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Choftim : le siège vide

steveohana5
14 août
18 min de lecture

Choftim institue quatre pouvoirs : les juges, le roi, les prêtres et le prophète. Nous avons restauré les trois premiers et laissé le quatrième vacant. Or le prophète n'était pas un devin. Il tenait ensemble deux exigences que nous séparons sans cesse, l’appel à habiter la terre, d’un côté, et l’appel à la rendre habitable pour tous nos frères, de l’autre, parce que ces deux exigences n'en font qu'une. Sans cette voix, un retour s'ouvre mais ne s'achève pas. Cela s'est produit une fois sous Cyrus. Cela se produit une seconde fois sous nos yeux.

 

Résumé de la paracha

Choftim ordonne l'établissement de juges et de magistrats dans chaque ville, interdit la corruption et le témoignage unique, et fixe l'autorité du tribunal central. Elle règle ensuite la royauté, en limitant les chevaux, les femmes et l'argent du roi, et en lui imposant d'écrire pour lui une copie de la Torah. Elle définit la part des prêtres et des lévites, qui ne reçoivent pas de patrimoine foncier. Elle proscrit toutes les formes de divination pratiquées par les nations, puis annonce le prophète que Dieu suscitera et donne les critères permettant de le reconnaître. La paracha traite enfin des villes de refuge, du déplacement des bornes et des lois de la guerre, et s'achève sur la génisse à la nuque brisée, quand un homme est trouvé assassiné entre deux villes et que nul ne sait qui l'a tué.


 


Quatre sièges, et un qui reste vide


Choftim installe les institutions du futur royaume d’Israël, et elle le fait dans un ordre qui mérite qu'on s'y arrête.


Elle ordonne d'abord les juges : שֹׁפְטִים וְשֹׁטְרִים תִּתֶּן לְךָ, « tu établiras des juges et des magistrats » (Devarim 16,18). Elle règle ensuite la royauté : שׂוֹם תָּשִׂים עָלֶיךָ מֶלֶךְ, « tu établiras sur toi un roi » (17,15). Elle définit enfin la part des prêtres, qui reçoivent leur charge par naissance et ne possèdent aucune terre :

לֹא יִהְיֶה לַכֹּהֲנִים הַלְוִיִּם כָּל שֵׁבֶט לֵוִי חֵלֶק וְנַחֲלָה עִם יִשְׂרָאֵל אִשֵּׁי יְהוָה וְנַחֲלָתוֹ יֹאכֵלוּן

« Les prêtres, les lévites, la tribu de Lévi tout entière, n'auront ni part ni héritage avec Israël : ils vivront des sacrifices de l'Éternel et de son patrimoine. » (Devarim 18,1)


Puis elle arrive à la quatrième fonction, et la formule change entièrement :

נָבִיא מִקִּרְבְּךָ מֵאַחֶיךָ כָּמֹנִי יָקִים לְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֵלָיו תִּשְׁמָעוּן

« C'est un prophète issu de tes rangs, d'entre tes frères, comme moi, que l'Éternel ton Dieu suscitera pour toi : c'est lui que vous devez écouter. » (Devarim 18,15)


Les trois premières fonctions, le peuple se les donne. Il nomme ses juges, il choisit son roi, il entretient ses prêtres. La quatrième échappe entièrement à sa main, puisque Dieu seul la suscite. Elle ne s'hérite pas, elle ne s'élit pas, elle ne se finance pas et elle ne s'organise pas. C'est la seule fonction publique d'Israël que le peuple ne peut ni créer ni supprimer.


Le régime d'obéissance diffère lui aussi, et de manière révélatrice. Au tribunal, la Torah dit לֹא תָסוּר מִן הַדָּבָר אֲשֶׁר יַגִּידוּ לְךָ יָמִין וּשְׂמֹאל, « tu ne t'écarteras ni à droite ni à gauche de la parole qu'ils te diront » (Devarim 17,11), et elle place derrière cette parole un tribunal, des officiers et une sanction capitale pour celui qui la refuse. Du prophète, elle dit אֵלָיו תִּשְׁמָעוּן, « c'est lui que vous écouterez » (18,15), et elle laisse la sanction au Ciel : וְהָיָה הָאִישׁ אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמַע אֶל דְּבָרַי אֲשֶׁר יְדַבֵּר בִּשְׁמִי אָנֹכִי אֶדְרֹשׁ מֵעִמּוֹ, « l'homme qui n'écoutera pas mes paroles, celles qu'il prononcera en mon nom, c'est moi qui lui en demanderai compte » (18,19).


Le juge dispose de la force publique, le roi dispose de l'armée, le prêtre dispose du Temple. Le prophète ne dispose de rien. Il n'a ni tribunal, ni budget, ni électeurs, ni sanction. Sa seule arme réside dans la vérité de sa parole, et il faut donc que quelqu'un accepte de l'écouter pour que sa fonction existe.


Regardons maintenant notre situation présente en Israël. Nous avons un roi, sous la forme d'un gouvernement élu. Nous avons des juges, et nous nous déchirons depuis des années sur l'étendue exacte de leur pouvoir. La fonction sacerdotale a changé de forme après la destruction du Temple, et elle est passée aux gardiens de la loi et du rite. Nous en avons donc l'équivalent, sous la forme d'un rabbinat institué que l'État nomme et rémunère. Les trois se disputent sans relâche leurs prérogatives, parce que chacun tient un office. Mais personne ne se dispute le quatrième siège (celui du prophète), précisément parce qu'il ne donne accès à rien.

 


Ce que le prophète n'est pas


La Torah prend soin de le dire avant de l'annoncer. La fonction prophétique arrive immédiatement après l'interdiction des devins, des augures et de ceux qui interrogent les morts, et le verset qui sépare les deux passages pose une exigence en apparence étrange : תָּמִים תִּהְיֶה עִם יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, « tu seras intègre avec l'Éternel ton Dieu » (Devarim 18,13).


Le rapprochement est délibéré, et il définit la fonction par contraste. Les nations qui entourent Israël cherchent à savoir ce que l’avenir leur réserve, parce qu'un homme qui connaît l'avenir peut s'y préparer et en tirer profit. Le devin sert donc les puissants, qui ont les moyens de le consulter et intérêt à anticiper. Le prophète d'Israël ne fournit rien de tel. Il ne renseigne pas sur l'avenir, il énonce une exigence sur le présent, et l'avenir qu'il décrit reste toujours suspendu à la réponse qu'on lui donnera. La Torah le confirme dans la manière même dont elle nous apprend à le reconnaître :


וְכִי תֹאמַר בִּלְבָבֶךָ אֵיכָה נֵדַע אֶת הַדָּבָר אֲשֶׁר לֹא דִבְּרוֹ יְהוָה. אֲשֶׁר יְדַבֵּר הַנָּבִיא בְּשֵׁם יְהוָה וְלֹא יִהְיֶה הַדָּבָר וְלֹא יָבֹא

הוּא הַדָּבָר אֲשֶׁר לֹא דִבְּרוֹ יְהוָה בְּזָדוֹן דִּבְּרוֹ הַנָּבִיא לֹא תָגוּר מִמֶּנּוּ

« Et si tu dis en ton cœur : comment reconnaîtrons-nous la parole que l'Éternel n'a pas prononcée ? Lorsque le prophète parlera au nom de l'Éternel et que la chose n'aura pas lieu et ne se réalisera pas, c'est là une parole que l'Éternel n'a pas prononcée, le prophète l'a dite par présomption, tu ne le craindras pas. » (Devarim 18,21 et 18,22)


Le verset règle une question d'identification, non une question de fonction. Il ne dit pas que le prophète existe pour annoncer l'avenir, il dit que sa parole vérifiée l'authentifie. La prédiction sert de preuve, elle ne constitue pas son métier.


Il n'appartient pas non plus à une caste. Le texte insiste sur מִקִּרְבְּךָ מֵאַחֶיךָ, d'entre tes frères, et Amos le confirmera en refusant le titre même : לֹא נָבִיא אָנֹכִי וְלֹא בֶן נָבִיא כִּי בוֹקֵר אָנֹכִי וּבוֹלֵס שִׁקְמִים, « je ne suis pas prophète ni fils de prophète, je suis bouvier et pinceur de sycomores » (Amos 7,14). Un homme sort du rang, prend la parole, et se trouve tenu de dire ce que personne ne veut entendre.

 


La terre et la dette sociale ne font qu'une seule charge


Nous sommes au royaume du Nord, un siècle et demi environ après la mort de Salomon. A'hav règne sur un pays prospère. Il a épousé Izével, fille d'Etbaal, roi de Sidon, et ce mariage relève d'abord de la diplomatie, puisqu'il scelle une alliance entre Israël et les cités phéniciennes de la côte. Izével amène avec elle le culte de Baal, ses centaines de prêtres et son sanctuaire, qu'A'hav installe à Samarie. Elle fait exterminer les prophètes de l'Éternel, et Ovadia, l'intendant du palais, parvient à en cacher cent dans des grottes pour les soustraire à la mort. Elle apporte aussi une conception du pouvoir qui n'appartient pas à Israël, celle des royautés cananéennes où le roi dispose du pays et de ses habitants comme d'un bien propre.


Élie mène contre les prêtres de Baal un combat solitaire, il les affronte au mont Carmel, puis il fuit dans le désert en croyant avoir échoué. Le lecteur s'attend donc à ce que ce roi soit jugé sur l'idolâtrie qu'il a introduite. Ce n'est pas ce qui se produit. La sentence tombera sur une affaire de terrain.


A'hav possède un second palais à Yizréel, et une vigne le jouxte. Il veut l'acquérir pour en faire un potager. Il ne réquisitionne rien, il ne menace personne. Il propose un prix honnête, ou bien un échange contre une meilleure vigne, et il traite Navot, son propriétaire, comme un vendeur libre de refuser. La transaction paraît irréprochable, et Navot pourrait s'enrichir. Il répond pourtant :

חָלִילָה לִּי מֵיְהוָה מִתִּתִּי אֶת נַחֲלַת אֲבֹתַי לָךְ

« Que l'Éternel me préserve de te céder l'héritage de mes pères. » (I Rois 21,3)


Il n'invoque ni le prix ni son attachement sentimental, mais le fait que cette terre ne lui appartient pas au sens où l'on possède une marchandise, puisqu'elle lui vient de ses pères et qu'il la doit à ses fils. Le pays a été distribué par lots inaliénables, et le yovel existe justement pour empêcher que ces lots se concentrent.


A'hav rentre chez lui contrarié et se couche sans manger. Izével s'étonne de voir un roi renoncer devant un vigneron, car elle vient d'un monde où la terre appartient au souverain. Elle prend donc l'affaire en main, et elle procède avec une correction juridique parfaite. Elle écrit aux anciens et aux notables de la ville, au nom du roi et sous son sceau, en leur ordonnant de proclamer un jeûne public et de placer Navot au premier rang de l'assemblée. Puis elle fait produire deux hommes qui l'accusent d'avoir maudit Dieu et le roi, ce qui constitue un crime capital. La loi exige deux témoins, et il y en a deux. Navot est jugé, condamné et lapidé hors de la ville, et ses fils périssent avec lui, ce qui laisse la vigne sans héritier. Personne n'a violé la procédure. Le tribunal a siégé, les témoins ont déposé, la sentence a été exécutée, et les notables de Yizréel ont obéi à une lettre régulière.


A'hav n'a rien demandé de tout cela et l'a peut-être ignoré. Il descend simplement prendre possession de la vigne devenue vacante, en toute légalité, et Élie l'y attend :

הֲרָצַחְתָּ וְגַם יָרָשְׁתָּ

« As-tu tué, et de plus pris possession ? » (I Rois 21,19)


Élie ne dénonce pas seulement un meurtre. Il place le meurtre et l'acquisition dans la même phrase, parce qu'il s'agit du même acte. Le roi n'a pas tué de sa main et il n'a rien signé, mais il jouit du résultat, et cela suffit à le rendre coupable. Aucun tribunal ne pouvait tenir ce raisonnement, puisque tout était en règle. Seul le prophète pouvait le tenir.


Un roi qui prend la terre d'un homme rompt le lien de cet homme au pays, et rompt du même coup son propre lien, puisque le pays lui a été confié à condition qu'on y fasse justice. Voilà pourquoi le prophète parle des deux sujets à la fois. La terre et la dette envers le frère forment une seule charge, et une société qui rend le sol inaccessible à ses propres frères se sépare de la terre par le moyen même de sa possession.


Ce que le livre des Rois raconte comme un cas particulier, Michée l'énonce ensuite comme une loi générale. Il décrit des hommes qui ne volent pas dans un mouvement de colère, mais qui préparent leur opération la nuit et l'exécutent au matin, כִּי יֶשׁ לְאֵל יָדָם, « car ils en ont le pouvoir » (Michée 2,1). Puis il nomme leur acte :

וְחָמְדוּ שָׂדוֹת וְגָזָלוּ וּבָתִּים וְנָשָׂאוּ וְעָשְׁקוּ גֶּבֶר וּבֵיתוֹ וְאִישׁ וְנַחֲלָתוֹ

« Ils convoitent des champs et s'en emparent, des maisons et les enlèvent. Ils oppriment l'homme et sa maison, l'homme et son héritage. » (Michée 2,2)


Le premier verbe est celui du dixième commandement, et le dernier mot est נַחֲלָתוֹ, son héritage, exactement celui que Navot opposait à son roi. Michée décrit donc une dépossession qui se déroule dans les formes, sans que nul n'enfreigne la loi, et il annonce à ces hommes que leurs champs seront à leur tour partagés par un occupant étranger (2,4). Une société qui prend la terre de ses frères finit par perdre la sienne.


Cette exigence se retourne aussi contre le culte, et c'est ce qui a toujours rendu la prophétie insupportable aux institutions. Isaïe demande לָמָּה לִּי רֹב זִבְחֵיכֶם, « que m'importe la multitude de vos sacrifices » (Isaïe 1,11), avant d'énoncer ce qu'il attend à la place : שִׁפְטוּ יָתוֹם רִיבוּ אַלְמָנָה, « faites droit à l'orphelin, plaidez pour la veuve » (1,17). Amos va plus loin encore en décrivant des hommes parfaitement observants qui attendent la fin du chabbat et du début du mois pour rouvrir boutique et fausser les balances (Amos 8,5). Il ne leur reproche pas de négliger le rite. Il constate que leur rite s'accommode très bien de leur fraude, et qu'ils l'accomplissent avec impatience parce qu'il retarde leurs affaires.


La réaction du pouvoir arrive immédiatement. Amatsia, prêtre de Beth El, ordonne à Amos d'aller prophétiser ailleurs, et il en donne la raison : כִּי מִקְדַּשׁ מֶלֶךְ הוּא וּבֵית מַמְלָכָה, « car c'est un sanctuaire royal et une maison de règne » (Amos 7,13). Un pouvoir peut nommer les juges et entretenir les prêtres. Il n'a jamais trouvé le moyen de corrompre le prophète, et il ne lui reste donc que l'expulsion.

 


Le premier retour manqué


Vient alors l'exil, et avec lui la fonction la plus délicate que le prophète ait exercée : empêcher que l'exil devienne un état permanent.


Jérémie écrit aux déportés de Babylone : בְּנוּ בָתִּים וְשֵׁבוּ וְנִטְעוּ גַנּוֹת וְאִכְלוּ אֶת פִּרְיָן, « bâtissez des maisons et habitez-les, plantez des jardins et mangez-en les fruits » (Jérémie 29,5). Il leur demande même de prier pour la prospérité de la ville où ils se trouvent. Et dans la même lettre, il pose une horloge :

כִּי לְפִי מְלֹאת לְבָבֶל שִׁבְעִים שָׁנָה אֶפְקֹד אֶתְכֶם וַהֲקִמֹתִי עֲלֵיכֶם אֶת דְּבָרִי הַטּוֹב לְהָשִׁיב אֶתְכֶם אֶל הַמָּקוֹם הַזֶּה

« Car lorsque Babylone aura accompli soixante-dix ans, je me souviendrai de vous et j'accomplirai à votre égard ma bonne parole, en vous ramenant en ce lieu. » (Jérémie 29,10)


Les deux consignes tiennent ensemble et ne se contredisent pas. Jérémie rend l'exil habitable sans jamais le rendre légitime. Il autorise ses frères à survivre et leur interdit de s'installer dans leur tête. Sans cette horloge, Babylone devenait définitive au bout d'une génération, comme il arrive à tous les peuples déportés de l'histoire, qui finissent par s’assimiler dans le pays où l’exil les a conduits.


Il joint le geste à la parole. Pendant le siège de Jérusalem, alors que la ville est sur le point de tomber aux mains des Babyloniens, son cousin lui propose d'acheter le champ familial d'Anatot. Jérémie achète, pèse l'argent, fait rédiger l'acte devant témoins et le fait déposer dans un vase de terre pour qu'il se conserve longtemps, en expliquant pourquoi : עוֹד יִקָּנוּ בָתִּים וְשָׂדוֹת וּכְרָמִים בָּאָרֶץ הַזֹּאת, « on achètera encore des maisons, des champs et des vignes dans ce pays » (Jérémie 32,15). Il signe un acte notarié comme profession de foi.


La suite est connue. Les soixante-dix ans s'écoulent, le roi perse Cyrus reprend Babylone, et le livre d'Esdras présente son édit comme l'accomplissement littéral de la parole de Jérémie. Mais regardons ce que le verset promettait exactement. Dieu dit אֶפְקֹד אֶתְכֶם, je me souviendrai de vous, et לְהָשִׁיב אֶתְכֶם, pour vous ramener. Il s'engage à ouvrir la porte. Il ne s'est jamais engagé à la franchir à notre place.


Cyrus emploie d'ailleurs exactement ce registre : מִי בָכֶם מִכָּל עַמּוֹ יְהִי אֱלֹהָיו עִמּוֹ וְיָעַל, « quiconque parmi vous appartient à son peuple, que son Dieu soit avec lui et qu'il monte » (Esdras 1,3). Il invite, il ne force personne. Quarante-deux mille personnes montent (Esdras 2,64), une fraction dérisoire d'une communauté devenue prospère. Ils avaient si bien suivi la consigne de bâtir des maisons et de planter des jardins qu'au terme des soixante-dix ans, ils ne voulaient plus rentrer chez eux. La demeure provisoire était devenue un domicile fixe.


Le Talmud tranche sans indulgence, par la bouche de Réch Lakich : si le peuple était monté comme une muraille au temps d'Esdras, il aurait été semblable à l'argent que la rouille n'atteint pas (Yoma 9b). La faiblesse du second Temple ne vient pas d'un défaut de la prophétie, elle vient d'un retour accompli à moitié.


Et la seconde partie de la charge prophétique, celle de la dette sociale, fait défaut au même moment. Néhémie arrive à Jérusalem environ quatre-vingt-dix ans après les premiers rapatriés, envoyé par le roi de Perse dont il était l'échanson, avec pour mission de relever les murailles d'une ville restée ouverte et vulnérable. La première crise qu'il doit affronter ne concerne pourtant ni les murailles ni le culte, mais la terre. Les rapatriés hypothèquent leurs champs pour manger, empruntent pour payer l'impôt royal et vendent leurs enfants en servitude, et ils lui disent וּשְׂדֹתֵינוּ וּכְרָמֵינוּ לַאֲחֵרִים, « nos champs et nos vignes appartiennent à d'autres » (Néhémie 5,5). Ceux qui prêtent et saisissent sont les notables et les magistrats, c'est-à-dire ceux-là mêmes qui ont organisé le retour.


Néhémie interrompt alors les travaux de la muraille et convoque une grande assemblée, où il leur fait restituer les champs, les vignes et l'intérêt prélevé. Il juge donc cette question plus urgente que la sécurité de la ville. Ils étaient revenus sur la terre en y reproduisant les rapports de l'exil. Un peuple ne revient pas seulement à moitié, il revient aussi mal, et ces deux défaillances se produisent ensemble parce qu'elles ont la même origine.

 


Notre tour


Ézéchiel a décrit cette situation avec précision. Il fait partie des premiers déportés, emmenés à Babylone une dizaine d'années avant la chute de Jérusalem, et il prophétise depuis les bords du fleuve Kevar, au milieu d'une communauté qui vient d'apprendre que la ville est tombée et que le Temple a brûlé. Ces hommes ne se demandent plus quand ils rentreront. Ils se demandent s'il reste quelque chose à faire rentrer, car un peuple dont le sanctuaire, la royauté et le pays ont disparu ensemble a cessé d'exister comme peuple aux yeux du monde antique.


C'est à eux qu'Ézéchiel raconte ce qu'il a vu. Dieu le conduit dans une vallée pleine d'ossements desséchés, dispersés sur le sol depuis longtemps, et lui demande si ces os peuvent revivre. Puis il lui ordonne de leur adresser la parole, et la vision se déroule alors en deux temps que le texte sépare soigneusement.


Dans un premier oracle, les ossements se rapprochent les uns des autres avec un grand bruit, les tendons les relient, la chair les recouvre et la peau les referme. Le corps est complet, il ne lui manque rien de visible, et le verset s'achève pourtant ainsi : וְרוּחַ אֵין בָּהֶם, « mais il n'y avait pas de souffle en eux » (Ézéchiel 37,8). Il faut un second oracle, adressé cette fois au souffle lui-même et appelé des quatre vents, pour que ces corps se lèvent et se tiennent debout.


Le texte donne lui-même la clé de la vision, et elle ne porte pas sur la dispersion géographique. Les ossements disent : יָבְשׁוּ עַצְמוֹתֵינוּ וְאָבְדָה תִקְוָתֵנוּ נִגְזַרְנוּ לָנוּ, « nos os sont desséchés, notre espérance est perdue, nous sommes retranchés » (Ézéchiel 37,11). Ce qui manque à ce peuple n'est pas un territoire, c'est le fil de sa propre histoire. Il ne sait plus d'où il vient ni ce qu'il attend, et il se voit lui-même comme un accident achevé. Notre hymne national répond d'ailleurs à ce verset mot pour mot, puisque Naftali Herz Imber a écrit עוֹד לֹא אָבְדָה תִּקְוָתֵנוּ, « notre espérance n'est pas encore perdue ». Nous chantons debout, le plus souvent sans y penser, la réfutation littérale de la plainte des ossements.


On objectera que cette prophétie a déjà pu s'accomplir au retour de Babylone. La vision ne s'arrête pourtant pas là, car Ézéchiel reçoit ensuite l'ordre de tenir deux morceaux de bois dans sa main, l'un pour Yehouda et l'autre pour Yossef, jusqu'à ce qu'ils n'en fassent qu'un. Dieu l'explique ainsi : וְלֹא יִהְיוּ עוֹד לִשְׁנֵי גוֹיִם וְלֹא יֵחָצוּ עוֹד לִשְׁתֵּי מַמְלָכוֹת, « ils ne formeront plus deux nations et ne se diviseront plus en deux royaumes » (37,22). Rien de cela ne s'est produit sous Cyrus, puisque les tribus du Nord ne sont jamais revenues et que la Judée est restée une province perse, puis grecque, puis romaine.


Le corps existe désormais. Nous avons une souveraineté, une langue ressuscitée, une armée, une économie et un pays qui fonctionne. La porte s'est ouverte une seconde fois, et l'arithmétique ressemble étrangement à la précédente, puisqu'une part importante du peuple a très bien bâti ailleurs et ne compte pas revenir sur sa terre. La faille sociale se répète également, et la question mérite d'être posée sans détour. Un pays où le sol demeure hors de portée de ceux qu'il appelle à revenir, et d’une partie importante de ceux qui y sont déjà nés, accomplit-il véritablement la prophétie du retour, ou en administre-t-il seulement la logistique ?


Il nous manque aussi quelque chose de plus discret, que Zacharie a fourni en son temps. Les rapatriés de la première génération regardaient le second Temple et le trouvaient misérable en comparaison du premier. Zacharie leur répondit par une question : מִי בַז לְיוֹם קְטַנּוֹת, « qui donc a méprisé le jour des petites choses ? » (Zacharie 4,10). Puis il décrivit la rédemption sous une forme apparemment prosaïque :

עֹד יֵשְׁבוּ זְקֵנִים וּזְקֵנוֹת בִּרְחֹבוֹת יְרוּשָׁלָ͏ִם וְאִישׁ מִשְׁעַנְתּוֹ בְּיָדוֹ מֵרֹב יָמִים. וּרְחֹבוֹת הָעִיר יִמָּלְאוּ יְלָדִים וִילָדוֹת מְשַׂחֲקִים בִּרְחֹבֹתֶיהָ.

« Des vieillards et des femmes âgées s'assiéront encore dans les rues de Jérusalem, chacun son bâton à la main à cause de son grand âge. Et les rues de la ville se rempliront de garçons et de filles jouant dans ses rues. » (Zacharie 8,4 et 8,5)


Le prophète ne prédit rien d'extraordinaire dans ce passage. Il apprend à lire. Il donne au peuple les yeux qui lui permettent de reconnaître un accomplissement lorsqu'il se présente sous la forme de petites choses d’apparence « normale ». Personne n'exerce ce métier parmi nous aujourd'hui, et nos accomplissements se mesurent donc à des statistiques de PIB et d'immigration.

 


Lire l'heure


La génération de Daniel possédait simplement que nous croyons ne pas posséder. Elle disposait d'un compte. Daniel raconte qu'il lisait les livres et qu'il y trouva le nombre des années annoncé par Jérémie (Daniel 9,2). Il ne reçut aucune vision pour cela, il ne consulta personne. Il ouvrit un texte écrit soixante-dix ans plus tôt, il compara avec la date où il vivait, et il comprit que l'heure était arrivée. Puis il pria.


Nous héritons exactement de la même possibilité, et nous l'utilisons peu. Notre horloge comporte deux cadrans qui se répondent d'une manière troublante, la tradition prophétique d'un côté, notre expérience historique de l'autre.


Le premier cadran concerne la terre elle-même, et il est le plus concret de tous. La Torah avait annoncé que le pays deviendrait désert au point que ses conquérants n'en tireraient rien : וְשָׁמְמוּ עָלֶיהָ אֹיְבֵיכֶם הַיֹּשְׁבִים בָּהּ, « vos ennemis qui l'habiteront en seront eux-mêmes désolés » (Vayikra 26,32). Le Ramban y voit une consolation cachée, puisque aucune autre terre au monde ne refuse ainsi de nourrir ceux qui s'y installent, et que cette stérilité obstinée prouve qu'elle attend quelqu'un. Deux mille ans de voyageurs ont décrit ces collines nues, ces marais et ces pierres. Ézéchiel avait pourtant écrit la suite :

וְאַתֶּם הָרֵי יִשְׂרָאֵל עַנְפְּכֶם תִּתֵּנוּ וּפֶרְיְכֶם תִּשְׂאוּ לְעַמִּי יִשְׂרָאֵל כִּי קֵרְבוּ לָבוֹא

« Et vous, montagnes d'Israël, vous donnerez vos branches et vous porterez vos fruits pour mon peuple Israël, car ils sont près de venir. » (Ézéchiel 36,8)


Le Talmud commente ce verset par une phrase qui devrait nous réveiller : אֵין לְךָ קֵץ מְגֻלֶּה מִזֶּה, « tu n'as pas de fin plus manifeste que celle-là » (Sanhedrin 98a). Rachi précise le raisonnement. Lorsque la terre d'Israël recommence à donner ses fruits en abondance, la fin de l'exil approche, et il n'existe pas de signe plus clair. Le Talmud ne dit pas que ce signe accompagnera la rédemption. Il dit qu'il la précédera, et qu'il constitue le seul terme visible que nous ayons reçu.


Regardons alors ce que nous voyons. Un pays qui exporte ses fruits, qui verdit ses collines et qui plante son désert, dans les frontières exactes du texte. Nos maîtres nous ont donné une horloge, et l'aiguille se trouve devant nos yeux. Nous préférons en discuter comme d'une prouesse agronomique.


Le second cadran est plus douloureux, et il concerne notre propre discernement. Nous savons désormais ce que coûte une lecture fausse, parce que nous l'avons payée de notre sang.


Avant la guerre, alors que les pionniers sionistes commençaient déjà à reverdir la terre d’Israël, une part considérable du monde rabbinique européen refusait ce retour. Les uns y voyaient une manière de hâter la fin, que le Talmud interdit. Les autres, plus nombreux, refusaient de suivre un mouvement dirigé par des hommes qui prétendaient refonder le peuple juif sans la Torah. Ces hommes n'étaient ni ignorants ni indifférents. Ils lisaient les mêmes textes que nous, et ils concluaient qu'il fallait rester et attendre. Puis vinrent les années où l'Europe se referma.


Le rabbin Yissachar Shlomo Teichtal, disciple de la hassidout de Munkatch et opposant déclaré au sionisme, écrivit son livre en 1943, caché à Budapest, sans bibliothèque, alors que sa communauté avait déjà disparu. Il l'intitula אֵם הַבָּנִים שְׂמֵחָה, « la mère des enfants est joyeuse » (Tehilim 113,9). Il y reconnut publiquement s'être trompé, il écrivit qu'il avait appartenu à ceux qui s'opposaient et qu'il devait le confesser, et il soutint que la construction du pays constituait une obligation et non une déviation. Il mourut deux ans plus tard, déporté. Il n'a jamais vu la suite.


Le mouvement fut collectif. En 1948, le représentant de l'Agoudat Israël, ce même mouvement fondé quarante ans plus tôt pour s'opposer au sionisme, signa la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël.


Voilà notre second cadran. Nous savons, par expérience directe, que la voix du retour paraît toujours prématurée à ceux qui vivent bien là où ils se trouvent. Nous ne manquons pas de signes, nous manquons de lecteurs. Et il ne se trouve personne dont la fonction soit de se lever et de transmettre au peuple le sens de ce qui est en train de lui arriver.


 

Deux urgences


Le prophète n'a jamais séparé ce que nous séparons. Il tenait la terre et la dette sociale, dans la même parole, parce qu'il s'agissait du même sujet. Renouer avec cette tradition consiste ainsi à reprendre les deux exigences qu'il portait, ensemble.


La première est d’actualiser le lien à la terre. La porte est ouverte pour la seconde fois de notre histoire, et une part importante de notre peuple a très bien bâti ailleurs. Nous connaissons pourtant la suite, puisque nous l'avons déjà vécue deux fois, au temps de Cyrus et au siècle dernier. Il faut le dire à ceux qui hésitent, et le dire à nous-mêmes qui les recevons mal, avec les mots de nos prophètes plutôt qu'avec des arguments de calcul ou de circonstance.


La seconde exigence est de rendre la terre accessible à tous. Élie a placé le meurtre de Navot et la saisie de sa vigne dans la même phrase, parce que ceux qui s’octroient le sol finissent par posséder les hommes. Nos rapatriés de Babylone ont commis exactement cette faute en étant obligés d’hypothéquer leurs champs à peine revenus, et le second Temple en est mort. Un peuple dont une grande partie ne peut plus acquérir la terre qu'il défend ne tient pas la promesse pour laquelle on l'a rendue à ce peuple.


Ces deux urgences n'en font qu'une. Faire revenir un peuple sur une terre où il ne pourra pas vivre n’est pas un projet viable, et prétendre bâtir un avenir pour le peuple juif juste hors de cette terre ne l’est pas non plus.


Les prophètes n'ont jamais rien demandé d'autre. Habiter cette terre, et la rendre habitable. A nous maintenant de les entendre.

 


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