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Ekev, la brit mila du coeur

steveohana5
30 juil.
13 min de lecture

Douze fois la paracha Ekev nomme le cœur, et c'est à lui qu'elle confie la vanne par laquelle la pluie descend ou s'arrête. Non par marché, car on ne peut aimer par calcul, mais parce que le flux se pose sur nous à proportion exacte de notre disponibilité. Or ce n'est pas le malheur qui ferme le cœur, c'est l'abondance, et il faut souvent un feu pour rendre la sensation à un membre engourdi. D'où le défi : circoncire nous-mêmes notre cœur, par mille petits gestes vers l'orphelin, la veuve et l'étranger, car on ne mesure pas le cœur d'un peuple à ses discours mais à ce qui parvient jusqu'à son talon (ekev). Et si Israël est le cœur des nations, c'est qu'un cœur ne garde rien : il reçoit pour renvoyer. 



Résumé de la Paracha

La paracha Ekev, en Devarim 7,12 à 11,25, poursuit le discours d'adieu de Moïse à la génération qui entre en terre d'Israël. Elle promet d'abord que l'écoute des lois maintiendra l'alliance, avec la fécondité et les récoltes, et rassure le peuple sur les nations qu'il redoute, chassées progressivement. Vient le rappel du désert, la manne, les vêtements qui ne s'usaient pas, et cette leçon que l'homme ne vit pas de pain seul. Puis l'éloge du pays et de ses sept espèces, et le verset dont est tirée la bénédiction après le repas, tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras. Suit aussitôt l'avertissement central : la satiété fera s'enorgueillir le cœur, qui oubliera et attribuera à sa seule force sa réussite. Moïse coupe court à toute prétention en rappelant le veau d'or et les autres révoltes, et en martelant que la terre n'est pas donnée pour leur justice, car ils sont un peuple à la nuque raide. Le sommet est la question de ce que Dieu demande, à savoir le craindre, l'aimer et le servir de tout son cœur, en circoncire le prépuce, et imiter Celui qui fait droit à l'orphelin et à la veuve et aime l'étranger. Elle rappelle enfin que ce pays boit l'eau de la pluie du ciel, donne le second paragraphe du Chema, et annonce la bénédiction et la malédiction des monts Guerizim et Éval.



Douze fois le cœur

Le mot cœur, sous sa forme לְבַבְכֶם, revient douze fois dans la paracha Ekev. Mais c'est dans le passage du Chema, que nous récitons deux fois par jour et qui se trouve précisément dans notre paracha, que la Torah lui assigne sa fonction la plus surprenante : celle de la vanne par laquelle le monde reçoit ou cesse de recevoir.


D'abord à l'ouverture du flux : וּלְעָבְדוֹ בְּכָל לְבַבְכֶם, et le servir de tout votre cœur, et aussitôt après, וְנָתַתִּי מְטַר אַרְצְכֶם בְּעִתּוֹ, je donnerai à votre terre la pluie en son temps.


Puis à sa fermeture : הִשָּׁמְרוּ לָכֶם פֶּן יִפְתֶּה לְבַבְכֶם, prenez garde que votre cœur ne se laisse séduire, suivi immédiatement de וְעָצַר אֶת הַשָּׁמַיִם וְלֹא יִהְיֶה מָטָר, il fermera les cieux et il n'y aura plus de pluie.


Et enfin le remède : וְשַׂמְתֶּם אֶת דְּבָרַי אֵלֶּה עַל לְבַבְכֶם, vous placerez ces paroles sur votre cœur. (Devarim, 11, 13-18)


Le cœur se trouve donc placé à la vanne, dans un sens comme dans l'autre, ce qui devrait nous arrêter. Qu'est-ce qu'un cœur ouvert ou fermé peut bien avoir à faire avec l’arrivée des pluies ?

 

Ce que le cœur exclut

La lecture la plus immédiate est celle du marché : vous appliquez les commandements, vous êtes payés en pluie ; vous vous en détournez, vous êtes frappés de sécheresse. Elle nous gêne, et il faut pourtant reconnaître qu'elle trouve dans notre paracha un ancrage...

Elle s'appuie sur les versets qui ne parlent pas du cœur, à commencer par le premier de tous : וְהָיָה עֵקֶב תִּשְׁמְעוּן אֵת הַמִּשְׁפָּטִים הָאֵלֶּה וּשְׁמַרְתֶּם וַעֲשִׂיתֶם אֹתָם, si vous écoutez ces lois, que vous les gardiez et les accomplissiez, auquel succède une liste de biens entièrement matérielle, le blé, le vin, l'huile, la fécondité des troupeaux, l'absence de maladie. Tout y est conduite et rétribution, rien n'y est intériorité, et l'on comprend qu'un lecteur pressé y voie un tarif.


Mais dès que le cœur entre dans la relation, le contrat devient impossible, pour une raison qui tient à la nature même de l'amour. On peut s'engager par contrat à faire quelque chose, on ne peut pas s'engager à aimer. Et surtout, aimer en vue d'obtenir n'est pas une forme affaiblie de l'amour mais son contraire exact, de sorte que celui qui servirait בְּכָל לְבַבְכֶם – de tout son coeur- afin que la pluie tombe ne servirait justement pas de tout son cœur, puisqu'une part de lui serait dans le calcul. La condition se détruit au moment même où l'on croit la remplir, ce qui rend cette clause impossible à négocier et à appliquer. C'est ce qu'enseignait Antigonos de Sokho lorsqu'il disait אַל תִּהְיוּ כַעֲבָדִים הַמְשַׁמְּשִׁין אֶת הָרַב עַל מְנָת לְקַבֵּל פְּרָס, ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître en vue de recevoir une gratification.


Les deux registres doivent donc être lus ensemble, et dans l'ordre où la paracha les dispose, car elle commence par les actes et s'achève par le cœur. Sa conclusion est en effet la question fameuse, וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל מָה ה' אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ, et maintenant Israël, que te demande l'Éternel ton Dieu, à laquelle il est répondu qu'il s'agit de le craindre, de marcher dans ses voies, de l'aimer et de le servir, בְּכָל לְבָבְךָ וּבְכָל נַפְשֶׁךָ, de tout ton cœur de toute ton âme (Devarim, 10,12). Ce qui ressemblait à un système de rétribution au premier verset se révèle plus tard n'être qu'une affaire de disposition intérieure.


Reste alors à savoir ce que sont ces bienfaits répandus sur nous, s'ils ne sont pas un salaire. Le Rambam y répond dans les Hilkhot Techouva (lois du repentir) en renversant leur fonction : la paix, la santé, la pluie et l'abondance ne sont pas ce qu'on nous paie, ce sont les entraves qu'on nous retire, afin que nous ne passions pas nos jours occupés de ce dont le corps a besoin et que nous demeurions libres pour l'étude et pour les commandements. Le bien promis n'est donc pas au bout du chemin, il est ce qui dégage le chemin.


Rav Yehouda Halévi, grand kabbaliste, poète et médecin du 12e siècle, va plus loin encore, et fait de cette disposition intérieure la loi même selon laquelle le divin se manifeste ou se retire.

 

À proportion

Le principe qu'il pose dans son Kuzari constitue la base même de la Kabalah :


וְאַל יִהְיֶה רָחוֹק בְּעֵינֶיךָ הֵרָאוֹת רִשְׁמֵי עִנְיָנִים אֱלֹהִיִּים נִכְבָּדִים בָּעוֹלָם הַזֶּה הַתַּחְתּוֹן, כְּשֶׁיִּהְיוּ הֶחֳמָרִים הָהֵם נְכוֹנִים לְקַבֵּל אוֹתָם. וְזֶהוּ שֹׁרֶשׁ הָאֱמוּנָה וְשֹׁרֶשׁ הַמֶּרִי

Et ne trouve pas étrange que des traces de réalités

divines élevées se manifestent dans ce monde inférieur, dès lors que les matières y sont prêtes à les recevoir. Et voilà la racine de la foi et la racine de la révolte. Kuzari I, 77


Ce qui frappe est la dernière incise. Halévi ne décrit pas deux mécanismes, l'un pour la bénédiction et l'autre pour son retrait, mais un seul, dont tout dépend de la disposition de celui qui reçoit. Et chez l'homme, cette disposition n'a évidemment qu'un siège, celui que notre paracha vient de nommer douze fois...

 

Le bien-aimé qui frappe

Halévi applique ce principe à notre propre histoire. Le roi des Khazars vient de lui reprocher de prier vers Sion sans y aller, et le Sage commence par reconnaître la justesse du reproche avant d'expliquer pourquoi le second Temple n'a jamais retrouvé la présence du premier :


כִּי כְּבָר הָיָה הָעִנְיָן הָאֱלֹהִי מְזֻמָּן לָחוּל כַּאֲשֶׁר בַּתְּחִלָּה, אִלּוּ הָיוּ מַסְכִּימִים כֻּלָּם לָשׁוּב בְּנֶפֶשׁ חֲפֵצָה, אֲבָל שָׁבוּ מִקְצָתָם וְנִשְׁאֲרוּ רֻבָּם וּגְדוֹלֵיהֶם בְּבָבֶל

Car le principe divin était déjà prêt à se poser comme au commencement, si tous avaient consenti à revenir d'une âme désirante. Mais une partie seulement revint, et la plupart, avec leurs notables, restèrent à Babylone.


Le flux était disponible et nous ne l'étions pas, et Halévi emploie du reste le même mot des deux côtés : le principe divin était מְזֻמָּן, prêt, et quelques lignes plus bas il regrette que nous ne soyons pas מִזְדַּמְּנִים, disponibles à notre tour. Il illustre alors cette disproportion par un verset du Cantique :


וְשֶׁמָּא עַל זֶה אָמַר שְׁלֹמֹה: אֲנִי יְשֵׁנָה וְלִבִּי עֵר... קוֹל דּוֹדִי דוֹפֵק, קְרִיאַת הָאֱלֹהִים לָשׁוּב

Et peut-être est-ce de cela que Salomon a dit : je dors mais mon cœur veille. La voix de mon bien-aimé qui frappe, c'est l'appel de Dieu à revenir. Kuzari II, 24


Chacun connaît la suite du Cantique. Elle tarde à se lever, elle finit par ouvrir, et il s'est retiré. Le bien-aimé ne s'est pas fâché, il n'a simplement pas attendu, et c'est bien plus troublant qu'une colère. D'où la conséquence que Halévi tire dans le même paragraphe:


כִּי הָעִנְיָן הָאֱלֹהִי אֵינֶנּוּ חָל עַל הָאִישׁ אֶלָּא כְּפִי הִזְדַּמְּנוּתוֹ לוֹ, אִם מְעַט – מְעָט וְאִם הַרְבֵּה – הַרְבֵּה. וְאִלּוּ הָיִינוּ מִזְדַּמְּנִים לִקְרַאת אֱלֹהֵי אֲבוֹתֵינוּ בְּלֵבָב שָׁלֵם וּבְנֶפֶשׁ חֲפֵצָה, הָיִינוּ פוֹגְעִים מִמֶּנּוּ מַה שֶּׁפָּגְעוּ אֲבוֹתֵינוּ בְּמִצְרָיִם.

Car le principe divin ne se pose sur l'homme qu'à proportion de sa disponibilité envers lui : si elle est faible, il se pose faiblement, et si elle est grande, il se pose grandement. Et si nous nous rendions disponibles à la rencontre du Dieu de nos pères, d'un cœur entier et d'une âme désirante, nous rencontrerions de Lui ce que nos pères ont rencontré en Égypte.


Rien n'est donc fermé de l'autre côté, et ce qui a changé depuis l'Égypte n'est pas la disposition de Dieu mais la nôtre.


Le verset du Chema se lit alors autrement. La pluie n'est pas un salaire versé aux obéissants, elle est ce qui descend lorsque le cœur est ouvert et qui cesse de descendre lorsqu'il se ferme, ce que Halévi énonce sans détour ailleurs :


וְיִהְיֶה שָׂבְעָהּ וּרְעָבוֹנָהּ וְטוֹבָתָהּ וְרָעָתָהּ בָּעִנְיָן הָאֱלֹהִי כְּפִי מַעֲשֵׂיכֶם, וְיִהְיֶה נוֹהֵג כָּל הָעוֹלָם עַל הַמִּנְהָג הַטִּבְעִי זוּלַתְכֶם. כַּאֲשֶׁר תִּרְאוּ אִם תַּמְרוּ מֵהַבַּצֹּרֶת וְהַנֶּגֶף וְהַחַיָּה הָרָעָה וְהָעוֹלָם כֻּלּוֹ בְשַׁלְוָה

Sa satiété et sa faim, son bien et son mal dépendront du principe divin selon vos actes, tandis que le monde entier sera conduit selon l'ordre naturel, vous exceptés. Comme vous le verrez, si vous vous rebellez, par la sécheresse, l'épidémie et la bête sauvage, alors que le monde entier connaît la quiétude. Kuzari I, 109


La fin de la phrase pose problème. Halévi répond à un roi qui compare les religions, et sa formule est celle d'un plaidoyer. Le monde entier n'est évidemment pas dans un état de quietude permanente, et il ne l'était pas davantage au douzième siècle.


Ce que Halévi désigne n'est donc pas une inégalité dans la quantité des malheurs, mais une différence qualitative dans la manière dont ils sont ressentis. Les mêmes coups ne produisent pas partout la même sensation, et il en donne aussitôt la raison par une image du corps :

יִשְׂרָאֵל בָּאֻמּוֹת כַּלֵּב בָּאֵבָרִים, הוּא רַב חֳלָיִים מִכֻּלָּם וְרַב בְּרִיאוּת מִכֻּלָּם

Israël parmi les nations est comme le cœur parmi les organes : il est le plus malade de tous et le plus sain de tous. Kuzari II, 36.


Le cœur ressent immédiatement ce qu'un organe plus grossier ne perçoit même pas, et il suffit d'une contrariété ou d'une peur pour qu'il se dérègle, alors que d'autres parties du corps supportent sans broncher des agressions bien plus lourdes. Cette même sensibilité lui permet du reste de rejeter le mal avant qu'il ne s'installe, si bien que sa souffrance est le meilleur symptôme d’un déréglement de l’âme.

 

Ce que la médecine a découvert du cœur

Halévi, médecin du douzième siècle écrit à partir des connaissances de son temps, et il est frappant de constater ce que la recherche a établi depuis.


Le coeur est d'abord un organe qui resent et écoute, puisque la majorité des fibres du nerf vague ne descendent pas du cerveau vers le cœur mais remontent du cœur vers le cerveau, et qu'il possède en outre son propre réseau de plusieurs dizaines de milliers de neurones qui régulent son activité localement.


C'est ensuite le premier organe à céder sous le chagrin. La cardiomyopathie de Takotsubo, que l'on appelle syndrome du cœur brisé, est une défaillance cardiaque aiguë déclenchée par un choc émotionnel, un deuil ou une frayeur, sans la moindre obstruction des artères : le muscle se déforme et cesse de pomper. Ce n'est pas une métaphore mais une réalité médicale, et l'on retrouve là très exactement le רַב חֳלָיִים מִכֻּלָּם de Halévi.


C'est enfin un organe capable de se mettre en coherence avec d’autres. Dans un travail publié en 2011 par Müller et Lindenberger, puis répliqué depuis, on a mesuré simultanément le rythme cardiaque de onze choristes et de leur chef, et l'on a constaté que leurs cœurs entrent en synchronisation de phase lorsqu'ils chantent ensemble, l'effet étant le plus fort à l'unisson et plus faible lorsque les voix se séparent, l'analyse indiquant par ailleurs que le chef entraîne les chanteurs.


Ainsi, le cœur est l’organe à la fois le plus fragile et le plus réceptif, et il se laisse accorder par ce qui l'entoure. Sa vertu est celle-là même que réclamait le Sage du Kuzari, la disponibilité.

 

Le cœur qui s’enorgueillit

Qu'est-ce qui ferme un cœur ? Notre paracha répond de cette manière :

פֶּן תֹּאכַל וְשָׂבָעְתָּ וּבָתִּים טֹבִים תִּבְנֶה וְיָשָׁבְתָּ.

וּבְקָרְךָ וְצֹאנְךָ יִרְבְּיֻן וְכֶסֶף וְזָהָב יִרְבֶּה לָּךְ וְכֹל אֲשֶׁר לְךָ יִרְבֶּה

וְרָם לְבָבֶךָ וְשָׁכַחְתָּ אֶת יְהוָה אֱלֹהֶיךָ הַמּוֹצִיאֲךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים

Peut-être, jouissant d'une nourriture abondante, bâtissant de belles maisons où tu vivras tranquille, voyant prospérer ton gros et ton menu bétail, croître ton argent et ton or, se multiplier tous tes biens, peut-être ton cœur s'enorgueillira-t-il, et tu oublieras l'Éternel, ton Dieu, qui t'a tiré du pays d'Egypte, de la maison de servitude. Devarim, 8, 12-14


Moïse ne met pas en garde contre le malheur mais contre la réussite, et il désigne le mécanisme avec précision : וְרָם לְבָבְךָ, le cœur qui s’enorgueillit, c'est-à-dire se ferme et cesse de ressentir. Quelques versets plus loin vient ce que ce cœur rassasié se dit à lui-même, כֹּחִי וְעֹצֶם יָדִי עָשָׂה לִי אֶת הַחַיִל הַזֶּה, ma force et la puissance de ma main m'ont fait cette réussite, et l'on comprend qu'un cœur arrogant ne reçoit plus rien.


Halévi décrit l'état terminal de cette anesthésie lorsqu'il constate que nous continuons de prier pour le retour à Sion, mais que nos mots ne sont אֶלָּא כְּצִפְצוּף הַזַּרְזִיר, que le pépiement de l'étourneau. Nous chantons juste, mais notre coeur  n’est pas accordé.


Le remède, la paracha le nomme avec précision: וּמַלְתֶּם אֵת עָרְלַת לְבַבְכֶם, vous circoncirez le prépuce de votre cœur. Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose au cœur mais d'ôter ce qui le recouvre.


L'épreuve change alors de statut. Elle n'est pas une “punition” portée d'en haut mais le retour de la sensation dans un membre engourdi. La paracha mentionne au passage l’objectif des quarante années de manque dans le désert : לָדַעַת אֶת אֲשֶׁר בִּלְבָבְךָ, pour connaître ce qui est dans ton cœur. Ni juger, ni punir, mais circoncire notre coeur.

 

Ce que le feu a réveillé

La Gironde vient de nous en donner une illustration. Depuis le 22 juillet, la forêt des Landes brûle, quarante-deux mille hectares partis, deux cent vingt mille personnes évacuées. Et en face, des milliers d’anonymes se sont portés volontaires pour aller servir des repas aux évacués, un professeur de musique a proposé d'aller jouer dans les centres d'hébergement, des bénévoles qui avaient perdu leur propre maison ont continué de s'occuper des autres.


Un pays qu'on disait fracturé s'est découvert fraternel en trois jours. Le feu n'a rien créé, il a retiré ce qui recouvrait le cœur, et des milliers de gens se sont accordés les uns aux autres comme des choristes qui se mettent à respirer ensemble. Reste à mesurer ce qu'a coûté cette circoncision : quarante-deux mille hectares de forêt, des centaines de maisons détruites et des centaines de milliers de personnes évacuées.

 

Le cœur se mesure au talon

Comment sait-on qu'un cœur fonctionne ? Non pas en l'écoutant lui, mais en regardant les extrémités. Quand la pompe faiblit, ce sont les doigts et les pieds qui refroidissent les premiers, et le médecin au chevet du malade presse un ongle pour voir en combien de temps le sang revient, parce que la périphérie témoigne du centre.


C'est peut-être le sens du nom de notre paracha, עֵקֶב, le talon, qui est le point le plus éloigné du cœur, celui que le flux atteint en dernier et le premier à être abandonné. La Torah y place d'ailleurs le contenu de la mission, puisque immédiatement après avoir demandé la circoncision du cœur elle dit עֹשֶׂה מִשְׁפַּט יָתוֹם וְאַלְמָנָה וְאֹהֵב גֵּר לָתֶת לוֹ לֶחֶם וְשִׂמְלָה, il fait droit à l'orphelin et à la veuve, il aime l'étranger en lui donnant du pain et un vêtement. L'orphelin, la veuve et l'étranger sont les extrémités du corps social, et l'on ne mesure pas le cœur d'un peuple à ses discours mais à ce qui parvient jusqu'à son talon.

 

Rendre l'épreuve inutile

Le Ramhal, dans Daat Tevounot, donne à tout cela sa direction. Le mal n'a pas de racine propre, il a été admis dans la création pour une fonction, rendre le bien conquis et non reçu, et un instrument est par nature provisoire. Le jour où l'on verra qu'il n'a jamais été qu'un serviteur, il n'aura plus d'emploi ; il ne sera pas vaincu par la force mais deviendra inutile.


Nous en sommes loin, puisqu'il nous faut aujourd'hui le manque pour sentir et le feu pour redevenir frères.

 

La méthode

Notre défi est donc de raccourcir cette dépendance en circoncisant notre cœur nous-mêmes, avant que les circonstances ne s'en chargent. Encore faut-il savoir comment, et la tradition nous éclaire à ce sujet. Elle ne demande pas de travailler d'abord le cœur pour qu'il agisse ensuite, mais l'inverse, selon le principe du Sefer ha-Hinoukh, אַחֲרֵי הַפְּעוּלוֹת נִמְשָׁכִים הַלְּבָבוֹת, les cœurs sont entraînés à la suite des actes.


Le Rambam en tire une consequence importante. Commentant la formule d'Avot וְהַכֹּל לְפִי רֹב הַמַּעֲשֶׂה, tout est selon la quantité des actes, il explique que mieux vaut donner mille fois un dinar que mille dinars en une seule fois, parce que la répétition seule forme le caractère, tandis qu'un unique grand geste, aussi généreux soit-il, ne modifie rien en celui qui l'accomplit.


La charité envers l'orphelin, la veuve et l'étranger n'est donc pas seulement la preuve que le cœur a été circoncis, elle est l'instrument même de l'opération, et le Rambam nous en donne la posologie : de petites quantités, très souvent, plutôt qu'un seul élan.


D'ailleurs notre verset ne s'arrête pas à la circoncision. Il continue, וְעָרְפְּכֶם לֹא תַקְשׁוּ עוֹד, et vous ne raidirez plus votre nuque. La nuque raide est celle qui ne tourne pas la tête et ne voit pas qui se tient à sa périphérie. L'opération intérieure et le geste extérieur sont donnés dans la même phrase. Loger un inconnu, le nourrir, l'habiller, en octobre, même quand la guerre ne fera plus rage en Israël et que les forêts des Landes auront cessé de brûler.

 

Israël, coeur des nations

Une dernière parole de Halévi, pour ceux qui regardent ce que nous avons traversé et se demandent si le contact n'a pas été rompu :

אֵין אֲנַחְנוּ בְּמַעֲלַת הַמֵּת, אַךְ אֲנַחְנוּ בְּמַעֲלַת הַחוֹלֶה הַנִּשְׁחָף שֶׁיִּתְיָאֲשׁוּ מֵרְפוּאָתוֹ כָּל הָרוֹפְאִים

Nous ne sommes pas au rang du mort, mais au rang du malade décharné dont tous les médecins ont désespéré de la guérison. Kuzari II, 34


Il faut mesurer d'où cette phrase a été écrite. Halévi parlait au douzième siècle, à une époque où la nation d'Israël n'existait plus comme corps, où le cœur battait encore mais sans membres, sans terre, sans langue parlée, sans souveraineté, et où le seul argument qu'il pouvait opposer au roi des Khazars était que nous n'étions pas tout à fait morts.


C'était une déclaration de vitalité minimale, et elle suffisait alors.

Nous ne sommes plus là. Le malade décharné a retrouvé un corps, il parle sa langue, il cultive sa terre, il enterre ses morts chez lui. Les médecins qui avaient désespéré se sont trompés. Mais un corps rendu à la vie pose une question que le malade n'avait pas à se poser, celle de savoir comment il va employer ses forces et accomplir sa vocation.


C'est ici qu'il faut revenir à l'image de Halévi, dont nous n'avons lu jusqu'à présent que le versant douloureux. Si Israël est parmi les nations comme le cœur parmi les organes, cela n'explique pas seulement pourquoi il sent avant les autres, cela dit aussi à quoi il sert. Un cœur ne garde rien de ce qu'il reçoit, il reçoit pour renvoyer, et le sang retenu devient aussitôt un poison.


La vanne ne s'ouvre donc pas pour nous seulement. Ce qui descend par un cœur ouvert est destiné à repartir vers les extrémités, comme il avait été dit à Abraham dès le premier jour, וְנִבְרְכוּ בְךָ כֹּל מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה, toutes les familles de la terre seront bénies par toi.


Chaque acte de justice accompli sans que rien ne nous y pousse ouvre un peu plus la vanne, et le jour où nous n'aurons plus besoin du feu ni de la guerre pour sentir, alors le feu et la guerre n'auront plus de raison de venir.

 

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1 commentaire


Hervé Jégouzo
Hervé Jégouzo
31 juil.

Texte très riche ! Pour le présent, je pense que cette « circonsision des cœurs » doit aussi être examinée à la lueur du passé. Pour les Landes par exemple le mouvement de solidarité est important mais tout le monde doit s’interroger, chacun et collectivement, pour analyser ce qu’il a fait ou n’a pas fait pour prévenir ce véritable désastre ecologique… Ce qui rend très complexe le processus on va arriver à cette véritable « circonsision des cœurs » 💕

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