parce que sa vocation même le tenait à distance de l'ambition territoriale.
Et voici ce que notre paracha apporte de nouveau. Pour la première fois, une partie de Lévi tombe. Kora'h était Lévite, et des Lévites l'ont suivi. Ils succombent exactement au même endroit que les explorateurs : l’égo.
Kora’h, cousin germain de Moshé et Aaron, était jaloux en effet que les fonctions de roi et de Cohen Gadol aient été attribués aux seuls enfants de Amram (fils aîné de son grand-père Qeath) et non répartis entre les différents fils de Qeath, notamment son père Yiçhar. Il cultivait en outre une rancœur liée à la nomination de son cousin Elitsafan (fils d Ouziel, frère cadet de son père Yishar) comme prince des fils de Qeath.
Mais le discours démagogique de Kora’h présente une « innovation » qui n'existait pas encore dans la Torah jusqu’à présent : cette fois, la frustration personnelle se drape dans le langage de la sainteté. Les explorateurs s’opposaient au commandement de prendre possession de la terre d’Israël au nom d’arguments sécuritaires ; Kora'h, lui, conteste l’autorité de Moshé et Aharon au nom même de Dieu. « Toute l'assemblée, tous sont saints, et l'Éternel est au milieu d'eux. » (Bamidbar, 16 :3).
C'est la première fois que la sainteté devient l'habit d'une ambition personnelle. Voilà pourquoi la Michna, dans les Pirké Avot 5 :17, a fait de la querelle de Kora'h le modèle même de la dispute qui n'est pas au nom du Ciel (lechem chamayim).
Tout est déjà dans le premier mot. Vayika'h Kora'h, « Kora'h prit ». Le verbe n’est pas suivi d’un complément d’objet : que prend-il ? Il se prend lui-même, répond Rachi. Au sérieux, pourrait-on même dire… Kora'h, qui portait pourtant l'Arche sur ses épaules, n'a pas su voir que sa vocation n'était pas de « prendre » une place qui n’était pas la sienne mais de porter l’Alliance au nom des autres.
Kora'h nous apprend ainsi qu'une ambition personnelle peut se cacher derrière un discours sur la sainteté. Et c’est cette instrumentalisation politique de la sainteté qui fait justement le lien avec le vote de cette semaine à la Knesset. Car, derrière le combat mené au nom de la Torah, plusieurs études récentes sur la communauté haredi nous apprennent qu’une part importante de cette société, surtout sa jeunesse, aspire en réalité à s'intégrer, à travailler, à servir, à prendre part à la vie commune d'Israël, mais n'ose pas, retenue par la pression de la communauté et la peur du jugement des siens[1]. Le durcissement politique ne reflète donc pas la force tranquille du monde de la Torah. Il trahit les inquiétudes de ses leaders politiques devant son évolution intérieure. Comme Kora'h criant « tous sont saints », on brandit la sainteté pour figer ce qui, en profondeur, est déjà en train de bouger.
Devant la querelle de Kora'h, Dieu intervint d'abord par la force. La terre s'ouvrit, un feu consuma les deux cent cinquante rebelles, une plaie emporta des milliers d'hommes. Mais la destruction ne réconcilia rien : à chaque coup, le peuple murmurait de nouveau. C'est seulement après cet échec que Dieu choisit une tout autre voie :
"Annonce aux enfants d'Israël que tu dois recevoir d'eux une verge respectivement par famille paternelle, de la part de tous leurs chefs de familles paternelles, ensemble douze verges; le nom de chacun, tu l'écriras sur sa verge.
Et le nom d'Aaron, tu l'écriras sur la verge de Lévi, car il faut une seule verge par chef de famille paternelle.
Tu les déposeras dans la tente d'assignation, devant le statut où je vous donne habituellement rendez-vous.
Or, l'homme que j'aurai élu, sa verge fleurira, et ainsi mettrai-je fin à ces murmures contre moi, que les enfants d'Israël profèrent à cause de vous." (Bamidbar, 17, 17-20)
Au matin, la verge d'Aaron avait bourgeonné, fleuri, porté des amandes. Le signe de la vocation vraie n'est pas qu'elle écrase ses rivaux, mais qu'elle porte des fruits pour le collectif.
Aujourd'hui, la parole divine ne tranche plus nos querelles à ciel ouvert. C'est à nous, désormais, de reconnaître les signes pour choisir entre les discours qui nous amènent vers la vie ou la discorde. Et la tentation de chaque camp est de fabriquer son propre gouffre, d'écraser l'autre par la force dont il dispose, une majorité de cinquante-six voix, un arrêt de la Cour Suprême, une campagne de dénigrement contre le camp adverse. Mais la paracha l'a montré : la force ne fait jamais cesser une querelle, elle l’attise. Elle nous suggère une meilleure approche : reconnaître le divin dans ce qui amène des fruits pour le collectif.
Ce n'est pas un hasard si la paracha, juste après l’épisode de la verge d’Aaron, redit longuement la mission des Lévites. Dieu la nomme avodat matana, un sacerdoce donné aux Lévi en « cadeau ». Le Lévi ne possède pas sa charge, il la reçoit pour servir le peuple et porter pour lui. Sa charge lui vient d'En-Haut, et le peuple l'investit par un geste hautement symbolique : « Tu feras approcher les Lévites devant l'Éternel, et les enfants d'Israël poseront leurs mains sur les Lévites » (Bamidbar 8, 10). Voilà la vraie vocation que Kora'h avait perdue de vue, et voilà aussi la sortie.
Un monde de la Torah fidèle à Lévi ne se barricaderait pas derrière une loi contre la moitié du peuple d’Israël ; il chercherait à le servir et serait ainsi reconnu par lui. Et ceux qui, en son sein, aspirent déjà à contribuer, à travailler, à porter une part du fardeau commun, ne trahissent pas la Torah. Ils retrouvent au contraire la vocation de Lévi.
La phrase votée mercredi, selon laquelle « l'étude de la Torah est une valeur fondamentale du peuple juif », est vraie, et même en deçà de la vérité. Les centaines de milliers de Juifs (haredi et non-haredi) qui se consacrent corps et âme à l’étude sont une bénédiction, particulièrement en ces années d'épreuve. Le drame est qu'on ait voulu fabriquer un gouffre là où il fallait laisser fleurir une verge.
La terre s'ouvrit, mais le Midrach ajoute que des profondeurs où Kora’h fut englouti, monte encore sa voix : Moché émet, veTorato émet, Moché est vérité et sa Torah est vérité. Même Kora'h finit par le reconnaître. C'est pour cette raison que la Torah ne doit jamais être instrumentalisée politiquement. Elle attend des Lévites au sens plein, mis à part non pas contre le peuple mais pour lui, et dont l'étude fleurisse assez pour que le peuple entier, de lui-même, pose un jour ses mains sur eux et dise : ceux-là étudient pour nous tous. Ce jour-là, aucune loi ne sera nécessaire.
[1] Une étude dirigée par la Dr Nechumi Yaffe (Université de Tel-Aviv) estime qu'environ la moitié des haredim souhaitent s'intégrer à la société israélienne, bien plus que les estimations habituelles, et que beaucoup n'osent pas agir selon ce désir par crainte du jugement de leur communauté.
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