Chelakh Lekha : la terre ne porte pas la haine
- steveohana5
- il y a 6 jours
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Pourquoi sommes-nous si prompts à médire de notre propre terre ? Et pourquoi cette haine entre frères qui resurgit dès que la menace s'éloigne ? La paracha nous révèle que ce sont là une seule et même faute : refuser de faire de la place à l'autre. Nos ennemis du dehors ne sont que l'ombre projetée de nos déchirures. Et si accueillir le Nom divin sur cette terre dépendait moins de nos victoires militaires que de notre capacité à céder la première place à ce qui nous unit et nous dépasse ?
Résumé de la paracha
Dans la paracha Chelakh Lekha, Dieu ordonne à Moïse d'envoyer douze hommes, un par tribu, explorer la terre de Canaan avant la conquête. Ils en reviennent au bout de quarante jours et reconnaissent que le pays ruisselle de lait et de miel, mais dix d'entre eux effraient le peuple en décrivant des habitants puissants et des villes fortifiées, déclarant la conquête impossible. Seuls Caleb et Josué s'y opposent et appellent à faire confiance à Dieu. Le peuple, désespéré, pleure et veut retourner en Égypte. En punition de ce manque de foi, Dieu décrète que cette génération mourra au désert et que seuls leurs enfants entreront dans le pays, après quarante ans d'errance. Un groupe tente alors de monter de force pour conquérir la terre malgré l'interdiction, et se fait écraser. La paracha se conclut par plusieurs commandements : les offrandes accompagnant les sacrifices, le prélèvement de la 'hala sur la pâte, l'expiation en cas de faute collective, le châtiment d'un homme ayant transgressé le Chabbat, et enfin la mitsva des tsitsit, ces franges rituelles destinées à rappeler en permanence les commandements divins.

Hier matin, un collègue, au discours souvent très critique sur Israël, racontait une scène de la veille. Après un différend sur une affaire dérisoire, un inconnu s'en était pris à lui et avait maudit, d'un trait, tous les « gauchistes » de son espèce. Et mon collègue concluait son récit en se tournant vers deux jeunes de l'équipe pour leur conseiller, très solennellement, de quitter ce pays dès qu'ils en auraient l'occasion. Je suis resté frappé par l'enchaînement : un état d’esprit général critique et négatif, conforté par une querelle minuscule, un accès de haine gratuite, et au bout du compte une nouvelle médisance sur la terre. Comme si les deux étaient liés. Comme si haïr son frère et désespérer du pays n'étaient, au fond, qu'un seul et même geste.
C'est très exactement ce que vient nous dire la paracha de cette semaine. D'où vient cette étrange propension à médire de la terre que Dieu nous a donnée ? Chaque année, nous lisons l'histoire des explorateurs avec un malaise : dix hommes, partis explorer la terre d’Israël pour préparer sa conquête, reviennent dénigrer le pays où coulent lait et de miel :
« Ils revinrent de cette exploration du pays, au bout de quarante jours. Ils allèrent trouver Moïse, Aaron et toute la communauté des enfants d'Israël, dans le désert de Pharan, à Kadêch. Ils rendirent compte à eux et à toute la communauté, leur montrèrent les fruits de la contrée, et lui firent ce récit: "Nous sommes entrés dans le pays où tu nous avais envoyés; oui, vraiment, il ruisselle de lait et de miel, et voici de ses fruits. Mais il est puissant le peuple qui habite ce pays ! Puis, les villes sont fortifiées et très grandes, et même nous y avons vu des descendants d'Anak! Amalek habite la région du midi; le Héthéen, le Jébuséen et l'Amorréen habitent la montagne, et le Cananéen occupe le littoral et la rive du Jourdain. Caleb [de la tribu de Juda] fit taire le peuple soulevé contre Moïse, et dit: "Montons, montons-y et prenons-en possession, car certes nous en serons vainqueurs!" Mais les hommes qui étaient partis avec lui, dirent: "Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. Et ils répandirent une médisance (דִּבַּת הָאָרֶץ-dibat haaretz) sur le pays qu'ils avaient exploré, en disant aux enfants d'Israël: "Le pays que nous avons parcouru pour l'explorer est un pays qui dévorerait ses habitants; quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. Nous y avons même vu les Nefilîm, les enfants d'Anak, descendants des Nefilîm: nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux. Alors toute la communauté se souleva en jetant des cris, et le peuple passa cette nuit à pleurer. » (Bamidbar, 13, 25 – 14, 1).
Nous croyons qu'ils ont eu peur des géants, qu'ils ont manqué de courage. Mais leur faute est plus profonde, et elle nous habite encore.
Regardons le mot que choisit la Torah : vayotsiou dibat ha'aretz, « ils répandirent une médisance sur le pays » (Bamidbar 13,32). Ce mot, dibah, une parole qui salit, est si rare qu'il ne revient qu'une seule autre fois dans toute la Torah, à propos de Joseph médisant de ses frères : vayavé Yossef et dibatam ra'ah, « Joseph rapporta une mauvaise rumeur sur eux » (Berechit 37,2). Deux occurrences, et deux seulement. La Torah nous le souffle: médire de la terre et médire de son frère sont une seule et même faute.
Le rav Léon Askénazi nous en livre la raison. La terre et la fraternité ne sont pas deux dons distincts, mais un seul. Si nous avons reçu cette terre, c'est d'abord pour y réparer le lien fraternel rompu depuis Caïn, le premier homme à n'avoir pas voulu faire de la place à un frère. Le Zohar lit d'ailleurs son cri ani lo rotséa'h, « je ne suis pas un meurtrier », en redécoupant les mots : ani lo rotsé a'h, « je ne veux pas de frère ». Ainsi rejeter la terre et rejeter le frère reviennent au même geste : refuser de faire place à l'autre. La médisance sur le pays n'est que le visage extérieur de la haine entre frères, et l'inconnu de mon collègue, en maudissant les siens et en le faisant désespérer davantage du pays, n'a fait que les rejouer toutes les deux. La même chose se rejoue avec les explorateurs. Que redoutaient au fond ces dix hommes ? Le Or HaHaïm propose une réponse troublante : ils étaient les chefs du désert et savaient qu'à l'entrée dans le pays tout serait rebattu, et qu'ils devraient céder leur place. Ils ont préféré perdre la terre plutôt que leur rang, rejeter le pays plutôt que d'y faire place à d'autres. Les géants terrifiants qu’ils ont vus, comme l’inconnu de mon collègue, n’étaient que les ombres projetées de leurs propres cœurs rétrécis…
Et c'est pourquoi une terre ainsi reçue ne peut porter cette haine. La paracha le montre avec une cruauté saisissante. Après le décret, un groupe se ravise et veut monter de force prendre le pays. Moché les avertit : al ta'alou ki ein Hachem bekirbekhem, « ne montez pas, car l'Éternel n'est pas au milieu de vous » (Bamidbar 14,42). Ils s'obstinent : vaya'pilou la'alot, « ils s'entêtèrent à monter » (Bamidbar 14,44), et sont écrasés. On ne prend pas la terre par la seule force, quand ce qui devrait nous unir n'est plus au milieu de nous. La même vérité court ailleurs dans la Torah : vataki ha'aretz et yochvéha, « et le pays vomit ses habitants » (Vayikra 18,25). La calomnie même des explorateurs, « un pays qui dévore ses habitants » (Bamidbar 13,32), se retourne en avertissement : ce n'est pas la terre qui est mauvaise, c'est qu'elle ne peut retenir ceux qui s'y installent sans avoir réparé le lien fraternel.
Nos sages l'ont scellé par une date. La nuit où le peuple pleura sur le rapport des explorateurs, le Talmud nous dit que Dieu déclara : atem bekhitem bekhiya chel 'hinam, vaani ekba lakhem bekhiya ledorot, « vous avez versé des larmes « gratuites », je vous fixerai un deuil pour les générations » (Sota 35a). Ce fut le 9 Av, jour où tombèrent les deux Temples — le second, justement, détruit pour la haine gratuite. Le deuil né d'une parole et de larmes « gratuites » au sujet de la terre d’Israël annonce le deuil né de la haine « gratuite » entre frères. C'est le même mot, la même faute, la même sanction et la même nuit.
Cette logique a son visage, et il porte un nom : Amalek. Il n'est pas un hasard qu'il apparaisse dans notre paracha. C'est le premier ennemi que les explorateurs nomment pour effrayer le peuple (Bamidbar 13,29), et c'est lui qui fond sur les entêtés et les écrase (Bamidbar 14,45). Or Amalek surgit, dans l'Exode, à l'instant précis où Israël doute : hayéch Hachem bekirbénou im ayin, « l'Éternel est-il au milieu de nous, ou non ? » (Chemot 17,7). Nos maîtres remarquent qu'Amalek (עמלק) et safek (ספק), le doute, ont la même valeur numérique (240). Amalek est le miroir extérieur de notre fracture intérieure : il ne prend de force sur nous qu'à la mesure de nos divisions et de nos doutes. Nous croyons combattre l'ennemi du dehors, mais celui-ci n'est souvent que l'ombre projetée de nos déchirures. Ce n'est pas par hasard que le 7 octobre nous a surpris au terme d'une année de luttes fratricides : l'ennemi avait frappé là où nous nous étions nous-mêmes affaiblis.
On comprend dès lors pourquoi le premier geste demandé à l'entrée dans le pays est l'offrande des prémices (bikourim). Avant toute autre chose, le Juif qui foule enfin sa terre prend le premier fruit de sa récolte, le plus beau, celui qu'il aurait le plus de raisons de garder pour lui, et il le tend : velakach hakohen hatene miyadekha, « le prêtre prendra la corbeille de ta main » (Devarim, 26,4). Offrir ses prémices, c'est reconnaître que la terre n'est pas une possession qu'on tient par la force, mais un don que l'on reçoit en cédant la première place à ce qui nous dépasse. Le premier acte sur la terre est un acte de dessaisissement. Offrir ses premiers fruits, c'est réparer la faute du tout premier frère aîné de l'humanité : Caïn, faute qui préparait le meurtre de son frère Abel. Caïn aussi avait fait une offrande, mais en se servant d'abord et en ne donnant que le reste, l'inverse exact des prémices. A travers cette offrande incomplète, il montrait qu’il était incapable de faire de la place à un autre que lui.
Voilà, je crois, l'essentiel. Entrer sur la terre d'Israël, ce n'est pas seulement la conquérir ; c'est accepter de laisser la place à ce qui nous unit et nous transcende. Tant que chacun n'y cherche que la victoire de son camp et l'écrasement de son frère, nous médisons de la terre sans même le savoir, et elle ne peut nous porter.
Le prophète l'a promis pour ce jour même où nous pleurons :
צוֹם הָרְבִיעִי וְצוֹם הַחֲמִישִׁי וְצוֹם הַשְּׁבִיעִי וְצוֹם הָעֲשִׂירִי יִהְיֶה לְבֵית-יְהוּדָה לְשָׂשׂוֹן וּלְשִׂמְחָה, וּלְמֹעֲדִים, טוֹבִים; וְהָאֱמֶת וְהַשָּׁלוֹם, אֱהָבוּ. (Zacharie 8,19),
« Le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième (9 av), le jeûne du septième et le jeûne du dixième se changeront pour la maison de Juda en jours d'allégresse et de joie, en fêtes de réjouissance. Mais aimez la vérité et la paix. »
Un midrash, rapporté par Léon Askénazi, raconte que le Temple s'élève là où se trouvait jadis le champ de deux frères. Chaque nuit, en secret, chacun portait un peu de son blé sur la meule de l'autre, l'un par souci du frère chargé d'enfants, l'autre par souci du frère demeuré seul. C'est précisément en ce lieu, là où chacun fait place à l'autre, que Dieu a choisi de poser Son Nom.
Puisse donc l’amour gratuit venir inonder nos cœurs et permettre à notre terre d’accueillir à nouveau le Nom du Créateur !
Amen, ve Amen
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