Behar : l’argent au service du chalom
- steveohana5
- 8 mai
- 6 min de lecture
Behar est peut-être la paracha la plus révolutionnaire de la Torah, parce qu’elle présente des principes économiques que le peuple juif lui-même n’a presque jamais réussi à appliquer pleinement. Shemita, yovel, retour des terres, annulation des dettes, prêt sans intérêt : tout y remet en cause notre attachement à l’argent et à la propriété. Ces lois ne décrivent pas seulement une économie plus juste ; elles contiennent l’essence de l'idéal messianique. Elles annoncent un monde où la richesse ne sert plus à dominer, mais à réparer, soutenir et faire vivre l’autre. Behar nous montre ainsi concrètement la distance qui nous sépare encore d’une société vraiment libérée.

La paracha Behar est sans doute l’une des plus révolutionnaires de toute la Torah. Elle rassemble les principes économiques que l’humanité, et même Israël, ont eu le plus de mal à appliquer : la shemita, avec le shabbat de la terre et l’annulation des dettes tous les sept ans, le yovel, le retour des terres à leur propriétaire initial tous les cinquante ans, le prêt sans intérêt, et l’obligation de soutenir celui qui tombe.
Ces lois ne sont pas seulement sociales. Elles exigent une transformation profonde de notre rapport à l’argent, à la propriété et à la sécurité matérielle. Elles dessinent aussi un horizon messianique : une société où l’argent ne sera plus un instrument de domination, où la dette ne détruira plus les hommes, où la propriété ne deviendra plus une idole, et où la richesse redeviendra un canal de bénédiction collective. Behar nous permet ainsi de mesurer concrètement l’étendue du travail spirituel qu’il nous reste à accomplir.
La Torah dit :
וְהָאָרֶץ לֹא תִמָּכֵר לִצְמִתֻת כִּי לִי הָאָרֶץ
“La terre ne sera pas vendue définitivement, car la terre est à Moi.” (Vayikra 25, 23)
Cette phrase renverse notre rapport à la possession. Ce que nous croyons posséder absolument ne nous appartient pas absolument. Nous en sommes les gardiens, mais pas les maîtres ultimes.
C’est tout le sens de la shemita et du yovel. Tous les sept ans, la terre se repose. Le propriétaire renonce à l’exploitation normale de son champ. Les fruits deviennent accessibles. Puis, au yovel, les terres reviennent à leurs familles d’origine, les esclaves sont libérés, et la société est invitée à retrouver son équilibre.
La Torah ne veut pas abolir la propriété. Elle ne nie pas l’importance du travail, de l’effort et de la responsabilité économique. Mais elle refuse que la propriété devienne une idole. Elle trace ainsi une troisième voie : ni sacralisation individualiste de la richesse, où chacun se replie sur ce qu’il possède, ni abolition de la propriété privée, où la responsabilité personnelle disparaît. La Torah ne supprime pas l’argent ; elle le rectifie. Elle ne détruit pas la propriété ; elle la replace dans une alliance. L’argent ne doit jamais devenir une force autonome devant laquelle l’homme, la justice et la fraternité devraient s’incliner. Il doit rester un outil au service de la responsabilité et du chalom.
Dans Behar, l’économie n’est jamais séparée de la sainteté. Les lois du prêt sans intérêt, de l’aide au frère qui tombe, du retour des terres et de la libération des esclaves expriment une même idée : l’argent est un instrument de tikoun, non une divinité.
La richesse n’est pas seulement individuelle. Elle a une dimension collective. Elle circule dans un monde créé par Dieu, dans une société composée de frères, où chacun peut tomber, perdre, être fragilisé, avoir besoin d’aide. La Torah sait que l’argent est nécessaire. Mais elle sait aussi qu’il peut durcir le cœur, rendre l’homme possessif, incapable de reconnaître sa responsabilité dès qu’un coût matériel apparaît.
C’est peut-être pour cela que les lois de Behar ont été si difficiles à appliquer. Elles demandent un détachement intérieur. Elles demandent de regarder l’argent autrement, non comme une extension de l’ego, mais comme un dépôt, une responsabilité, un moyen de réparer. « Les besoins matériels d’autrui sont mes besoins spirituels », disait le rav Salanter.
Or, nous ne sommes pas toujours prêts à cela.
J’ai récemment vécu, à travers l’un de mes enfants, une situation douloureuse. A deux reprises la même semaine, des affaires personnelles d’une grande valeur financière et sentimentale ont été détruites par des enfants de son entourage. Ce qui m’a frappé, dans les deux situations, c’est l’incapacité des adultes à reconnaître simplement la responsabilité de leur enfant dans les dégâts qu’ils ont causés. Comme si réparer, même symboliquement, était un aveu de culpabilité ou une humiliation. Comme si l’argent dont il faudrait « se séparer » comptait plus que la vérité, que le chalom, que l’éducation, que l’amitié, que la dignité de l’enfant blessé.
J’ai pu voir là, très concrètement, l’illustration de ce que Behar vient combattre.
La Torah nous demande de construire une société où l’argent ne ferme pas le cœur. Une société où l’on apprend à ses enfants que casser, abîmer ou perdre les affaires d’un autre n’est pas seulement un incident matériel, mais une atteinte à la relation. Réparer, ce n’est pas seulement verser une compensation financière. C’est reconnaître l’autre. C’est dire : ce qui est à l’autre compte. Sa peine compte. J’assume la responsabilité de ce que j’ai causé et je saisis avec gratitude l’opportunité qui m’est donnée de réparer.
Dans une société matérialiste, l’argent devient sacré, et l’homme devient secondaire. Dans la Torah, c’est l’inverse : l’homme est sacré, la fraternité est sacrée, la justice est sacrée, et l’argent y est surbordonné.
C’est pourquoi Behar insiste :
וְכִי יָמוּךְ אָחִיךָ... וְהֶחֱזַקְתָּ בּוֹ
“Si ton frère s’appauvrit… tu le soutiendras.” (Vayikra 25, 35)
La même idée apparaît dans les lois du prêt sans intérêt. Dans Michpatim, la Torah dit :
לֹא־תִהְיֶה לוֹ כְּנֹשֶׁה
“Tu ne te comporteras pas envers lui comme un créancier.” (Chemot 22, 24)
Mais dans Behar, cette loi prend une dimension fraternelle encore plus claire :
אַל־תִּקַּח מֵאִתּוֹ נֶשֶׁךְ וְתַרְבִּית... וְחֵי אָחִיךָ עִמָּךְ
“Ne prends de lui ni intérêt ni profit… et ton frère vivra avec toi.” (Vayikra 25, 36)
La Torah refuse qu’un moment de faiblesse devienne pour l’autre une occasion de domination. Le prêt ne doit pas être un instrument de pouvoir. Il doit être un geste de soutien. Celui qui possède davantage reçoit une responsabilité : aider son frère à rester debout, à vivre “avec toi”, dans la même société et dans la même dignité.
C’est cela, la révolution de Behar. La vraie liberté n’est pas seulement d’avoir des biens. La vraie liberté, c’est de ne pas être possédé par ce que l’on possède.
Tous les sept ans, la Torah nous oblige à ouvrir la main, à laisser les fruits de notre champ à la disposition de tous, à annuler nos créances envers les personnes exsangues. Tous les cinquante ans, elle rappelle à la société que les rapports de force économiques et les inégalités ne sont pas gravés dans le marbre pour l’éternité. Aucune dette ne doit devenir une prison définitive. Aucune propriété ne doit devenir une idole. Aucun intérêt économique ne doit faire oublier la justice.
Et c’est peut-être le message le plus actuel de Behar. Nous vivons dans une époque où l’argent est souvent présenté comme la mesure de toute chose. On admire celui qui accumule, on craint de perdre, on se crispe sur ce que l’on possède. Cette crispation n’est pas seulement personnelle : elle vient aussi d’une culture économique qui isole les individus et installe la défiance entre les hommes. Dès lors, même lorsqu’il faudrait faire un simple geste de réparation, nous sentons parfois une résistance : pourquoi devrais-je payer ? pourquoi devrais-je reconnaître ? pourquoi devrais-je me « séparer » de ce qui est à moi quand la société, elle, me laisse seul face à mes préoccupations matérielles ?
La Torah répond : parce que justement, ce n’est pas vraiment à toi.
כִּי לִי הָאָרֶץ - “Car la terre est à Moi”
Si la terre est à Dieu, alors l’argent aussi doit servir Dieu. La propriété doit servir la justice. La richesse doit servir le tikoun. Ce que nous possédons n’a de sens que si cela nous aide à devenir plus humains, plus responsables, plus soucieux de l’autre.
La maturité spirituelle d’une société se mesure peut-être là : dans sa capacité à ne pas transformer l’argent en absolu. À réparer sans se sentir diminué. À reconnaître une faute sans trembler. À enseigner à ses enfants que la dignité vaut plus que quelques billets. À comprendre qu’un geste de réparation, même symbolique, peut avoir une valeur éducative et spirituelle immense.
Behar nous enseigne aussi que la solidarité n’est pas seulement une exigence morale. Elle est une condition de la bénédiction collective.
La Torah promet :
וְנָתְנָה הָאָרֶץ פִּרְיָהּ וַאֲכַלְתֶּם לָשֹׂבַע
“La terre donnera son fruit, et vous mangerez à satiété.” (Vayikra 25, 19)
Et plus encore :
וְצִוִּיתִי אֶת־בִּרְכָתִי לָכֶם
“J’ordonnerai Ma bénédiction pour vous.” (Vayikra 25, 21)
Lorsque les hommes acceptent de vivre dans une économie de responsabilité, où le pauvre n’est pas abandonné, où la dette ne devient pas une prison, où la propriété ne devient pas une idole, la bénédiction ne reste pas enfermée dans les mains d’un seul. Elle circule. Elle descend sur la terre, sur les familles, sur la collectivité. La misère recule parce que la société cesse d’être une somme d’intérêts privés et redevient un espace d’alliance.
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