Kippour 5787 - Porter le fardeau de son prochain
À Kippour, le jeûne ne sert pas à « payer » nos fautes, mais à déplacer le centre de notre existence. En suspendant nos propres besoins matériels, nous devenons plus disponibles à ceux des autres, comme l’enseigne Isaïe : « partage ton pain avec celui qui a faim ». C’est le sens profond de la parole de Rav Israël Salanter : « les besoins matériels de l’autre sont mes besoins spirituels ». Alors le moi étroit recule, et peut émerger un Moi plus profond, relié au peuple et responsable de lui.

Quelques jours avant Kippour, un collègue de bureau qui se définit comme « laïc » m’a expliqué qu’il ne jeûnait pas, parce qu’il n’aimait pas l’idée que l’on puisse « recouvrir ses fautes » simplement en s’abstenant de manger pendant vingt-cinq heures. Son objection m’a semblé plus sérieuse qu’elle n’en avait l’air. Si le jeûne n’était qu’une forme de pénitence, une manière de souffrir un peu pour compenser ce que nous avons mal fait pendant l’année, le lien entre la privation et le pardon serait en effet difficile à comprendre.
Mais Kippour ne se vit pas seulement au singulier. Nous ne disons pas « j’ai fauté » ; nous disons אָשַׁמְנוּ, בָּגַדְנוּ, גָּזַלְנוּ, « nous avons fauté, nous avons trahi, nous avons volé ». Cette dimension collective n’est pas un simple détail liturgique. Elle appartient à l’origine même du jour, qui marque le pardon accordé à Israël après la faute du Veau d’or et la descente de Moché avec les secondes Tables. Kippour est donc, dès l’origine, le jour où un peuple tout entier se replace dans l’Alliance.
Encore faut-il ressentir ce « nous » autrement que comme une formule. Une phrase attribuée à Rav Israël Salanter me semble donner une clé particulièrement juste : « Les besoins matériels de l’autre sont mes besoins spirituels. »
Toute l’année, nous sommes légitimement occupés par notre propre matérialité. Nous devons manger, travailler, gagner notre vie, prendre soin de notre corps, protéger notre famille, défendre nos intérêts. Rien de tout cela n’est condamnable. C’est la condition normale de l’existence. Mais à Kippour, pendant vingt-cinq heures, cette logique est suspendue. Nous ne mangeons pas, nous ne buvons pas, nous ne travaillons pas, nous cessons de répondre à nos besoins les plus immédiats. Ce n’est pas le corps qui est nié ; c’est l’ego qui cesse momentanément d’occuper toute la place.
C’est précisément à ce moment qu’Isaïe nous interpelle dans la haftara de Kippour. À ceux qui demandent : « Pourquoi avons-nous jeûné et Tu ne l’as pas vu ? », Dieu répond :
Est-ce là le jeûne qui me plaît, un jour où l’homme se rabaisse ? S’agit-il de courber la tête comme un roseau, de coucher sur le sac et la cendre ? Appelles-tu cela un jeûne, un jour agréable au Seigneur ?
Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ?
N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?
Isaïe 58, 5-7
Le paradoxe est saisissant : le jour où je renonce à mon propre pain, Dieu me demande de penser au pain de l’autre.
Peut-être est-ce là la vraie fonction spirituelle du jeûne. Il ne s’agit pas seulement de se détacher de la matière, mais d’en déplacer le centre de gravité. Mes propres besoins reculent afin que ceux de l’autre deviennent visibles. La faim volontaire de Kippour devrait me rendre plus sensible aux faims qui ne sont pas volontaires, aux privations qui ne s’arrêtent pas à Néïla, aux charges que d’autres portent tout au long de l’année.
Dans cette perspective, la tsedaka n’est pas une bonne action supplémentaire que l’on ajoute au jeûne. Elle en devient presque l’aboutissement naturel. Le jeûne retire l’ego du centre ; la tsedaka donne cette place à l’autre. La vraie question n’est alors plus seulement de savoir combien donner, mais quel besoin qui ne m’appartenait pas jusque-là va devenir un peu le mien.
C’est peut-être cela que signifie profondément כל ישראל ערבים זה בזה, tout Israël est garant l’un de l’autre. Être garant ne consiste pas simplement à proclamer que nous sommes frères ; cela signifie accepter qu’une partie de la charge de l’autre devienne aussi la mienne.
Nous l’avons ressenti avec une force particulière après le 7 octobre. Pendant un temps, des milliers d’Israéliens ont spontanément donné leur temps, leur argent, leur maison, parfois risqué leur vie pour des gens qu’ils ne connaissaient pas. La frontière entre « ton problème » et « mon problème » s’était soudainement effacée. Peut-être que Kippour nous demande de retrouver, au moins pour une journée, quelque chose de cette identité-là.
La kavana de Kippour pourrait alors être très simple. Lorsque la faim apparaîtra, laisser cette faim ouvrir en moi une attention à celles que mes frères ressentent tous les autres jours de l'année. Lorsque nous dirons אשמנו, essayer de ne pas entendre seulement la liste de mes propres fautes, mais la voix d’un peuple qui accepte de répondre collectivement de ce qu’il devient.
Car Kippour ne nous demande pas de faire disparaître le Moi. Il nous demande au contraire de faire taire, pendant quelques heures, ce qui le recouvre : nos habitudes, nos intérêts, nos réflexes de protection, cette part de nous qui se pense spontanément comme séparée.
À mesure que l’ego recule, un Moi plus profond peut apparaître, un Moi qui ne se définit plus seulement par ce qu’il possède ou par ce dont il a besoin, mais aussi par ce dont les autres ont besoin de lui.
C’est alors que la formule de Rav Israël Salanter prend tout son sens : les besoins matériels de l’autre sont mes besoins spirituels.
Peut-être que Kippour est précisément ce jour où nous découvrons que notre identité la plus profonde ne s’arrête pas aux frontières de notre personne.
L’ego se retire. Et le vrai Moi peut enfin apparaître, celui qui sait qu’il appartient à un peuple et qu’il porte une part du fardeau des autres.
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