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Devarim : le piège de la comparaison

  • steveohana5
  • 17 juil.
  • 12 min de lecture

En ouvrant son discours d'adieu, Moïse revient sur la faute des explorateurs. Ils avaient dit vrai : les villes étaient fortifiées, le peuple était fort, ils n'ont rien inventé. Mais ils se sont trompés quand même, parce qu'ils évaluaient depuis l'Égypte sans s'en rendre compte. Les Juifs d'Occident évaluent depuis l'Occident, et sur le confort, la sécurité et les manières, l'Occident gagne (pour l'instant en tout cas). Leurs enfants n'ont pas le même point de référence, et c'est chez eux que l'aliyah progresse. Moïse l'avait annoncé : entreront ceux "qui ne connaissent pas le bien et le mal", c'est-à-dire ceux qui n'ont pas le point de référence de l'Égypte.

 

Résumé de la paracha

Moïse s'adresse à Israël dans la plaine de Moav, la dernière année, avant sa mort et avant l'entrée en terre d'Israël. Il rappelle le départ du Horev, l'ordre de monter prendre possession du pays et l'établissement des juges. Il raconte l'envoi des explorateurs, le refus du peuple et le décret qui interdit à cette génération d'entrer. Il rappelle enfin la traversée du désert, les victoires sur Si'hon et sur Og, et le partage de leurs territoires entre Réouven, Gad et la moitié de Ménaché.

 


Deux façons de dire qu'une chose est bonne

L'hébreu a deux façons de dire qu'une chose est bonne. On peut dire טוֹב, bon, sans rien ajouter. C'est ainsi que Dieu parle au premier chapitre de la Genèse, il regarde ce qu'il a fait et dit que c'est bon, sans le comparer à quoi que ce soit. Ou bien on dit טוֹב מִ, “meilleur que”, avec la petite lettre מִ qui désigne ce qu'on écarte, la même que dans מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם, hors de la terre d'Égypte. Les deux formes existent. La question est de savoir laquelle nous employons.


Or, Dieu a fait sortir physiquement les hébreux de la terre d'Égypte, mais pas du piège de la comparaison avec elle. Devant la mer, l'armée de Pharaon derrière eux, le peuple dit qu'il vaut mieux servir l'Égypte que mourir au désert.

הֲלֹא זֶה הַדָּבָר אֲשֶׁר דִּבַּרְנוּ אֵלֶיךָ בְמִצְרַיִם לֵאמֹר חֲדַל מִמֶּנּוּ וְנַעַבְדָה אֶת מִצְרָיִם כִּי טוֹב לָנוּ עֲבֹד אֶת מִצְרַיִם מִמֻּתֵנוּ בַּמִּדְבָּר

« N'est-ce pas là ce que nous te disions en Égypte : laisse-nous, que nous servions l'Égypte ? Car il vaut mieux pour nous servir l'Égypte que mourir au désert. » (Chemot 14, 12)


Le “meilleur que” est encore là, nommé, donc discutable. Quelques mois plus tard, ils se souviennent du poisson, des concombres, des oignons. Ce ne sont ni la liberté ni la dignité retrouvées qui influencent leur perception, ce sont des aliments. Et vient cette phrase troublante:

וְעַתָּה נַפְשֵׁנוּ יְבֵשָׁה אֵין כֹּל בִּלְתִּי אֶל הַמָּן עֵינֵינו

« Et maintenant notre âme est desséchée, il n'y a rien du tout, nos yeux ne voient que la manne. » (Bamidbar 11, 6)

Il n'y a rien. Ces gens mangent du pain qui tombe du ciel et ils disent qu'il n'y a rien. Ils ne mentent pas. La manne n'a pas d'équivalent en Égypte, et ce qui n'a pas d'équivalent ne compte pas.


Puis vient le rapport des explorateurs, et le comparatif disparaît. Moïse avait posé aux explorateurs une question précise :

הֲטוֹבָה הִוא אִם רָעָה

« Est-elle bonne ou mauvaise ? » (Bamidbar 13, 19)

Ils ne répondent jamais. Le peuple, lui, répond, mais à côté :

הֲלוֹא טוֹב לָנוּ שׁוּב מִצְרָיְמָה

« Ne serait-il pas bon pour nous de retourner en Égypte ? » (Bamidbar 14, 3)


La question portait sur la terre. La réponse porte sur l'Égypte. C'est le seul endroit de toute l'affaire où le mot טוֹב sort de la bouche du peuple, et il est accroché à la maison d'esclavage.


L'Égypte n'est plus l'un des deux termes, elle est devenue le bon lui-même. C'est ainsi que fonctionne une mesure. À partir d'un certain point, on cesse de nommer la référence. Trois chapitres plus loin, Datan et Aviram appellent l'Égypte אֶרֶץ זָבַת חָלָב וּדְבַשׁ, une terre ruisselant de lait et de miel (Bamidbar 16, 13), et refusent l'expression à Canaan. Le point de référence n'a pas seulement influencé le jugement. Il a usurpé le vocabulaire initialement réservé à la terre d’Israël.

 

Ce que la mesure fait aux faits

Les économistes israélo-américains Kahneman et Tversky, fondateurs de l’économie comportementale, ont établi que nous n'évaluons pas des situations, mais des écarts par rapport à un point de départ. Trois conséquences comptent ici.


Ce point n'a aucun besoin d'être bon pour s'imposer. La génération du désert était esclave. Elle ne prétend pas que l'Égypte était bonne, elle dit que l'Égypte est le point à partir duquel elle compare. Cela explique qu'on puisse démonter un à un les “arguments” de quelqu'un sans déplacer sa décision d'un millimètre : son point de référence n’est tout simplement pas le même que le nôtre.


Les pertes pèsent environ deux fois plus lourd que les gains, si bien qu'une seule ligne négative annule plusieurs lignes positives. Le rapport des explorateurs commence par le lait et le miel, puis vient אֶפֶס כִּי עַז הָעָם, seulement, le peuple est fort (Bamidbar 13, 28). Ils n'ont rien inventé, ils ont pondéré. Caleb, l’un des deux explorateurs dont le rapport est positif, ne conteste aucun de leurs faits, il refuse leur pondération.


Enfin, le point de départ se déplace à mesure que notre situation change. Ce qu'on reçoit devient le nouveau point de référence et cesse d'être compté (la manne), tandis que certains sacrifices continuent longtemps de compter comme une perte (les concombres).

 

Notre Égypte

Le point de référence des Juifs d'Occident, c'est l'Occident, et sur plusieurs mesures il gagne. Il faut le concéder sans réserve. Le confort est supérieur. Le sentiment de sécurité, tant qu'il dure, est supérieur, en tout cas dans certains quartiers protégés. Et il y a aussi la politesse. On se double moins dans les files d’attente à Paris qu'à Jérusalem. C'est vrai.


Sauf qu'il faut voir ce qu'est cette “politesse”. C'est une technique de gestion de la distance avec des gens qui ne sont pas les miens. Elle est indispensable quand on vit parmi des étrangers et devient inutile entre proches. Une bonne note sur la gestion de la distance n'est un avantage que si cette distance est valorisée.


Le vrai problème est l’impossibilité de comparer ce qui ne figure sur aucune ligne du bilan. Que l'histoire d'un Juif ait un lieu. Que le maintien de la judéité de ses enfants ne soit plus une préoccupation à entretenir. Que le calendrier et la langue parlée autour de lui soient les siens. Qu'il soit un sujet de l'histoire et non l'invité de celle d'un autre. Ce sont des postes qui n’ont aucun élément de comparaison avec la vie en Occident.

 

Ce qu'aucun rapport ne pouvait dire

Un cousin monté depuis huit ans revient à Paris pour un mariage. On lui demande si ça va, il dit oui avec une évidence qui agace un peu. On lui demande pourquoi, et il ne trouve rien à dire. Il parle du soleil, de l’ambiance du vendredi après-midi juste avant chabbat. Il ne convainc personne.


Il ne ment pas. Tout ce qui avait motivé son départ est devenu son nouveau point de référence et a cessé d'être compté. Il ne se réveille pas en se félicitant que le calendrier soit le sien, il vit dedans. Et tout ce qu'il redoutait est aussi devenu son nouveau point de référence. Les deux colonnes se sont refermées. Pour répondre, il faudrait qu'il reconstitue de mémoire un tableau dont il ne possède plus les deux termes.


D’ailleurs, même s'il retrouvait les mots, son bonheur ne serait pas un argument. Son cousin parisien aurait raison de répondre: “tu es heureux parce que tu es devenu quelqu'un d'autre, cela ne m’aide pas dans ma décision, moi qui suis resté le même”. La philosophe Laurie Paul, qui a travaillé sur le concept “d’expérience transformatrice”, a décrit ce type de décisions, celles dont l'issue transforme la personne même qui devra juger de l'issue, à l’instar de la decision d’avoir un enfant. On ne peut pas les prendre en pesant le pour et le contre selon les critères d’avant la decision, parce que la decision modifiera profondément notre identité et donc les bases mêmes de notre jugement. Par exemple, il faudrait déjà être monté en Israël pour comprendre profondément ce qu'on nous en rapporte, mais celui qui est monté, transformé en “hébreu” après quelques années, ne percevra bientôt plus son choix dans les mêmes termes qu’au départ.


C'est ici que notre paracha éclaire un angle de la faute des explorateurs que le livre des Nombres avait laissé obscur.

וַיָּשִׁבוּ אֹתָנוּ דָבָר וַיֹּאמְרוּ טוֹבָה הָאָרֶץ אֲשֶׁר ה' אֱלֹקֵינוּ נֹתֵן לָנוּ

« Ils nous rendirent réponse et ils dirent : elle est bonne, la terre que l'Éternel notre Dieu nous donne. » (Devarim 1, 25)

Le rapport est favorable, avec le mot exact que Moïse attendait. Et le verset suivant, immédiatement :

וְלֹא אֲבִיתֶם לַעֲלֹת

« Et vous n'avez pas voulu monter. » (Devarim 1, 26)


Il n'y a rien entre les deux. Pas de géants, pas de villes fortifiées. Le rapport est bon et le peuple refuse. Quarante ans après, Moïse leur dit ce qu'ils n'ont jamais voulu entendre : la réponse que vous avez donnée n'avait aucun rapport avec la réponse que vous aviez reçue. Vous n'attendiez pas un rapport, vous attendiez de vous entendre dire non.


On comprend alors ce qu'était vraiment cette mission, et là encore c'est Devarim qui nous l'apprend. Le livre des Nombres ouvre l'épisode par un ordre de Dieu (שְׁלַח לְךָ אֲנָשִׁ « Envoie pour toi des hommes. », Bamidbar 13, 2) sans dire d'où venait l'idée. Moïse, lui, rétablit le contexte manquant. Il vient rappeler ce qu'il avait dit au peuple juste avant:

רְאֵה נָתַן ה' אֱלֹקֶיךָ לְפָנֶיךָ אֶת הָאָרֶץ עֲלֵה רֵשׁ אַל תִּירָא וְאַל תֵּחָת

« Vois, l'Éternel ton Dieu a mis le pays devant toi. Monte, prends possession. Ne crains pas et ne te laisse pas abattre. » (Devarim 1, 21)

Et le verset suivant :

וַתִּקְרְבוּן אֵלַי כֻּלְּכֶם וַתֹּאמְרוּ נִשְׁלְחָה אֲנָשִׁים לְפָנֵינוּ וְיַחְפְּרוּ לָנוּ אֶת הָאָרֶץ

« Vous vous êtes tous approchés de moi et vous avez dit : envoyons des hommes devant nous, qu'ils fouillent le pays pour nous. » (Devarim 1, 22)


L'idée ne venait donc pas de Dieu, elle venait d'eux, et elle arrive juste après qu'on leur a dit de monter et de ne pas avoir peur. Une demande d'information qui répond à un ordre d'agir n'est pas une simple demande d'information, c'est un ajournement. Leur but n’était pas d’explorer la terre pour décider de la stratégie à adopter pour la conquérir, mais de chercher une raison presentable pour justifier leur decision préalable de ne pas y monter. La décision était prise en silence, avant le départ des douze, et il ne restait qu'à lui trouver des motifs.


Le mot qu'ils emploient le dit. Ils ne demandent pas d’explorer le pays, ils demandent qu'on le fouille, וְיַחְפְּרוּ. Dieu, lui, dira וְיָתֻרוּ, qu'ils l'explorent, et le Ramban relève l'écart : וְיָתֻרוּ, c'est le mot de celui qui vient choisir des marchandises qu'il a déjà décidé d'acheter. On ne cherche pas la même chose selon qu'on explore ou qu'on fouille.

C'est ainsi qu'il faut entendre la réponse :

שְׁלַח לְךָ אֲנָשִׁ

« Envoie pour toi des hommes. » (Bamidbar 13, 2)

Rachi l'entend comme une permission et non comme un ordre : si tu veux, envoie. Dieu ne l'interdit pas, il n'en attend rien. Aucun rapport ne pouvait faire ce qu'on lui demandait, et cela était vrai avant même le départ des douze.


Le fruit rapporté par les explorateurs le montre bien. Ils rapportent un échantillon, ce qui est la tentative la plus honnête et la plus vaine. On ne peut pas faire venir la terre à soi pour la goûter depuis le désert. Il faut aller là-bas et goûter sur place. Le raisin arrive intact et ne prouve rien, parce qu'il est goûté depuis le point de vue de l’Égypte, et que, depuis l'Égypte, tout a le même goût.


Il ne reste qu'un instrument, et la Torah l'emploie depuis le début. Dieu n'a jamais décrit la terre, il n'a fourni aucune statistique sur les pluies. Il a dit אֶרֶץ טוֹבָה, une terre bonne (Chemot 3, 8), comme on donne sa parole. Ce n'est pas une information, et c'est pour cela que cela marche. Une promesse ne demande pas d'évaluer, elle demande de faire confiance à celui qui promet.


C’est ce qui explique le dialogue de sourds perpétuel sur le sujet de l’alya. Quand quelqu'un dit qu'il n'arrivera pas à se faire une place en Israël, nous répondons avec des chiffres sur les salaires et sur les prix au mètre carré. Ce travail est nécessaire à celui qui a déjà décidé, mais il n'a jamais déplacé personne, parce que ce n'était pas la question. Ce qui déplace, c'est de vivre quelque chose, ou d'entendre quelqu'un en qui l'on a confiance dire simplement : viens.

 

Pourquoi les enfants

Comment sort-on de là? On n'en sort pas. Dieu ne convainc pas la génération des explorateurs, il ne leur montre pas de nouvelles preuves, il attend qu'elle meure. Quarante ans, ce n'est pas une punition proportionnée à une faute. C'est le temps qu'il faut pour remplacer une génération, parce qu'un point de référence ne se corrige pas, il se remplace.

וּבְנֵיכֶם אֲשֶׁר לֹא יָדְעוּ הַיּוֹם טוֹב וָרָע הֵמָּה יָבֹאוּ שָׁמָּה

« Et vos enfants, qui aujourd'hui ne connaissent pas le bien et le mal, ce sont eux qui entreront là-bas. » (Devarim 1, 39)


Ce verset pose une difficulté. Ces enfants ne sont pas des nourrissons. Ils ont vu leurs parents faire un veau d'or et se révolter dix fois, et les plus âgés ont près de vingt ans, puisque le décret ne frappe que les hommes de vingt ans et plus. Que peut vouloir dire qu'ils ne connaissent pas le bien et le mal ? La Torah aurait pu écrire qu'ils étaient trop jeunes. Elle emploie les mots exacts de l'arbre du jardin, טוֹב וָרָע. Ce qui manque à ces enfants n'est pas l'âge. C'est une Égypte. Ils n'ont rien à perdre sur la ligne du confort parce qu'ils n'ont jamais eu de confort à mettre dessus. Ils ne sont pas plus courageux que leurs parents, ils ne comptent pas depuis le même endroit. Et le mot הַיּוֹם, aujourd'hui, n'est pas une nature, c'est une date. Ne pas connaître le bien et le mal est un état qui se perd. Le point de référence s'acquiert, et une fois acquis, il ne se perd plus.

 

Aujourd'hui

En 2023, un peu plus de mille Juifs de France sont montés en Israël. En 2024, environ deux mille deux cents. En 2025, environ trois mille trois cents, en pleine guerre, alors que l'immigration mondiale vers Israël baissait. La hausse continue depuis janvier 2026, et elle se concentre chez les jeunes qui viennent seuls et les jeunes familles.


Je ne dirai pas que les jeunes sont plus sionistes que leurs parents. Leur point de référence n'est pas le même, et cela suffit à tout expliquer. Un Juif né en 1955 a pour zéro une France où les Juifs n’avaient pas à cacher leur identité pour se faire une place. Cette France a existé, il l'a vécue, elle est restée son point de départ. Il ne se trompe pas de calcul, il calcule depuis un pays qui n'existe plus. Un Juif né en 2000 n'a jamais connu ce pays. Son zéro, c'est le vigile devant l'école et la kippa sous une casquette dans le métro. Sur la ligne de la sécurité, il n'a rien à perdre, parce que la case est déjà vide.


On ne convaincra donc pas les parents avec des arguments, et ce n'est pas leur faute. On ne discute pas un point de référence. La seule chose qu'on puisse faire, c'est le nommer. Dire « Israël est invivable » est une phrase dont le point de référence est caché. Dire « moins confortable que le seizième » ne change pas la perception, mais lui retire son autorité, parce que la phrase redevient une comparaison, et qu'une comparaison se discute.


Ce que Caleb dit exactement

L’homme peut-il sortir du piège de la comparaison et juger le “bon” et le “mauvais” objectivement? La Torah nous en montre l’impossibilité.


Comme le dit le rav Fohrman, l'arbre de la connaissance du bien et du mal est interdit parce que juger le bien et le mal dans l'absolu ne peut être le fait que de celui qui se tient hors de tout système. Quand il crée le monde, Dieu regarde ce qu'il a fait et dit que c'est bon, טוֹב, sans comparer à rien, parce qu'il est hors de ce qu'il a créé. Manger de cet arbre, c'est prétendre à cette place.


Nous sommes dedans, et nous avons toujours un point de référence subjectif. Nos explorateurs en sont la preuve : ils ne se sont pas révoltés contre le jugement de Dieu, ils ont cru rendre un rapport objectif, mais, en réalité, ils jugaient par rapport à la norme de référence de l'Égypte, sans le savoir. L'interdit de la Torah sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal ne nous prive pas d'une faculté que nous aurions. Il nous avertit que nous ne l'avons pas, et que la croire nôtre est la façon la plus sûre de se tromper. Ce que Kahneman a mesuré en laboratoire, la Torah l'avait posé comme une limite de la créature.

Que reste-t-il alors ? Ce que font Caleb et Josué.

טוֹבָה הָאָרֶץ מְאֹד מְאֹד

« La terre est bonne, très très bonne. » (Bamidbar 14, 7)


Ce n'est pas un comparatif. Il n'y a pas de מִ. Ils ne disent pas qu'Israël vaut mieux que l'Égypte, ils refusent d'entrer dans la comparaison. Et ils ne parlent pas en leur nom : ils reprennent mot pour mot la formule de la Genèse, וְהִנֵּה טוֹב מְאֹד, et voici, c'était très bon (Béréchit 1, 31) et celle que Dieu lui-même avait employée en promettant אֶרֶץ טוֹבָה, une terre bonne. Ils ont reçu leur point de référence d’une autorité supérieure, en laquelle ils placent toute leur confiance.


Le choix reel est plus étroit qu'on ne croit. Il est entre un point de référence accumulé dans l'exil et un point de référence reçu de la promesse. Le premier, on ne l'a jamais choisi, il s'est déposé dans notre sytème de valeurs et dans notre inconscient, année après année. Le second, on ne l'obtient qu'en faisant confiance à celui qui promet, et cette confiance doit venir en premier. Sinon on compare “depuis l'Égypte”, et une comparaison faite ainsi donne toujours la même réponse.


 

***


Nous lisons cette paracha le Chabbat qui précède le neuf av, celui qu'on appelle Chabbat 'Hazon. La tradition enseigne que les pleurs de cette nuit-là, versés sur le rapport des explorateurs, sont devenus les pleurs de toutes les générations à venir.


Mais Zacharie annonce que ces mêmes jeûnes changeront de signe :

צוֹם הָרְבִיעִי וְצוֹם הַחֲמִישִׁי וְצוֹם הַשְּׁבִיעִי וְצוֹם הָעֲשִׂירִי יִהְיֶה לְבֵית יְהוּדָה לְשָׂשׂוֹן וּלְשִׂמְחָה וּלְמֹעֲדִים טוֹבִים« Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième [le 9 av], le jeûne du septième et le jeûne du dixième deviendront pour la maison de Juda allégresse, joie et fêtes heureuses. » (Zacharie 8, 19)


Il ne dit pas que le neuf av sera annulé, ni qu'on l'oubliera. Il dit qu'il deviendra un jour de réjouissance. Car, ce qui aura changé, ce n'est pas l'histoire, c'est le point depuis lequel on la perçoit, quand le regard qui reçoit avec gratitude la promesse aura fini de remplacer le regard qui compare.


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